IV

Je suis le fils unique du comte François Hermann d'Altenbourg. Ma

famille est originaire du Danemark. Un de mes ancêtres, ambassadeur à

Vienne, et devenu prince du Saint-Empire, hérita de grands biens en

Alsace, par la mort d'un oncle, évêque-électeur de Strasbourg.

Toutefois, ma famille ne quitta Copenhague, qu'à l'époque du procès fait

au grand chancelier Greffenfield. Depuis, elle résida en Autriche.

Mon grand-père fut un de ceux qui protestèrent, comme princes étrangers,

dans un mémoire adressé à l'Assemblée nationale de 1789, contre le

décret qui abolissait les droits féodaux en Alsace, et qui prétendait,

malgré les stipulations faites avec Louis XVI, astreindre ces

propriétaires, d'une espèce particulière, aux impôts et aux

contributions dont étaient frappés les Alsaciens possesseurs de

biens-fonds.

La réclamation fut écartée. Mon père, qui était imbu des idées

nouvelles, et qui ne partageait pas les idées, c'est-à-dire les préjugés

de mon aïeul, protesta contre la protestation, se rallia violemment à la

Révolution, se fit naturaliser Français, perdit à cette révolte une

assez grosse portion de la fortune des d'Altenbourg, acheta un château

aux environs de Saverne, s'y installa, et mena, dès lors, une existence

fort agitée; il s'y maria, à la Restauration, pour rentrer en grâce

auprès des princes.

On se souvient encore, dans le pays, de ses grandes chasses, de ses

grands démêlés avec ses voisins, de ses grandes démonstrations libérales

sous la République, égalées seulement par ses grands enthousiasmes sous

l'Empire...

Ce n'est pas pour juger mon père que j'expose les griefs de la

conscience publique à son égard; c'est pour me faire juger moi-même.

Ce n'est pas, non plus, par orgueil, pour faire excuser mon insoumission

à mes voeux d'humilité que je cite la prétention et les origines de ma

famille; c'est pour faire mieux comprendre en moi les influences

héréditaires. Je suis le dernier des d'Altenbourg; je les confesse, en

me confessant.

Ne peut-on pas dire que je dois à ces ancêtres, venus du pays d'Hamlet,

les brumes de mélancolie qui auraient fait de moi un mauvais poète, si

le souvenir de quelques évêques-électeurs, de mon nom, dont j'ai vu les

portraits me regarder longtemps, dans mon enfance, n'avait peut-être

décidé de ma vocation de mauvais prêtre?

Je dois aux passions paternelles le feu qui, dans ce brouillard,

s'allume parfois et fait explosion; je dois à ma mère, la tendresse de

coeur, la vocation _maternelle_ qui survit à toutes mes passions

éteintes.

Pauvre mère! je l'ai connue, en réalité, et il me semble, à chaque

douleur plus aiguë de moi, que je la connais un peu plus. J'étais un

enfant, quand elle est morte.

Mourut-elle par un accident involontaire, par un suicide? Le doute m'est

venu depuis que je réfléchis. Quand j'avais quatre ans, on ne me donna

aucun détail; quand je fus grand, je n'en demandai pas; je

m'interrogeai.

Un soir d'été, tout le château fut en alerte. La comtesse d'Altenbourg,

sortie pour une promenade dans le parc, ne rentra pas à l'heure du

dîner. On la chercha longtemps, quand, enfin, on s'avisa de fouiller une

pièce d'eau qui semblait attendre les désespérés, sous la voûte sombre

des grands arbres.

Il est possible que ma mère, trompée par l'opacité de l'allée couverte

dans laquelle sa rêverie l'égarait, soit tombée brusquement, n'ait pu

appeler au secours, et n'ait pu se sauver, à cause des bords droits et

maçonnés de la rive...

J'ai voulu, il y a un an, visiter ce château, dont je n'ai pas hérité et

que je n'ai pas eu la douleur de vendre. J'ai retrouvé la pièce d'eau,

sous l'allée épaisse; de grands nénufars flottent sur la tombe de cette

Ophélie conjugale.

Était-ce uniquement l'influence d'Hamlet qui me faisait évoquer, dans

cette solitude, une ombre légère, passant comme un souffle devant moi,

pour s'engloutir dans cette eau mystérieuse qui porte des fleurs depuis

sa chute?

Mon père s'était marié, par contrition politique, plutôt que par

repentir de sa jeunesse. Il était incapable de rendre ma mère heureuse.

Il eut du chagrin de sa perte, des remords aussi; il se consola

cependant, et ce fut alors qu'il se débarrassa du château.

Les pères joyeux font souvent les enfants tristes. Hérouard raconte,

dans ses mémoires naïfs sur l'enfance de Louis XIII, que comme on

demandait au fils de Henri IV, âgé de six ans à peu près, et initié déjà

à toutes sortes de licences, s'il serait plus tard un _vert-galant_, un

bon vivant comme son père, l'enfant, visiblement choqué dans ses pudeurs

instinctives par les attitudes obscènes dont le Béarnais ne s'abstenait

pas devant lui, répondit vivement:--Oh non!

Le caractère de ce grand ennuyé qui n'était qu'un grand dégoûté, se

trouve ainsi expliqué.

J'ai prétendu agir autrement que mon père; ai-je mieux agi? Le portrait

que je suis obligé de tracer de moi va devenir plus facile à faire et

plus facile à comprendre.

Enfant songeur, silencieux, voué au deuil par une vision vague,

lointaine, mais persistante, d'une mère si vite disparue, qui revient

aujourd'hui et qui se précise, depuis que j'ai une fille; enfant violent

et brusque, quand on me contraignait à un effort, je paraissais un

sournois, à cause de ces échappées hors de mon état naturel, et mon père

fut le premier qui me traita d'hypocrite.

Mon éducation n'aida pas ma franchise à s'émanciper.

Le comte d'Altenbourg, qui se croyait athée, mais qui allait à la messe

du roi Charles X, quand il faisait un voyage à Paris, me confia tout

enfant à un bon prêtre, l'abbé Cabirand, excellent homme, émerveillé des

évêques que l'on comptait dans ma famille et ne rêvant pas pour moi de

destinée plus belle. C'était un homme pur, qui n'ignorait pas le mal

chez les autres, mais qui le traitait comme un adversaire, dont il

croyait triompher par des duels mystiques.

Il me trouvait l'innocence nécessaire. Quand je laissais voir un peu de

fougue dans cette douceur de surface, il pensait que la prière et la

méditation achèveraient de parfumer pour le ciel ce coeur où le feu

était prédestiné à consumer l'encens.

Comme j'avais douze ans, mon père, dont la fortune mal administrée se

trouvait réduite, vendit ses terres et vint se fixer à Paris. L'abbé

Cabirand fut congédié. Il me quitta avec douleur, me fit promettre de

lui écrire, me fit jurer de rester à Paris un bon chrétien, et fut nommé

deux mois après notre départ d'Alsace, professeur de rhétorique au

séminaire de Strasbourg.

Je fus mis dans une grande institution du faubourg Saint-Germain.

Ma candeur y fut scandalisée; ma dévotion persista d'autant plus. J'eus

des succès, et, comme dans ce temps-là les élèves étaient très fiers de

la gloire de leurs camarades, mes couronnes du grand concours me

donnaient une considération qui compensait l'estime insuffisante que

l'on avait pour mon caractère.

Je souffrais beaucoup d'être, non pas méconnu, mais inconnu de mes

jeunes contemporains. Je faisais de mon mieux pour être à leur niveau;

mais, ne m'ayant jamais tout à fait comme complice, et m'ayant souvent

comme censeur, ils se faisaient de ma connivence passagère une arme pour

attaquer mon rigorisme de béat.

A mesure que je montai en âge, en grade, en succès, je souffris de ce

malentendu. Je m'entêtais, par probité de croyant, à protester contre

des exemples qui suscitaient en moi des colères très sincères, et

pourtant qui remuaient aussi d'effroyables tentations...

J'abrège autant que je le peux ces préliminaires. Ce n'est pas pour me

raconter, c'est pour me confesser mieux, que je dis tout cela.

La sève montait et m'étourdissait. A dix-huit ans, j'avais une chasteté

relative qui ne me faisait grâce d'aucun mauvais rêve. Peut-être

n'étais-je que timide!

A l'âge des premières escapades viriles et des débauches qui émancipent

fièrement les écoliers, j'écoutais, avec un demi-sourire, les

confidences, les vanteries de mes camarades. Je me repaissais de ces

confessions; mais quand je voulais à mon tour me débaucher; quand

j'avais promis ma part de ce que je croyais une orgie; à la première

sortie, j'hésitais, j'avais peur. J'essayais de pactiser avec ma honte.

Je voulais parfois me hasarder tout seul, mystérieusement, dans une

aventure que je poétisais d'avance; mais un dégoût subit, invincible,

m'assaillait et me faisait reculer dès les premiers pas. Je fuyais, je

me sentais souillé par mes désirs; je courais dans une église; je me

prosternais, et, dans des invocations éplorées à un amour surhumain, je

dépensais, je fatiguais une énergie, haletante sous une pudeur réelle,

qui voulait être surprise et ne voulait pas se rendre.

On épouse son âme, comme on épouse une femme. Je ne voulais pas violer

la mienne; je désirais un hymen impossible de ma chair et de mon esprit.

J'étais grand, fort, de bonne santé. La lutte n'en était que plus rude,

et l'énigme ne paraissait que plus invraisemblable. On m'appelait

Tartufe; je haussais les épaules, et me consolais par des vers.

Ces vers, que je faisais avec sincérité, me paraissaient très bons; mes

camarades s'en moquaient, et fortifiaient ainsi, avec ma prétendue

vocation, un goût héroïque pour supporter l'injustice. N'osant me

proclamer martyr de mes tentations, je me posais en martyr de la poésie.

Je n'en veux pas à ces chers tyrans de ma jeunesse. Comment

m'eussent-ils compris, moi qui me perdais à me chercher? Je les trouvais

logiques dans leurs injustices, et me voyant sans rancune sous leurs

sarcasmes, comme j'étais sans orgueil sous mes couronnes universitaires,

ils avaient des trêves d'indulgence et de pitié, qui me réconfortaient

et me donnaient des rayonnements d'esprit et de gaieté.

Mon père s'occupait fort peu de moi, et, quand il mourut, je pus porter

au dehors le deuil que je portais au dedans. Ce fut le seul changement

sérieux de mon existence.

V

J'avais dix-neuf ans; je venais d'être reçu bachelier. J'étais hésitant

au seuil du monde. Rien ne m'y appelait; rien ne m'en détournait. La

société que mon père fréquentait, sans s'épurer, avait vieilli, et

j'avais ainsi deux raisons, au lieu d'une, pour ne point la rechercher.

Mes camarades allaient à leur ambition, à leurs affaires, à leurs

plaisirs. Moi, je n'avais pas de but, et je n'osais prendre pour un

appel de la vie ecclésiastique cet ennui qui m'enchaînait devant la vie

grande ouverte, et m'effrayait, quand je voulais la contempler.

J'étais resté en correspondance avec mon maître, l'abbé Cabirand. Il me

donnait d'excellents conseils; mais il était plutôt guidé par l'instinct

droit de son coeur que par l'expérience. Loin de m'encourager à embrasser

la même carrière que lui, il me répétait que mon nom, ma fortune

m'obligeaient à un rôle actif. Je servirais mieux l'Église, en restant

chrétien dans le monde. Ces raisons-là ne répondaient à aucune des

inquiétudes de mon esprit; mais je les acceptais, par le besoin que

j'avais de me soumettre à un avis.

Il me restait assez de fortune pour être indépendant et pour choisir

librement un état. Lequel prendre? Je me fis inscrire à l'école de

droit; mais je suivis les cours du collège de France. Parler, instruire,

du haut d'une tribune, répandre sur une foule ce que je sentais

bouillonner en moi, c'était la seule chose qui me parût tentante...

Je griffonnais toujours des vers; j'essayais de la prose; je ne

redoutais plus les indiscrétions de mes camarades; mais cette sécurité

ne suppléait pas à mon peu de talent.

Je me disposais à voyager, quand, soudainement, dans cette brume, je

crus voir une étoile. Je rencontrai ma muse.

M. le duc de Thorvilliers, le père du duc actuel, un peu parent de ma

mère, m'avait été donné comme tuteur.

Il ne prit guère au sérieux une tutelle qui s'exerçait, si tard pour lui

qui était vieux et goutteux, si tard pour moi, qui étais en âge d'être

émancipé.

J'aurais pu réclamer cette émancipation. Je la méritais. A quoi bon?

J'avais plutôt peur qu'envie de cette nouvelle indépendance, succédant à

celle que l'insouciance paternelle m'avait laissée.

Par politesse, pour aider à l'effusion de cette paternité passagère,

gracieusement acceptée, je devins un convive régulier du duc, et l'ami

de son fils.

Gaston de Thorvilliers avait été élevé chez son père. Je ne l'avais

rencontré que rarement. C'était alors un beau jeune homme, au regard

rayonnant, aux joues pleines et roses, aux cheveux noirs, épais, faciles

à boucler, à la prestance fière, un de ceux qui naissent et vivent

cambrés, busqués.

N'ayant jamais eu besoin de se soumettre à un règlement, à une

discipline, à un pauvre devenu un maître, de compter avec des

condisciples plus forts ou plus habiles que lui; n'ayant subi aucun

contact qui eût émoussé son caractère; n'ayant pas eu de rivaux qui

stimulassent son goût capricieux pour l'étude, il était resté, et avait

fleuri dans toute la candeur de sa force, de son orgueil d'être beau et

d'être riche, dans toute l'ingénuité d'une ignorance vernie.

Il riait de tous et de toutes choses. Il se croyait bon, parce qu'il

n'avait jamais été tenté d'être méchant, et parce qu'il était gai. Il ne

doutait pas de son esprit, réel, mais intermittent, parce qu'il avait la

moquerie facile; sa verve l'éblouissait tout le premier.

Je fus charmé de cet appétit universel des sens, et de cette bonne

humeur de la conscience; secrètement même j'en fus jaloux. Je me

comparais et je me sentais moins homme, moins gentilhomme. J'avais le

même âge. J'avais droit, sinon aux mêmes prétentions de fortune, du

moins à la même fierté pour ma race. J'avais, de plus, le sentiment de

mes succès universitaires, la conscience d'une valeur morale qui pouvait

s'épanouir avec éclat. Si j'étais froid en apparence; si l'épiderme plus

épais laissait moins venir à fleur de peau le sang qui fleurissait les

joues de Gaston, j'avais peut-être un brasier plus ardent au coeur.

Pourquoi n'étais-je pas comme lui? Pourquoi, en m'habillant de même,

gardais-je avec mes vêtements pareils, une sorte d'allure ecclésiastique

dont il me raillait avec bienveillance, pour que je devinsse un

compagnon tout à fait digne de lui et de mon nom?

Gaston n'attendit pas une intimité, qui s'affirma bien vite par le

tutoiement échangé sans résistance, pour me demander des confidences,

pour m'en faire.

Il parut fort surpris qu'à dix-neuf ans, je n'eusse pas de maîtresse. Il

m'offrit de m'en désigner une, à prendre dans le monde. C'était si

facile! Il ne comprenait pas qu'une femme bien née pût se défendre

longtemps contre des beaux cavaliers de notre espèce. Quant aux

maîtresses qu'on entretient et qui sont de luxe, comme l'écurie, il les

prévoyait dans son budget; mais ne les admettait pas encore, par

coquetterie de mondain, peut-être bien par économie; lui qui aimait

tout, il aimait aussi beaucoup l'argent.

J'aurais peut-être été corrompu par ce mauvais sujet naïf dont les vices

embaumaient, si je n'avais rencontré celle qui a disposé de toute ma

vie.

C'était à une vente de charité, dans le faubourg Saint-Germain. J'y

étais allé par déférence pour des invitations reçues; Gaston

m'accompagnait, surtout pour voir des marquises et des duchesses,

bourgeoisement installées devant des comptoirs. Cela lui semblait un

travestissement piquant.

Nous avions parcouru divers salons et fait quelques emplettes de

politesse, nous sortions, quand, à la porte d'entrée, comme un dernier

piège, je vis une jeune fille, debout, à côté d'un guéridon sur lequel

s'amoncelaient des roses...

Je ne me permettrai aucune comparaison poétique; je n'aurai recours à

aucun agrément littéraire, pour raconter mon impression souveraine,

ineffaçable, éternelle.

Tout ce qui s'est passé depuis, le drame, le deuil, la honte, le

supplice de ma vie, disparaissent, quand j'évoque cette vision. Mon coeur

recommence à battre, comme il a battu dans cet instant qui a embrasé

tout mon être. Je ressens quelque chose de foudroyant et d'ineffable qui

me mord la poitrine, qui me met un éclair au cerveau, et qui infiltre

dans mes veines une langueur accablante.

Je dus pâlir. Je me souviens que je m'appuyai fortement au bras de

Gaston de Thorvilliers.

Elle était grande, mince, mais admirablement faite, avec des cheveux

noirs, en bandeaux légèrement renflés, au-dessus d'un front correct,

blanc, uni, qui rayonnait d'innocence simple, fière, hardie. Les yeux

étaient noirs; ils cherchaient le regard, plus qu'ils ne l'attiraient;

ils avaient une lumière paisible, intense, qui vivait de son foyer et ne

s'attisait d'aucune coquetterie, ayant le charme suprême. Le sourire de

sa bouche étonnait. On eût dit que la vendeuse de roses avait mangé une

de ses fleurs, en gardant une feuille serrée et retroussée entre ses

dents...

Mais voilà que je la décris et que je me complais dans cette évocation!

Je la vis, je l'aimai, et ce fut tout.

Avec une grâce sans minauderie, avec une hardiesse d'ingénue qui se sait

comprise d'avance, et qui n'a pas de précautions à prendre, elle fit un

pas vers moi, m'offrit une rose et me dit:

--Pour les pauvres!

Je pris la fleur, je saluai, je me prosternai en intention, et me tenant

toujours au bras de Gaston, je voulus l'entraîner; je ne voulais pas

contempler cette apparition.

--Eh bien! tu ne paies pas? me dit Gaston, en riant.

C'était vrai. Je ne songeais pas que cette fleur dût être payée.

La jeune fille, à peine étonnée, souriait. Je tirai un louis; je le

déposai dans la main blanche qu'on me tendait, au nom des pauvres et je

balbutiai un mot d'excuse.

Gaston riait toujours.

--Bonjour, Reine, dit-il familièrement à ma vision.

Je fus choqué, comme je l'aurais été depuis, quand je fus prêtre, si un

sacrilège m'avait arraché des mains l'hostie que j'allais consacrer. Je

me retournai vers mon ami.

--Bonjour, Gaston, répondit mademoiselle Reine d'une voix mélodieuse que

j'entends encore, que j'entendrai toujours.

Ils se mirent à causer de choses simples, de la recette que la jeune

fille avait faite comme marchande, de celle qu'elle espérait encore. Ils

s'étaient pris, serré, et abandonné les mains. J'écoutais avidement.

Je crois que j'aurais poussé un cri de fureur et de haine, si le moindre

mot, non de galanterie, mais seulement de politesse affectueuse eût été

prononcé entre Gaston et la jeune fille. Ils se parlaient en camarades,

presque en bons garçons.

--Tu ne m'achètes rien? demanda-t-elle.

--Tu ne vends pas de cigares? répliqua Gaston.

--Si tu veux, j'en emprunterai à la boutique de madame de

Ville-sur-Terre. C'est cinq louis le paquet.

--Merci, j'aime mieux une rose.

--Tiens! en voilà deux.

--Combien?

--Cinq louis, comme le paquet de cigares.

--Pourquoi me les fais-tu payer plus cher, à moi qu'à lui?

--Parce que tu marchandes.

--Je ne marchande pas; je proteste.

--Gros avare!

--Je ne suis pas avare; je ne veux pas être dupe.

La jeune fille n'insista pas; un mouvement de tête, légèrement hautain

et dédaigneux, exprima sa pensée.

Gaston était sensible au reproche.

--Tu vois comme ces dames nous exploitent! me dit-il assez niaisement.

Il s'exécuta toutefois et tira de son portefeuille en cuir de Russie un

billet de cent francs qu'il agita triomphalement dans ses doigts.

La jeune fille enleva prestement l'offrande pour empêcher l'avaricieux

de se raviser, et d'une voix moqueuse, qui érailla comme d'une pointe de

diamant le cristal derrière lequel elle m'était apparue:

--Ah! si l'on ne t'exploite jamais autrement!...

Je regardai alors fixement mademoiselle Reine, croyant que j'allais la

trouver moins belle. Ses yeux noirs s'étaient illuminés de malice. Je ne

cessai pas de la trouver adorable; mais je souffris de la soupçonner

maligne. Cette plaisanterie, dont je m'exagérai l'importance, me

paraissait une déchéance; l'ange était une demoiselle mondaine habile à

la réplique. Elle n'avait ni pâli, ni rougi. Elle avait dit cela, tout

uniment, en remettant de l'ordre dans son joli étalage, en passant ses

doigts effilés sur les roses qu'elle redressait et qu'elle faisait

refleurir.

--Je me plaindrai à ta grand'mère! riposta Gaston du ton d'un écolier.

--Plains-toi tout de suite... Tu entends! bonne maman.

Elle se haussa, se pencha par-dessus ses roses, et je vis alors que

derrière le guéridon une dame, très âgée, était assise sur une chaise

basse, gardant la jolie marchande. Elle se leva, s'approcha; et sa

vieille tête ridée, mais dont chaque pli était comme la marque d'un

sourire, enveloppée de mèches grises, apparut, ainsi qu'un hiver doux et

badin, au-dessus de cette jonchée de printemps.

Gaston s'inclina avec courtoisie:

--Vous allez bien, marquise? Excusez-moi de ne pas vous avoir devinée,

derrière ces fleurs de vos jardins.

--Je vais aussi bien que vous, mauvais sujet. Qu'avez-vous à dire contre

ma petite-fille?

--Qu'elle se moque toujours du monde.

--C'est son droit.

--Dans une vente de charité, ce n'est pas son devoir.

--Avec vous? Si, vraiment!

--Ah! marquise, elle est bien votre petite-fille! Mais nous verrons,

quand elle sera ma femme!

La grand'mère et la jeune fille partirent ensemble du même éclat de

rire, qui me rassura.

La note ailée, aérienne, d'une moquerie innocente, palpitait sur les

lèvres roses; la note basse, chevrotante, frissonna gaiement sur les

lèvres décolorées de la douairière.

--Toi, mon mari? s'écria mademoiselle Reine.

--Je l'ai été!

--Oh! il y a si longtemps de cela! Tu étais encore en robe, et l'on me

portait!

--C'est égal, c'est un titre.

--Il est avec mes vieux joujoux.

--Avisez-vous donc de me la demander! dit à son tour la marquise.

--Ne m'en défiez pas.

Malgré son ton inoffensif, ce verbiage commençait à me déplaire.

Reine, au lieu de continuer cette dispute, se tourna vers moi et me

prenant à témoin, avec une moue de grande enfant.

--Quel fou!

--Ah! si tu me calomnies auprès de mon ami, dit Gaston en plantant les

roses dans sa boutonnière, je me fâcherai!

Puis, se souvenant qu'il ne m'avait pas présenté, il répara son oubli,

et gracieusement, avec une sorte de solennité, jouée et enjouée:

--Madame la marquise, je vous présente M. Louis d'Altenbourg, le pupille

de mon père. Mademoiselle Reine de Chavanges, je vous présente mon

frère, votre futur beau-frère.

Je m'inclinai. Mademoiselle de Chavanges, tout en me faisant la

révérence, dit à Gaston, d'un air plus sérieux et d'un ton plus net:

--Mon cher, tu en veux trop pour ton argent. Moi, ta femme! j'aimerais

mieux vendre des roses, pour deux sous, dans Paris.

Gaston était, après tout, un jeune homme du monde. Il n'était sot que

par une sorte de débraillé de son esprit. Il comprit que la plaisanterie

avait assez duré. D'un geste vague il indiqua qu'il n'insistait plus et

que la taquinerie était remise à une autre rencontre.

Pendant ce temps-là, la marquise me disait avec une nuance de

mélancolie, un peu banale:

--J'ai beaucoup connu votre père. C'était un homme charmant! Vous lui

ressemblez...

Le compliment, dans un autre moment, m'eût choqué. Par quel éveil de

fatuité honteuse et sournoise me donna-t-il de l'orgueil?

Je crus que mademoiselle Reine, redevenant sérieuse, me regardait

cependant avec indulgence.

La marquise ajouta en continuant de me regarder:

--Oui, oui, vous ressemblez fort à votre père. Je n'ai pas connu votre

mère.

Elle prit sa petite-fille à témoin:

--_Reinette_, voilà un orphelin comme toi; mais il n'a pas, comme toi,

une grand'maman qui vit par miracle, pour l'aimer, et pour ne pas le

laisser seul.

Elle joua l'attendrissement; c'est-à-dire qu'elle fit claquer ses lèvres

comme pour avaler un soupir, et que sa voix avait eu un trémolo discret.

Reine ouvrit tout grands ses yeux noirs, et m'enveloppa d'un regard

profond, curieux, sans émotion apparente.

Je me sentis brûlé par ce regard froid au dehors.

Cette conversation courte, subitement tournée au grave, me paraissait

aussi étrange que quand elle était gaie. On avait plaisanté avec

étourderie sur les fiançailles enfantines de Gaston et de mademoiselle

Reine. Voilà que tout à coup, à première vue, la marquise de Chavanges

avait l'air de vouloir me fiancer à sa petite-fille, moi qu'elle n'avait

jamais vu, qui passais!

J'avais le coeur gonflé. Mademoiselle Reine me regardait toujours. Elle

avait pris une rose et, machinalement, par la tige, la faisait tourner

entre ses doigts. Si elle me l'avait offerte, j'aurais cru qu'elle

m'acceptait pour mari.

Je remerciai la marquise. Je promis d'aller la voir. Pendant que je la

saluais, mademoiselle Reine, elle, fermait à demi les yeux, pour

continuer à m'observer, avec attention, sans baisser son regard.

Je ne sais trop ce que dit Gaston. Je remarquai seulement qu'il ne donna

pas la main à mademoiselle Reine. Celle-ci, d'ailleurs, avait les deux

mains occupées par la rose qu'elle faisait tourner. Ils se dirent adieu

avec un petit rire de camarades qui ne m'offensa plus, et nous

partîmes...

La confession d'un abbé · 第 19 / 39 题