M. Barbier eut un petit bondissement de surprise sur son siège.

--Un crime! Un si beau mariage! L'empêcher à tout prix, dites-vous? Je

ne comprends pas.

Il regardait M. Herment, repris du doute qu'il avait eu la veille, se

demandant si son visiteur n'était pas fou.

Celui-ci devinait bien la surprise qu'il provoquait. D'une voix

vibrante, fermant à demi les yeux pour ne pas voir les paroles qui

allaient effleurer ses lèvres, il continua:

--J'espère que vous comprendrez bientôt. Est-ce qu'il y a un plus grand

crime, par exemple, que de sacrifier une enfant à la plus effroyable

ambition, à la plus basse vengeance?... que de marier une jeune fille

chaste, d'une admirable candeur, à un débauché, perdu d'honneur, perdu

de vices, perdu de santé?

M. Herment avait parlé avec véhémence; il laissa cependant tomber les

derniers mots, hésitant à les prononcer.

M. Barbier craignait d'être déçu. Le crime ne lui apparaissait pas

nettement; il n'en mesurait pas la profondeur. Sa déception se

compliquait d'un prodigieux effarement. Qu'est-ce que M. Herment, cet

habitant du boulevard des Batignolles, pouvait avoir à démêler avec ce

projet de mariage aristocratique? Une jeune fille mariée par ambition;

n'était-ce pas le drame vulgaire?

Il se taisait et réfléchissait; M. Herment reprit vivement, en se

redressant sur son fauteuil:

--Oui, le prince de Lévigny n'est pas seulement un niais, incapable de

comprendre l'âme de celle qu'on prétend lui donner; ce n'est pas

seulement un joueur éhonté, qui serait ruiné, s'il n'était pas trop

riche pour être jamais au bout de sa fortune et des héritages qu'il

n'attendra pas; car avant six mois il sera mort; c'est encore, je vous

le répète, monsieur, le rebut des boudoirs de la prostitution... Il a

une maîtresse qu'il gardera après son mariage, car elle a le secret de

toutes ses infamies, mais qui n'est que l'infirmière de ce gangrené.

Je le sais... J'ai acheté à cette femme la preuve, les prescriptions des

spécialistes, et c'est à ce cadavre que le duc de Thorvilliers,

méchamment, scélératement, dans un but que vous saurez, veut lier cette

jeune fille charmante, pure. Il sait la vérité sur ce gendre honteux;

mais il en a besoin pour son orgueil et pour sa vengeance. Voyez-vous le

crime, monsieur? Flétrir, empoisonner sciemment une enfant sans

défense... Voilà ce qu'il faut empêcher, au nom de la morale, au nom de

la pitié... Voilà ce que je ne veux pas... Ce que je viens vous

dénoncer.

M. Herment frappait de sa main large et blanche le bras de son fauteuil;

il ne baissait plus les yeux. Il regardait le sous-secrétaire d'État en

face, essayant de le magnétiser de la flamme de ses prunelles, de le

convaincre par le frissonnement de sa bouche.

M. Barbier soutint le choc de cette éloquence électrique. Il comprenait

un peu, mais pas assez.

--Décidément, se disait-il, pour s'excuser d'être ému et pour s'en

venger, c'est un ancien avocat général ou un président. Mais de quoi se

mêle-t-il?

--Avant tout, monsieur, reprit-il d'un ton de condescendance, je vous

demanderai à quel titre vous voulez intervenir dans ce drame de famille.

--A quel titre?

M. Herment se troubla, rougit; mais sa pâleur reprit le dessus, et aussi

son courage:

--Ne vous suffit-il pas de savoir que le fait est vrai? Ne vous

suffit-il pas que je vous en donne la preuve? que vous puissiez

l'acquérir vous-même? Qu'importe qui je suis! Un vieillard qui connaît,

depuis sa naissance, cette jeune fille, cette orpheline, car sa mère est

morte, et M. le duc de Thorvilliers ne compte pas pour l'amour

paternel... Je suis le premier venu, mis au courant d'une atrocité... Je

viens vous la dénoncer, crier au meurtre!

--Mais il n'y a pas de meurtre, répliqua M. Barbier.

--Il y a pis que cela; il y a le supplice de l'innocence.

--En tout cas, ce cri de détresse ne vous est pas permis, si vous n'êtes

ni le tuteur, ni le parent, à un degré quelconque.

--C'est vrai! dit tristement le vieillard. Voilà pourquoi, au lieu de

m'adresser à la police, je m'adresse à vous. Non, je le sais, on me

fermerait la bouche, si je dénonçais publiquement cet attentat; on me

traiterait de calomniateur; on me condamnerait; on m'enfermerait. Je

n'ai aucun droit, que celui de l'intérêt que je porte depuis vingt ans à

cette enfant. Cela ne suffit pas pour une action publique; mais cela

doit suffire pour une action... discrète; car enfin, il y a la loi

morale au-dessus de la loi étroite... Ah! si vous pouviez pénétrer toute

l'horreur de ce crime!

M. Herment éleva les bras, par un geste, si solennellement tragique,

qu'il étonna plus qu'il n'émut M. Barbier.

On eût dit un acteur, jouant avec génie une scène, mais la jouant au

naturel, ou un procureur fulminant un réquisitoire, en tout cas, un

orateur que l'art transfigurait dans son explosion la plus élevée, la

plus sincère.

M. Barbier, intrigué par ce mélange de passion et de suprême habileté,

ne fut que plus curieux de connaître son visiteur.

--Vous ne m'avez pas répondu, monsieur, reprit-il d'un ton presque

caressant. Je ne doute pas de votre parole, mais encore faut-il que je

sache...

--J'ai été le premier maître... plus que cela, le premier ami, de cette

jeune fille, répondit M. Herment avec une précipitation singulière, en

coupant la parole à M. Barbier.

--Son professeur? demanda le sous-secrétaire d'État, de plus en surpris.

--Oui, monsieur.

En disant cela, M. Herment rougissait.

--Est-ce M. le duc de Thorvilliers qui vous avait donné cette fonction

auprès de sa fille?

La confession d'un abbé · 第 11 / 39 题