Les Privations

=Élégie historique=.

Premiers parents du genre humain, dont la gourmandise est historique,

qui vous perdîtes pour une pomme, que n'auriez-vous pas fait pour une

dinde aux truffes? mais il n'était dans le paradis terrestre ni

cuisiniers ni confiseurs.

Que je vous plains!

Rois puissants qui ruinâtes, la superbe Troie, votre valeur passera

d'âge en âge; mais votre table était mauvaise. Réduits à la cuisse de

boeuf et au dos de cochon, vous ignorâtes toujours les charmes de la

matelotte et les délices de la fricassée de poulets.

Que je vous plains!

Aspasie, Chloé, et vous toutes dont le ciseau des Grecs éternisa les

termes pour le désespoir des belles d'aujourd'hui, jamais votre bouche

charmante n'aspira la suavité d'une meringue à la vanille ou à la rose;

à peine vous élevâtes-vous jusqu'au pain d'épice.

Que je vous plains!

Douces prêtresses de Vesta, comblées à la fois de tant d'honneurs et

menacées de si horribles supplices, si du moins vous aviez goûté ces

sirops aimables qui rafraîchissent l'âme, ces fruits confits qui bravent

les saisons, ces crèmes parfumées, merveilles de nos jours.

Que je vous plains!

Financiers romains qui pressurâtes tout l'univers connu, jamais vos

salons si renommés ne virent paraître ni ces gelées succulentes, délices

des paresseux; ni ces glaces variées, dont le froid braverait la zone

torride.

Que je vous plains!

Paladins invincibles, célébrés par des chantres gabeurs, quand vous

auriez pourfendu des géants, délivré des dames, exterminé des armées,

jamais, hélas! jamais une captive aux yeux noirs ne vous présenta le

champagne mousseux, le malvoisie de Madère, les liqueurs, création du

grand siècle; vous en étiez réduits à la cervoise ou au surêne herbé.

Que je vous plains!

Abbés crossés, mitrés, dispensateurs des faveurs du ciel; et vous,

templiers terribles, qui armâtes vos bras pour l'extermination des

Sarrazins, vous ne connûtes pas les douceurs du chocolat qui restaure ou

de la fève arabique qui fait penser.

Que je vous plains!

Superbes châtelaines, qui, pendant le vide des croisades, éleviez au

rang suprême vos aumôniers et vos pages, vous ne partageâtes point avec

eux les charmes du biscuit et les délices du macaron.

Que je vous plains!

Et vous enfin, gastronomes de 1825, qui trouvez déjà la satiété au sein

de l'abondance, et rêvez des préparations nouvelles, vous ne jouirez pas

des découvertes que les sciences préparent pour l'an 1900, telles que

les esculences minérales, les liqueurs, résultat de la pression de cent

atmosphères; vous ne verrez pas les importations que des voyageurs qui

ne sont pas encore nés feront arriver de cette moitié du globe qui reste

encore à découvrir ou à explorer.

Que je vous plains!

[Illustration]

Physiologie du goût · 第 130 / 139 题