Indications.
Voilà mon ouvrage fini; et cependant, pour montrer que je ne suis pas
hors d'haleine, je vais faire d'une pierre trois coups.
Je donnerai à mes lecteurs de tous les pays des indications dont ils
feront leur profit; je donnerai à mes artistes de prédilection un
souvenir dont ils sont dignes, et je donnerai au public un échantillon
du bois dont je me chauffe.
1° Madame CHEVET, magasin de comestibles, Palais-Royal, 220, près du
Théâtre-Français. Je suis pour elle un client plus fidèle que gros
consommateur: nos rapports datent de son apparition sur l'horizon
gastronomique, et elle a eu la bonté de pleurer ma mort; ce n'était
heureusement qu'une méprise par ressemblance.
Madame Chevet est l'intermédiaire obligé entre la haute comestibilité et
les grandes fortunes. Elle doit sa prospérité à la pureté de sa foi
commerciale: tout ce que le temps a atteint disparaît de chez elle comme
par enchantement. La nature de son commerce exige qu'elle fasse un gain
assez prononcé; mais le prix une fois convenu, on est sûr d'avoir de
l'excellent.
Cette foi sera héréditaire; et ses demoiselles, à peine échappées à
l'enfance, suivent déjà invariablement les mêmes principes.
Madame Chevet a des chargés d'affaires dans tous les pays où peuvent
atteindre les voeux du gastronome le plus capricieux; et plus elle a de
rivaux, plus elle s'est élevée dans l'opinion.
2° M. ACHARD, pâtissier-petit-fournier, rue de Grammont, n° 9, Lyonnais,
établi depuis environ dix ans, a commencé sa réputation par des biscuits
de fécule et des gaufres à la vanille qui ont été longtemps inimitées.
Tout ce qui est dans son magasin a quelque chose de fini et de coquet
qu'on chercherait vainement ailleurs; la main de l'homme n'y paraît pas.
On dirait des productions naturelles de quelque pays enchanté: aussi,
tout ce qui se fait chez lui est enlevé le jour même, on peut dire qu'il
n'a point de lendemain.
Dans les beaux jours équinoxiaux, on voit arriver à chaque instant rue
de Grammont quelque brillant carricle, ordinairement chargé d'un beau
titus et d'une jolie emplumée. Le premier se précipite chez Achard, où
il s'arme d'un gros cornet de friandises. À son retour, il est salué par
un: «Ô mon ami! que cela a bonne mine!» ou bien, «_0 dear! how it looks
good! my mouth!..._» Et vite le cheval part, et mène tout cela au bois
de Boulogne.
Les gourmands ont tant d'ardeur et de bonté, qu'ils ont supporté pendant
longtemps les aspérités d'une demoiselle de boutique disgracieuse. Cet
inconvénient a disparu; le comptoir est renouvelé et la jolie petite
main de mademoiselle Anna Achard donne un nouveau mérite à des
préparations qui se recommandent déjà par elles-mêmes.
3° M. LIMET, rue de Richelieu, n° 79, mon voisin, boulanger de plusieurs
altesses, a aussi fixé mon choix.
Acquéreur d'un fonds assez insignifiant, il l'a promptement élevé à un
haut degré de prospérité et de réputation.
Ses pains taxés sont très beaux; et il est difficile de réunir dans les
pains de luxe tant de blancheur, de saveur et de légèreté.
Les étrangers, aussi bien que les habitants des départements, trouvent
toujours chez M. Limet le pain auquel ils sont accoutumés; aussi les
consommateurs viennent en personne, défilent et font quelquefois queue.
Ces succès n'étonneront pas quand on saura que M. Limet ne se traîne pas
dans l'ornière de la routine, qu'il travaille avec assiduité pour
découvrir de nouvelles ressources, et qu'il est dirigé par des savants
du premier ordre.