XXII

=Une journée chez les Bernardins=.

Il était près d'une heure du matin; il faisait une belle nuit d'été et

nous étions forcés en cavalcade, non sans avoir donné une vigoureuse

sérénade aux belles qui avaient le bonheur de nous intéresser (c'est

vers 1782).

Nous partions de Belley, et nous allions à Saint-Sulpice, abbaye de

Bernardins située sur une des plus hautes montagnes de l'arrondissement,

au moins cinq mille pieds au-dessus du niveau de la mer.

J'étais alors chef d'une troupe de musiciens amateurs, tous amis de la

joie et possédant à haute dose toutes les vertus qui accompagnent la

jeunesse et la santé.

«Monsieur, m'avait dit un jour l'abbé de Saint-Sulpice, en me tirant,

après dîner, dans l'embrasure d'une croisée, vous seriez bien aimable si

vous veniez avec vos amis nous faire un peu de musique le jour de

Saint-Bernard; le saint en serait plus complètement glorifié, nos

voisins en seraient réjouis, et vous auriez l'honneur d'être les

premiers Orphées qui auraient pénétré dans ces régions élevées.»

Je ne fis pas répéter une demande qui promettait une partie agréable, je

promis d'un signe de tête, et le salon en fut ébranlé.

Annuit, et totum nutu tremefecit olympum.

Toutes précautions étaient prises d'avance; et nous partions de bonne

heure, parce que nous avions quatre lieues à faire par des chemins

capables d'effrayer même les voyageurs audacieux qui ont bravé les

hauteurs de la puissante butte Montmartre.

Le monastère était bâti dans une vallée fermée à l'ouest par le sommet

de la montagne, et à l'est par un coteau moins élevé.

Le pic de l'ouest était couronné par une forêt de sapins où un seul coup

de vent en renversa un jour trente-sept mille[73]. Le fond de la vallée

était occupé par une vaste prairie, où des buissons de hêtres formaient

divers compartiments irréguliers, modèles immenses de ces petits jardins

anglais que nous aimons tant.

[Note 73: La maîtrise des eaux et forêts les compta, les vendit; le

commerce en profita, les moines en profitèrent, de grands capitaux

furent mis en circulation, et, personne ne se plaignit de l'ouragan.]

Nous arrivâmes à la pointe du jour, et nous fûmes reçus par le père

cellérier, dont le visage était quadrangulaire et le nez en obélisque.

[Illustration: page 417]

«Messieurs, dit le bon père, soyez les bienvenus: notre révérend abbé

sera bien content quand il saura que vous êtes arrivés; il est encore

dans son lit, car hier il était bien fatigué; mais vous allez venir avec

moi, et vous verrez si nous vous attendions.»

Il dit, se mit en marche, et nous le suivîmes, supposant avec raison

qu'il nous conduisait vers le réfectoire.

Là tous nos sens furent envahis par l'apparition du déjeuner le plus

séduisant, d'un déjeuner vraiment classique.

Au milieu d'une table spacieuse, s'élevait un pâté grand comme une

église; il était flanqué au nord par un quartier de veau froid, au sud

par un jambon énorme, à l'est par une pelote de beurre monumentale, et à

l'ouest par un boisseau d'artichauts à la poivrade.

On y voyait encore diverses espèces de fruits, des assiettes, des

serviettes, des couteaux, et de l'argenterie dans des corbeilles; et au

bout de la table, des frères lais et des domestiques prêts à servir,

quoique étonnés de se voir levés si matin.

En un coin du réfectoire, on voyait une pile de plus de cent bouteilles,

continuellement arrosée par une fontaine naturelle, qui s'échappait en

murmurant _Evohe Bacche_; et si l'arôme du moka ne chatouillait pas nos

narines, c'est que dans ces temps héroïques on ne prenait pas encore de

café si matin.

Le révérend cellérier jouit quelque temps de notre étonnement; après

quoi il nous adressa l'allocution suivante, que, dans notre sagesse,

nous jugeâmes avoir été préparée:

«Messieurs, dit-il, je voudrais pouvoir vous tenir compagnie, mais je

n'ai pas encore dit ma messe, et c'est aujourd'hui jour de grand office.

Je devrais vous inviter à manger; mais votre âge, le voyage et l'air vif

de nos montagnes doivent m'en dispenser. Acceptez avec plaisir ce que

nous vous offrons de bon coeur; je vous quitte et vais chanter matines.»

À ces mots, il disparut.

Ce fut alors le moment d'agir; et nous attaquâmes avec l'énergie que

supposaient en effet les trois circonstances aggravantes si bien

indiquées par le cellérier. Mais que pouvaient de faibles enfants d'Adam

contre un repas qui paraissait préparé pour les habitants de Sirius! nos

efforts furent impuissants; quoique ultra-repus, nous n'avions laissé de

notre passage que des traces imperceptibles.

Ainsi, bien munis jusqu'au dîner, on se dispersa; et j'allai me tapir

dans un bon lit, où je dormis en attendant la messe, semblable au héros

de Rocroy et à d'autres encore, qui ont dormi jusqu'au moment de

commencer la bataille.

Je fus réveillé par un robuste frère, qui faillit m'arracher le bras, et

je courus à l'église, où je trouvai tout le monde à son poste.

Nous exécutâmes une symphonie à l'offertoire; on chanta un motet à

l'élévation, et on finit par un quatuor d'instruments à vent. Et malgré

les mauvaises plaisanteries contre la musique d'amateurs, le respect que

je dois à la vérité m'oblige d'assurer que nous nous en tirâmes fort

bien.

Je remarque à cette occasion que tous ceux qui ne sont jamais contents

de rien, sont presque toujours des ignorants qui ne tranchent hardiment

que parce qu'ils espèrent que leur audace pourra leur faire supposer des

connaissances qu'ils n'ont pas eu le courage d'acquérir.

Nous reçûmes avec bénignité les éloges qu'on ne manqua pas de nous

prodiguer en cette occasion, et, après avoir reçu les remerciements de

l'abbé, nous allâmes nous mettre à table.

Le dîner fut servi dans le goût du quinzième siècle; peu d'entremets,

peu de superfluités; mais un excellent choix de viandes, dés ragoûts

simples, substantiels, une bonne cuisine, une cuisson parfaite et

surtout des légumes d'une saveur inconnue dans les marais, empêchaient

de désirer ce qu'on ne voyait pas.

On jugera, au surplus de l'abondance qui régnait en ce bon lieu, quand

on saura que le second service offrit jusqu'à quatorze plats de rôt.

Le dessert fut d'autant plus remarquable qu'il était composé en partie

de fruits qui ne croissent point à cette hauteur, et qu'on avait

apportés du pays bas; car on avait mis à contribution les jardins de

Machuraz, la Morflent, et autres endroits favorisés de l'astre père de

la chaleur.

Les liqueurs ne manquèrent pas; mais le café mérite une mention

particulière.

Il était limpide, parfumé, chaud à merveille; mais surtout il n'était

pas servi dans ces vases dégénérés qu'on osé appeler _tasses_ sur les

rives de la Seine, mais dans de beaux et profonds bowls où se

plongeaient à souhait les lèvres épaisses des révérends, qui en

aspiraient le liquide vivifiant avec un bruit qui aurait fait honneur à

des cachalots avant l'orage.

Après dîner, nous allâmes à vêpres, et nous y exécutâmes, entre les

psaumes, des antiphones que j'avais composés exprès. C'était de la

musique courante comme on en faisait alors; et je n'en dis ni bien ni

mal, de peur d'être arrêté par la modestie, ou influencé par la

paternité.

La journée officielle étant ainsi terminée, les voisins commencèrent à

défiler; les autres s'arrangèrent pour faire quelques parties à des jeux

de commerce.

Pour moi, je préférai la promenade; et ayant réuni quelques amis,

j'allai fouler ce gazon si doux et si serré qui vaut bien les tapis de

la Savonnerie, et respirer cet air pur des hauts lieux, qui rafraîchit

l'âme et dispose l'imagination à la méditation et au romantisme[74].

[Note 74: J'ai constamment éprouvé cet effet dans les mêmes

circonstances, et je suis porté à croire que la légèreté de l'air, dans

les montagnes, laisse agir certaines puissances cérébrales que sa

pesanteur opprime dans la plaine.]

Il était tard quand nous rentrâmes. L'abbé vint a moi pour me souhaiter

le bon soir et une bonne nuit. «Je vais, me dit-il, rentrer chez moi, et

vous laisser finir la soirée. Ce n'est pas que je croie que ma présence

pût être importune à nos pères; mais je veux qu'ils sachent bien qu'ils

ont liberté plénière. Ce n'est pas tous les jours Saint-Bernard; demain

nous rentrerons dans l'ordre accoutumé: _oras iterabimus æquor_.»

Effectivement, après le départ de l'abbé, il y eut plus de mouvement

dans l'assemblée; elle devint plus bruyante, et on fit plus de ces

plaisanteries spéciales aux cloîtres qui ne voulaient pas dire

grand'chose, et dont on riait sans savoir pourquoi.

Vers neuf heures, le souper fut servi: souper soigné, délicat, et

éloigné du dîner de plusieurs siècles.

On mangea sur nouveaux frais, on causa, on rit, on chanta des chansons

de table; et un des pères nous lut quelques vers de sa façon, qui

vraiment n'étaient pas mauvais pour avoir été faits par un tondu.

Sur la fin de la soirée, une voix s'éleva et cria: «Père cellérier, où

est donc votre plat?--C'est trop juste, répondit le révérend; je ne suis

pas cellérier pour rien.»

Il sortit un moment, et revint bientôt après, accompagné de trois

serviteurs, dont le premier apportait des rôties d'excellent beurre, et

les deux autres étaient chargés d'une table sur laquelle se trouvait une

cuve d'eau-de-vie sucrée et brûlante: ce qui équivalait presque au

punch, qui n'était point encore connu.

Les nouveaux venus furent reçus avec acclamation; on mangea les rôties,

on but l'eau-de-vie brûlée, et quand l'horloge de l'abbaye sonna minuit,

chacun se retira dans son appartement pour y jouir des douceurs d'un

sommeil auquel les travaux de la journée lui avaient donné des

dispositions et des droits.

_N. B_. Le père cellérier dont il est fait mention dans cette narration

véritablement historique, étant devenu vieux, on parlait devant lui d'un

abbé nouvellement nommé qui arrivait de Paris, et dont on redoutait la

rigueur.

«Je suis tranquille à son égard, dit le révérend; qu'il soit méchant

tant qu'il voudra, il n'aura jamais le courage d'ôter à un vieillard ni

le coin du feu ni la clef de la cave.»

Physiologie du goût · 第 114 / 139 题