=Une journée chez les Bernardins=.
Il était près d'une heure du matin; il faisait une belle nuit d'été et
nous étions forcés en cavalcade, non sans avoir donné une vigoureuse
sérénade aux belles qui avaient le bonheur de nous intéresser (c'est
vers 1782).
Nous partions de Belley, et nous allions à Saint-Sulpice, abbaye de
Bernardins située sur une des plus hautes montagnes de l'arrondissement,
au moins cinq mille pieds au-dessus du niveau de la mer.
J'étais alors chef d'une troupe de musiciens amateurs, tous amis de la
joie et possédant à haute dose toutes les vertus qui accompagnent la
jeunesse et la santé.
«Monsieur, m'avait dit un jour l'abbé de Saint-Sulpice, en me tirant,
après dîner, dans l'embrasure d'une croisée, vous seriez bien aimable si
vous veniez avec vos amis nous faire un peu de musique le jour de
Saint-Bernard; le saint en serait plus complètement glorifié, nos
voisins en seraient réjouis, et vous auriez l'honneur d'être les
premiers Orphées qui auraient pénétré dans ces régions élevées.»
Je ne fis pas répéter une demande qui promettait une partie agréable, je
promis d'un signe de tête, et le salon en fut ébranlé.
Annuit, et totum nutu tremefecit olympum.
Toutes précautions étaient prises d'avance; et nous partions de bonne
heure, parce que nous avions quatre lieues à faire par des chemins
capables d'effrayer même les voyageurs audacieux qui ont bravé les
hauteurs de la puissante butte Montmartre.
Le monastère était bâti dans une vallée fermée à l'ouest par le sommet
de la montagne, et à l'est par un coteau moins élevé.
Le pic de l'ouest était couronné par une forêt de sapins où un seul coup
de vent en renversa un jour trente-sept mille[73]. Le fond de la vallée
était occupé par une vaste prairie, où des buissons de hêtres formaient
divers compartiments irréguliers, modèles immenses de ces petits jardins
anglais que nous aimons tant.
[Note 73: La maîtrise des eaux et forêts les compta, les vendit; le
commerce en profita, les moines en profitèrent, de grands capitaux
furent mis en circulation, et, personne ne se plaignit de l'ouragan.]
Nous arrivâmes à la pointe du jour, et nous fûmes reçus par le père
cellérier, dont le visage était quadrangulaire et le nez en obélisque.
[Illustration: page 417]
«Messieurs, dit le bon père, soyez les bienvenus: notre révérend abbé
sera bien content quand il saura que vous êtes arrivés; il est encore
dans son lit, car hier il était bien fatigué; mais vous allez venir avec
moi, et vous verrez si nous vous attendions.»
Il dit, se mit en marche, et nous le suivîmes, supposant avec raison
qu'il nous conduisait vers le réfectoire.
Là tous nos sens furent envahis par l'apparition du déjeuner le plus
séduisant, d'un déjeuner vraiment classique.
Au milieu d'une table spacieuse, s'élevait un pâté grand comme une
église; il était flanqué au nord par un quartier de veau froid, au sud
par un jambon énorme, à l'est par une pelote de beurre monumentale, et à
l'ouest par un boisseau d'artichauts à la poivrade.
On y voyait encore diverses espèces de fruits, des assiettes, des
serviettes, des couteaux, et de l'argenterie dans des corbeilles; et au
bout de la table, des frères lais et des domestiques prêts à servir,
quoique étonnés de se voir levés si matin.
En un coin du réfectoire, on voyait une pile de plus de cent bouteilles,
continuellement arrosée par une fontaine naturelle, qui s'échappait en
murmurant _Evohe Bacche_; et si l'arôme du moka ne chatouillait pas nos
narines, c'est que dans ces temps héroïques on ne prenait pas encore de
café si matin.
Le révérend cellérier jouit quelque temps de notre étonnement; après
quoi il nous adressa l'allocution suivante, que, dans notre sagesse,
nous jugeâmes avoir été préparée:
«Messieurs, dit-il, je voudrais pouvoir vous tenir compagnie, mais je
n'ai pas encore dit ma messe, et c'est aujourd'hui jour de grand office.
Je devrais vous inviter à manger; mais votre âge, le voyage et l'air vif
de nos montagnes doivent m'en dispenser. Acceptez avec plaisir ce que
nous vous offrons de bon coeur; je vous quitte et vais chanter matines.»
À ces mots, il disparut.
Ce fut alors le moment d'agir; et nous attaquâmes avec l'énergie que
supposaient en effet les trois circonstances aggravantes si bien
indiquées par le cellérier. Mais que pouvaient de faibles enfants d'Adam
contre un repas qui paraissait préparé pour les habitants de Sirius! nos
efforts furent impuissants; quoique ultra-repus, nous n'avions laissé de
notre passage que des traces imperceptibles.
Ainsi, bien munis jusqu'au dîner, on se dispersa; et j'allai me tapir
dans un bon lit, où je dormis en attendant la messe, semblable au héros
de Rocroy et à d'autres encore, qui ont dormi jusqu'au moment de
commencer la bataille.
Je fus réveillé par un robuste frère, qui faillit m'arracher le bras, et
je courus à l'église, où je trouvai tout le monde à son poste.
Nous exécutâmes une symphonie à l'offertoire; on chanta un motet à
l'élévation, et on finit par un quatuor d'instruments à vent. Et malgré
les mauvaises plaisanteries contre la musique d'amateurs, le respect que
je dois à la vérité m'oblige d'assurer que nous nous en tirâmes fort
bien.
Je remarque à cette occasion que tous ceux qui ne sont jamais contents
de rien, sont presque toujours des ignorants qui ne tranchent hardiment
que parce qu'ils espèrent que leur audace pourra leur faire supposer des
connaissances qu'ils n'ont pas eu le courage d'acquérir.
Nous reçûmes avec bénignité les éloges qu'on ne manqua pas de nous
prodiguer en cette occasion, et, après avoir reçu les remerciements de
l'abbé, nous allâmes nous mettre à table.
Le dîner fut servi dans le goût du quinzième siècle; peu d'entremets,
peu de superfluités; mais un excellent choix de viandes, dés ragoûts
simples, substantiels, une bonne cuisine, une cuisson parfaite et
surtout des légumes d'une saveur inconnue dans les marais, empêchaient
de désirer ce qu'on ne voyait pas.
On jugera, au surplus de l'abondance qui régnait en ce bon lieu, quand
on saura que le second service offrit jusqu'à quatorze plats de rôt.
Le dessert fut d'autant plus remarquable qu'il était composé en partie
de fruits qui ne croissent point à cette hauteur, et qu'on avait
apportés du pays bas; car on avait mis à contribution les jardins de
Machuraz, la Morflent, et autres endroits favorisés de l'astre père de
la chaleur.
Les liqueurs ne manquèrent pas; mais le café mérite une mention
particulière.
Il était limpide, parfumé, chaud à merveille; mais surtout il n'était
pas servi dans ces vases dégénérés qu'on osé appeler _tasses_ sur les
rives de la Seine, mais dans de beaux et profonds bowls où se
plongeaient à souhait les lèvres épaisses des révérends, qui en
aspiraient le liquide vivifiant avec un bruit qui aurait fait honneur à
des cachalots avant l'orage.
Après dîner, nous allâmes à vêpres, et nous y exécutâmes, entre les
psaumes, des antiphones que j'avais composés exprès. C'était de la
musique courante comme on en faisait alors; et je n'en dis ni bien ni
mal, de peur d'être arrêté par la modestie, ou influencé par la
paternité.
La journée officielle étant ainsi terminée, les voisins commencèrent à
défiler; les autres s'arrangèrent pour faire quelques parties à des jeux
de commerce.
Pour moi, je préférai la promenade; et ayant réuni quelques amis,
j'allai fouler ce gazon si doux et si serré qui vaut bien les tapis de
la Savonnerie, et respirer cet air pur des hauts lieux, qui rafraîchit
l'âme et dispose l'imagination à la méditation et au romantisme[74].
[Note 74: J'ai constamment éprouvé cet effet dans les mêmes
circonstances, et je suis porté à croire que la légèreté de l'air, dans
les montagnes, laisse agir certaines puissances cérébrales que sa
pesanteur opprime dans la plaine.]
Il était tard quand nous rentrâmes. L'abbé vint a moi pour me souhaiter
le bon soir et une bonne nuit. «Je vais, me dit-il, rentrer chez moi, et
vous laisser finir la soirée. Ce n'est pas que je croie que ma présence
pût être importune à nos pères; mais je veux qu'ils sachent bien qu'ils
ont liberté plénière. Ce n'est pas tous les jours Saint-Bernard; demain
nous rentrerons dans l'ordre accoutumé: _oras iterabimus æquor_.»
Effectivement, après le départ de l'abbé, il y eut plus de mouvement
dans l'assemblée; elle devint plus bruyante, et on fit plus de ces
plaisanteries spéciales aux cloîtres qui ne voulaient pas dire
grand'chose, et dont on riait sans savoir pourquoi.
Vers neuf heures, le souper fut servi: souper soigné, délicat, et
éloigné du dîner de plusieurs siècles.
On mangea sur nouveaux frais, on causa, on rit, on chanta des chansons
de table; et un des pères nous lut quelques vers de sa façon, qui
vraiment n'étaient pas mauvais pour avoir été faits par un tondu.
Sur la fin de la soirée, une voix s'éleva et cria: «Père cellérier, où
est donc votre plat?--C'est trop juste, répondit le révérend; je ne suis
pas cellérier pour rien.»
Il sortit un moment, et revint bientôt après, accompagné de trois
serviteurs, dont le premier apportait des rôties d'excellent beurre, et
les deux autres étaient chargés d'une table sur laquelle se trouvait une
cuve d'eau-de-vie sucrée et brûlante: ce qui équivalait presque au
punch, qui n'était point encore connu.
Les nouveaux venus furent reçus avec acclamation; on mangea les rôties,
on but l'eau-de-vie brûlée, et quand l'horloge de l'abbaye sonna minuit,
chacun se retira dans son appartement pour y jouir des douceurs d'un
sommeil auquel les travaux de la journée lui avaient donné des
dispositions et des droits.
_N. B_. Le père cellérier dont il est fait mention dans cette narration
véritablement historique, étant devenu vieux, on parlait devant lui d'un
abbé nouvellement nommé qui arrivait de Paris, et dont on redoutait la
rigueur.
«Je suis tranquille à son égard, dit le révérend; qu'il soit méchant
tant qu'il voudra, il n'aura jamais le courage d'ôter à un vieillard ni
le coin du feu ni la clef de la cave.»