=De la fondue=
La fondue est originaire de la Suisse. Ce n'est autre chose que des
oeufs brouillés au fromage, dans certaines proportions que le temps et
l'expérience ont révélées. J'en donnerai la recette officielle.
C'est un mets sain, savoureux, appétissant, de prompte confection, et
partant toujours prêt à faire face à l'arrivée de quelques convives
inattendus. Au reste, je n'en fais mention ici que pour ma satisfaction
particulière, et parce que ce mot rappelle un fait dont les vieillards
du district de Belley ont gardé le souvenir.
Vers la fin du dix-septième siècle, un M. de Madot fut nommé à l'évêché
de Belley, et y arrivait pour en prendre possession.
Ceux qui étaient chargés de le recevoir et de lui faire les honneurs de
son propre palais avaient préparé un festin digne de l'occasion, et
avaient fait usage de toutes les ressources de la cuisine d'alors pour
fêter l'arrivée de monseigneur.
Parmi les entremets brillait une ample _fondue_, dont le prélat se
servit copieusement. Mais, ô surprise! se méprenant à l'extérieur et la
croyant une crème, il la mangea à la cuiller, au lieu de se servir de la
fourchette, de temps immémorial destinée à cet usage.
Tous les convives, étonnés de cette étrangeté, se regardèrent du coin de
l'oeil, et avec un sourire imperceptible. Cependant le respect arrêta
toutes les langues, car tout ce qu'un évêque venant de Paris fait à
table, et surtout le premier jour de son arrivée, ne peut manquer d'être
bien fait.
Mais la chose s'ébruita, et dès le lendemain on ne se rencontrait point
sans se demander: «Eh bien, savez-vous comment notre nouvel évêque a
mangé hier au soir sa fondue?--Eh! oui, je le sais; il l'a mangée avec
une cuiller. Je le tiens d'un témoin oculaire, etc.» La ville transmit
le fait à la campagne; et après trois mois il était public dans tout le
diocèse.
Ce qu'il y a de remarquable, c'est que cet incident faillit ébranler la
foi de nos pères. Il y eut des novateurs qui prirent le parti de la
cuiller, mais ils furent bientôt oubliés: la fourchette triompha; et
après plus d'un siècle, un de mes grands-oncles s'en égayait encore et
me contait, en riant d'un rire immense, comme quoi M. de Madot avait une
fois mangé, de la fondue avec une cuiller.
=Recette de la fondue=.
Telle qu'elle a été extraite des papiers de M. TROLLET, bailli de
Mondon, au canton de Berne.
Pesez le nombre d'oeufs que vous voudrez employer d'après le nombre
présumé de vos convives.
Vous prendrez ensuite un morceau de bon fromage de Gruyère pesant le
tiers, et un morceau de beurre, pesant le sixième de ce poids.
Vous casserez et battrez bien les oeufs dans une casserole; après quoi
vous y mettrez le beurre et le fromage râpé ou émincé.
Posez la casserole sur un fourneau bien allumé, et tournez avec une
spatule, jusqu'à ce que le mélange soit convenablement épaissi et
mollet; mettez-y un peu ou point de sel, suivant que le fromage sera
plus ou moins vieux, et une forte portion de poivre, qui est un des
caractères positifs de ce mets antique; servez sur un plat légèrement
échauffé; faites apporter le meilleur vin, qu'on boira rondement, et on
verra merveilles.