VI.

=Le Plat d'Anguille=.

Il existait à Paris, rue de la Chaussée-d'Antin, un particulier nommé

Briguet, qui, ayant d'abord été cocher, puis marchand de chevaux, avait

fini par faire une petite fortune.

Il était né à Talissieu; et ayant résolu de s'y retirer, il épousa une

rentière qui avait autrefois été cuisinière chez mademoiselle Thevenin,

que tout Paris a connue par son surnom d'_As de pique_.

L'occasion se présenta d'acquérir un petit domaine dans son village

natal; il en profita, et vint s'y établir avec sa femme vers la fin de

1791.

Dans ces temps-là, les curés de chaque arrondissement archi-presbytéral

avaient coutume de se réunir une fois par mois chez chacun d'entre eux

tour-à-tour pour conférer sur les matières ecclésiastiques. On célébrait

une grand'messe, on conférait, ensuite on dînait.

Le tout s'appelait _la conférence_; et le curé chez qui elle devait

avoir lieu ne manquait pas de se préparer à l'avance pour bien et

dignement recevoir ses confrères.

Or, quand ce fut le tour du curé de Talissieu, il arriva qu'un de ses

paroissiens lui fit cadeau d'une magnifique anguille prise dans les

eaux, limpides de Serans, et de plus de trois pieds de longueur.

[Illustration]

Ravi de posséder un poisson de pareille souche, le pasteur craignit que

sa cuisinière ne fût pas en état d'apprêter un mets de si haute

espérance; il vint donc trouver madame Briguet, et rendant hommage à ses

connaissances supérieures, il la pria d'imprimer son cachet à un plat

digne d'un archevêque, et qui ferait le plus grand honneur à son dîner.

L'ouaille docile y consentit sans difficulté, et avec d'autant plus de

plaisir, disait-elle, qu'il lui restait encore une petite caisse de

divers assaisonnements rares dont elle faisait usage chez son ancienne

maîtresse.

Le plat d'anguille fut confectionné avec soin et servi avec distinction.

Non-seulement il avait une tournure élégante, mais encore un fumet

enchanteur; et quand on l'eut goûté, les expressions manquaient pour en

faire l'éloge; aussi disparut-il, corps et sauce jusqu'à la dernière

particule.

Mais il arriva qu'au dessert les vénérables se sentirent émus d'une

manière inaccoutumée, et que, par suite de l'influence nécessaire du

physique sur le moral, les propos tournèrent à la gaillardise.

Les uns faisaient de bons contes de leurs aventures du séminaire;

d'autres raillaient leurs voisins sur quelques _on dit_ de chronique

scandaleuse; bref, la conversation s'établit et se maintint sur le plus

mignon des péchés capitaux; et ce qu'il y eut de très remarquable, c'est

qu'ils ne se doutèrent même pas du scandale, tant le diable était malin.

Ils se séparèrent tard, et mes mémoires secrets ne vont pas plus loin

pour ce jour-là. Mais à la conférence suivante, quand les convives se

revirent, ils étaient honteux de ce qu'ils avaient dit, se demandaient

excuse de ce qu'ils s'étaient reproché, et finirent par attribuer le

tout à l'influence du plat d'anguille, de sorte que, tout en avouant

qu'il était délicieux, cependant ils convinrent qu'il ne serait pas

prudent de mettre le savoir de madame Briguet à une seconde épreuve.

J'ai cherché vainement à m'assurer de la nature du condiment qui avait

produit de si merveilleux effets, d'autant qu'on ne s'était pas plaint

qu'il fût d'une nature dangereuse ou corrosive.

L'artiste avouait bien un coulis d'écrevisses fortement pimenté; mais je

regarde comme certain qu'elle ne disait pas tout.

Physiologie du goût · 第 94 / 139 题