I.

=L'Omelette du Curé=.

Tout le monde sait que madame R*** a occupé pendant vingt ans, sans

contradiction, le trône de la beauté à Paris. On sait aussi qu'elle est

extrêmement charitable, et qu'à une certaine époque elle prenait intérêt

dans la plupart des entreprises qui avaient pour but de soulager la

misère, quelquefois plus poignante dans la capitale que partout

ailleurs[59].

[Note 59: Ceux-là surtout sont à plaindre, dont les besoins sont

ignorés; car il faut rendre justice aux Parisiens, et dire qu'ils sont

charitables et aumôniers. Je faisais, en l'an x, une petite pension

hebdomadaire à une vieille religieuse qui gisait à un sixième étage,

paralysée de la moitié du corps. Cette brave fille recevait assez de la

bienfaisance des voisins pour vivre à peu près confortablement et pour

nourrir une soeur converse qui s'était attachée à son sort.]

Ayant à conférer à ce sujet avec M. le curé de... elle se rendit chez

lui vers les cinq heures de l'après-midi, et fut fort étonnée de le

trouver déjà à table.

La chère habitante de la rue du Mont-Blanc croyait que tout le monde, à

Paris, dînait à six heures, et ne savait pas que les ecclésiastiques

commencent en général de bonne heure, parce qu'il en est beaucoup qui

font le soir une légère collation.

Madame R*** voulait se retirer; mais le curé la retint, soit parce que

l'affaire dont ils avaient à causer n'était pas de nature à l'empêcher

de dîner, soit parce qu'une jolie femme n'est jamais un trouble-fête

pour qui que ce soit, ou bien enfin parce qu'il vint à s'apercevoir

qu'il ne lui manquait qu'un interlocuteur pour faire de son salon un

vrai Élysée gastronomique.

Effectivement, le couvert était mis avec une propreté remarquable; un

vin vieux étincelait dans un flacon de cristal; la porcelaine blanche

était de premier choix; les plats tenus chauds par l'eau bouillante; et

une bonne, à la fois canonique et bien mise, était là prête à recevoir

les ordres.

Le repas était limitrophe entre la frugalité et la recherche. Un potage

au coulis d'écrevisses venait d'être enlevé, et on voyait sur la table

une truite saumonée, une omelette et une salade.

«Mon dîner vous apprend ce que vous ne savez peut-être pas, dit le

pasteur en souriant; c'est aujourd'hui jour maigre suivant les lois de

l'Église». Notre amie s'inclina en signe d'assentiment; mais des

mémoires particuliers assurent qu'elle rougit un peu, ce qui n'empêcha

pas le curé de manger.

L'exécution avait commencé par la truite, dont la partie supérieure

était en consommation; la sauce indiquait une main habile et une

satisfaction intérieure paraissait sur le front du pasteur.

Après ce premier plat, il attaqua l'omelette, qui était ronde, ventrue,

et cuite à point.

Au premier coup de la cuiller, la panse laissa échapper un jus lié qui

flattait à la fois la vue et l'odorat; le plat en paraissait plein et la

chère Juliette avouait que l'eau lui en était venue à la bouche.

Le mouvement sympathique n'échappa pas au curé, accoutumé à surveiller

les passions des hommes; et ayant l'air de répondre à une question que

madame R*** s'était bien gardée de faire: «C'est une omelette au thon,

dit-il; ma cuisinière les entend à merveille, et peu de gens y goûtent

sans m'en faire compliment.--Je n'en suis pas étonnée, répondit

l'habitante de la Chaussée-d'Antin; et jamais omelette si appétissante

ne parut sur nos tables mondaines.»

[Illustration: page 354]

La salade survint. (J'en recommande l'usage à tous ceux qui ont

confiance en moi, la salade rafraîchit sans affaiblir, et conforte sans

irriter: j'ai coutume de dire qu'elle rajeunit.)

Le dîner n'interrompit pas la conversation. On causa de l'affaire qui

avait occasionné la visite, de la guerre qui faisait alors rage, des

affaires du temps, des espérances de l'Église, et autres propos de table

qui font passer un mauvais dîner et en embellissent un bon.

Le dessert vint en son lieu; il consistait en un fromage de Septmoncel,

trois pommes de calville et un pot de confitures.

Enfin, la bonne approcha une petite table ronde, telle qu'on en avait

autrefois et qu'on nommait _guéridon_, sur laquelle elle posa une tasse

de moka bien limpide, bien chaud, et dont l'arôme remplit l'appartement.

Après l'avoir siroté (_siped_) le curé dit ses grâces et ajouta en se

levant: «Je ne prends jamais de liqueurs fortes; c'est un superflu que

j'offre toujours à mes convives, mais dont je ne fais aucun usage

personnel. Je me réserve ainsi un secours pour l'extrême vieillesse, si

Dieu me fait la grâce d'y parvenir.»

Pendant que ces choses se passaient, le temps avait couru, six heures

arrivaient; madame R*** se hâta donc de remonter en voiture, car elle

avait ce jour-là à dîner quelques amis dont je faisais partie. Elle

arriva tard, suivant sa coutume; mais enfin elle arriva, encore tout

émue de ce qu'elle avait vu et flairé.

Il ne fut question, pendant tout le repas, que du menu du curé et

surtout de son omelette au thon.

Madame R*** eut soin de la louer sous les divers rapports de la taille,

de la rondeur, de la tournure, et toutes ses données étant certaines, il

fut unanimement conclu qu'elle devait être excellente. C'était une

véritable équation sensuelle que chacun fit à sa manière.

Le sujet de la conversation épuisé, on passa à d'autres et on n'y pensa

plus. Quant à moi, propagateur de vérités utiles, je crus devoir tirer

de l'obscurité une préparation que je crois aussi saine qu'agréable. Je

chargeai mon maître-queux de s'en procurer la recette avec les détails

les plus minutieux, et je la donne d'autant plus volontiers aux amateurs

que je ne l'ai trouvée dans aucun dispensaire.

=Préparation de l'omelette au thon.=

Prenez, pour six personnes, deux laitances de carpes bien lavées que

vous ferez blanchir, en les plongeant pendant cinq minutes dans l'eau

déjà bouillante et légèrement salée.

Ayez pareillement gros comme un oeuf de poule de thon nouveau, auquel

vous joindrez une petite échalote déjà coupée en atomes.

Hachez ensemble les laitances et le thon, de manière à les bien mêler,

et jetez le tout dans une casserole avec un morceau suffisant de très

bon beurre, pour l'y sauter jusqu'à ce que le beurre soit fondu. C'est

là ce qui constitue la spécialité de l'omelette.

Prenez encore un second morceau de beurre à discrétion, mariez-le avec

du persil et de la ciboulette, mettez-le dans un plat pisciforme destiné

à recevoir l'omelette; arrosez-le du jus d'un citron, et posez-le sur la

cendre chaude.

Battez ensuite douze oeufs (les plus frais sont les meilleurs); le sauté

de laitance et de thon y sera versé et agité de manière que le mélange

soit bien fait.

Confectionnez ensuite l'omelette à la manière ordinaire, et tâchez

qu'elle soit allongée, épaisse et molette. Étalez-la avec adresse sur le

plat que vous avez préparé pour la recevoir, et servez pour être mangée

de suite.

Ce mets doit être réservé pour les déjeuners fins, pour les réunions

d'amateurs où l'on sait ce qu'on fait et où l'on mange posément; qu'on

l'arrose surtout de bon vin vieux, et on verra merveilles.

=Notes théoriques pour les préparations.=

On doit sauter les laitances et le thon sans les faire bouillir, afin

qu'ils ne durcissent pas; ce qui les empêcherait de se bien mêler avec

les oeufs;

2° Le plat doit être creux, afin que la sauce se concentre et puisse

être servie à la cuiller;

3° Le plat doit être légèrement chauffé; car s'il était froid, la

porcelaine soustrairait tout le calorique de l'omelette, et il ne lui en

resterait pas assez pour fondre la maître-d'hôtel, sur laquelle elle est

assise.

Physiologie du goût · 第 89 / 139 题