MÉDITATION XXVII.

=Histoire philosophique de la Cuisine.=

123.--La cuisine est le plus ancien des arts; car Adam naquit à jeun, et

le nouveau-né, à peine entré dans ce monde, pousse des cris qui ne se

calment que sur le sein de sa nourrice.

C'est aussi de tous les arts celui qui nous a rendu le service le plus

important pour la vie civile; car ce sont les besoins de la cuisine qui

nous ont appris à appliquer le feu, et c'est par le feu que l'homme a

dompté la nature.

Quand on voit les choses d'en haut, on peut compter jusqu'à trois

espèces de _cuisine_:

La première, qui s'occupe de la préparation des aliments, a conservé le

nom primitif;

La seconde s'occupe à les analyser et à en vérifier les éléments: on est

convenu de l'appeler _chimie_;

Et la troisième, qu'on peut appeler cuisine de réparation, est plus

connue sous le nom de _pharmacie_.

Si elles diffèrent par le but, elles se tiennent par l'application du

feu, par l'usage des fourneaux et par l'emploi des mêmes vases.

Ainsi, le même morceau de boeuf que le cuisinier convertit en potage et

en bouilli, le chimiste s'en empare pour savoir en combien de sortes de

corps il est résoluble, et le pharmacien nous le fait violemment sortir

du corps, si par hasard il y cause une indigestion.

=Ordre d'alimentation.=

124.--L'homme est un animal omnivore; il a des dents incisives pour

diviser les fruits, des dents molaires pour broyer les graines, et des

dents canines pour déchirer les chairs: sur quoi on a remarqué que plus

l'homme est rapproché de l'état sauvage, plus les dents canines sont

fortes et faciles à distinguer.

Il est extrêmement probable que l'espèce fut longtemps frugivore, et

elle y fut réduite par la nécessité; car l'homme est le plus lourd des

animaux de l'ancien monde, et ses moyens d'attaque sont très bornés,

tant qu'il n'est pas armé. Mais l'instinct de perfectionnement attaché à

sa nature ne tarda pas à se développer: le sentiment même de sa

faiblesse le porta à chercher à se faire des armes; il y fut poussé

aussi par l'instinct carnivore, annoncé par ses dents canines; et dès

qu'il fut armé, il fit sa proie et sa nourriture de tous les animaux

dont il était environné.

Cet instinct de destruction subsiste encore; les enfants ne manquent

presque jamais de tuer les petits animaux qu'on leur abandonne; ils les

mangeraient s'ils avaient faim.

Il n'est point étonnant que l'homme ait désiré se nourrir de chair; il a

l'estomac trop petit, et les fruits ont trop peu de substances

animalisables pour suffire pleinement à sa restauration; il pourrait se

nourrir mieux de légumes; mais ce régime suppose des arts qui n'ont pu

venir qu'à la suite des siècles.

Les premières armes durent être des branches d'arbres, et plus tard on

eut des arcs et des flèches.

Il est très digne de remarque que partout où on a trouvé l'homme, sous

tous les climats, à toutes les latitudes, on l'a toujours trouvé armé

d'arcs et de flèches. Cette uniformité est difficile à expliquer. On ne

voit pas comment la même série d'idées s'est présentée à des individus

soumis à des circonstances si différentes; elle doit provenir d'une

cause qui s'est cachée derrière le rideau des âges.

La chair crue n'a qu'un inconvénient; c'est de s'attacher aux dents par

sa viscosité; à cela près, elle n'est point désagréable au goût.

Assaisonnée d'un peu de sel, elle se digère très bien, et doit être plus

nourrissante que toute autre.

«Mein God, me disait, en 1815, un capitaine de Croates à qui je donnais

à dîner, il ne faut pas tant d'apprêts pour faire bonne chère. Quand

nous sommes en campagne et que nous avons faim, nous abattons la

première bête qui nous tombe sous la main; nous en coupons un morceau

bien charnu, nous le saupoudrons d'un peu de sel, que nous avons

toujours dans la _sabre-tasche_[44]; nous le mettons sous la selle, sur

le dos du cheval; nous donnons un temps de galop, et (faisant le

mouvement d'un homme qui déchire à belles dents) _gnian, gnian, gnian_,

nous nous régalons comme des princes.»

[Note 44: La _sabre-tasche_, ou poche de sabre, est cette espèce de

sac écussonné qui est suspendu au baudrier d'où pend le sabre des

troupes légères; elle joue un grand rôle dans les contes que les soldats

font entre eux.]

Quand les chasseurs du Dauphiné vont à la chasse dans le mois de

septembre, ils sont également pourvus de poivre et de sel. S'ils tuent

un becfigue de haute graisse, ils le plument, l'assaisonnent, le portent

quelque temps sur leurs chapeaux et le mangent. Ils assurent que cet

oiseau ainsi traité est encore meilleur que rôti.

D'ailleurs, si nos trisaïeux mangeaient leurs aliments crus, nous n'en

avons pas tout-à-fait perdu l'habitude. Les palais les plus délicats

s'arrangent très bien des saucissons d'Arles, des mortadelles, du boeuf

fumé d'Hambourg, des anchois, des harengs secs, et d'autres pareils, qui

n'ont pas passé par le feu et qui n'en réveillent pas moins l'appétit.

=Découverte du feu.=

125.--Après qu'on se fut régalé assez longtemps à la manière des

Croates, on découvrit le feu; et ce fut encore un hasard; car le feu

n'existe pas spontanément sur la terre; les habitants des îles Mariannes

ne le connaissaient pas.

=Cuisson.=

126.--Le feu une fois connu, l'instinct de perfectionnement fit qu'on en

approcha les viandes, d'abord pour les sécher, et ensuite on les mit sur

des charbons pour les cuire.

La viande ainsi traitée, fut trouvée bien meilleure, elle prend plus de

consistance, se mâche avec beaucoup plus de facilité, et l'osmazôme, en

se rissolant, s'aromatise et lui donne un parfum qui n'a pas cessé de

nous plaire.

Cependant on vint à s'apercevoir que la viande cuite sur les charbons

n'est pas exempte de souillure; car elle entraîne toujours avec elle

quelques parties de cendre ou de charbon dont on la débarrasse

difficilement. On remédia à cet inconvénient en la perçant avec des

broches qu'on mettait au-dessus des charbons ardents, en les appuyant

sur des pierres d'une hauteur convenable.

C'est ainsi qu'on parvint aux grillades, préparation aussi simple que

savoureuse, car toute viande grillée est de haut goût, parce qu'elle se

fume en partie.

Les choses n'étaient pas beaucoup plus avancées du temps d'Homère; et

j'espère qu'on verra ici avec plaisir la manière dont Achille reçut dans

sa tente trois des plus considérables d'entre les Grecs, dont l'un était

roi.

Je dédie aux dames la narration que j'en vais faire, parce qu'Achille

était le plus beau des Grecs, et que sa fierté ne l'empêcha pas de

pleurer quand on lui enleva Briséis; c'est aussi pour elles que je

choisis la traduction élégante de M. Dugas-Montbel, auteur doux,

complaisant, et assez gourmand pour un helléniste:

Majorem jam crateram, Moenetii fili, appone,

Meraciùsque misce, poculum autem para unicuique;

Charissimi enim isti viri meo sub tecto.

Sic dixit: Patroclus dilecto obedivit socio;

Sed cacabum ingentem posuit ad ignis jubar;

Tergum in ipso posuit ovis et pinguis capræ.

Apposuit et suis saginati scapulam abundantem pinguedine.

Huic tenebat carnes Automedon, secabatque nobilis Achilles,

Eas quidem minute secabat, et verubus afligebat.

Ignem Moenetiades accendebat magnum, deo similis vir;

Sed postquam ignis deflagravit, et fiamma exstincta est,

Prunas sternens, verua desuper extendit.

Inspersit autem sale cacro, a lapidibus elevans.

At postquam assavit et in mensas culinarias fudit,

Patroclus quidem, panem accipiens, distribuit in mensas

Pulchris in canistris, sed carnem distribuit Achilles.

Ipse autem adversus sedit Ulyssi divino,

Ad parietem alterum. Diis autem sacrificare jussit

Patroclum suum socium. Is in ignem jecit libamenta.

Hi in cibos paratos appositos manus immiserunt;

Sed postquam potûs et cibi desiderium exemerunt,

Innuit Ajax Phoenici: intellexit autem divinus Ulysses,

Implensque vino poculum, propinavit Achilli[45], etc.

II. IX, 202.

[Note 45: Je n'ai pas copié le texte original, que peu de personnes

auraient entendu: mais j'ai cru devoir donner la version latine, parce

que cette langue, plus répandue, se moulant parfaitement sur le grec, se

prête mieux aux détails et à la simplicité de ce repas héroïque.]

«Aussitôt Patrocle obéit aux ordres de son compagnon fidèle. Cependant

Achille approche de la flamme étincelante un vase qui renferme les

épaules d'une brebis, d'une chèvre grasse; et le large dos d'un porc

succulent. Automédon tient les viandes que coupe le divin Achille;

celui-ci les divise en morceaux, et les perce avec des pointes de fer.

[Illustration]

«Patrocle, semblable aux immortels, allume un grand feu. Dès que le bois

consumé ne jette plus qu'une flamme languissante, il pose sur le brasier

deux longs dards soutenus par deux fortes pierres, et répand le sel

sacré.

«Quand les viandes sont prêtes, que le festin est dressé, Patrocle

distribue le pain autour de la table dans de riches corbeilles; mais

Achille veut lui-même servir les viandes. Ensuite il se place vis-à-vis

d'Ulysse, à l'autre extrémité de la table, et commande à son compagnon

de sacrifier aux dieux.

«Patrocle jette dans les flammes les prémices du repas, et tous portent

bientôt les mains vers les mets qu'on leur a servis et préparés. Lorsque

dans l'abondance des festins ils ont chassé la faim et la soif, Ajax

fait un signe à Phénix; Ulysse l'aperçoit, il remplit de vin sa large

coupe, et s'adressant au héros: Salut, Achille, dit-il...»

Ainsi, un roi, un fils de roi, et trois généraux grecs, dînèrent fort

bien avec du pain, du vin et de la viande grillée.

Il faut croire que si Achille et Patrocle s'occupèrent eux-mêmes des

apprêts du festin, c'était par extraordinaire, et pour honorer d'autant

plus les hôtes distingués dont ils recevaient la visite; car

ordinairement les soins de la cuisine étaient abandonnés aux esclaves et

aux femmes: c'est ce qu'Homère nous apprend encore en s'occupant, dans

l'_Odyssée_, des repas des poursuivants.

On regardait alors les entrailles des animaux farcies de sang et de

graisse comme un mets très distingué (c'était du boudin).

À cette époque, et sans doute longtemps auparavant, la poésie et la

musique s'étaient associées aux délices des repas. Des chantres vénérés

célébraient les merveilles de la nature, les amours des dieux et les

hauts faits des guerriers; ils exerçaient une espèce de sacerdoce, et il

est probable que le divin Homère lui-même était issu de quelques-uns de

ces hommes favorisés du ciel; il ne se fût point élevé si haut si ses

études poétiques n'avaient pas commencé dès son enfance.

Madame Dacier remarque qu'Homère ne parle de viande bouillie en aucun

endroit de ses ouvrages. Les Hébreux étaient plus avancés, à cause du

séjour qu'ils avaient fait en Égypte; ils avaient des vaisseaux qui

allaient sur le feu; et c'est dans un vase pareil que fut faite la soupe

que Jacob vendit si cher à son frère Ésaü.

Il est véritablement difficile de deviner comment l'homme est parvenu à

travailler les métaux; ce fut, dit-on, Tubal-Caïn qui s'en occupa le

premier.

Dans l'état actuel de nos connaissances, des métaux nous servent à

traiter d'autres métaux; nous les assujettissions avec des pinces en

fer, nous les forgeons avec des marteaux de fer; nous les taillons avec

des limes d'acier; mais je n'ai encore trouvé personne qui ait pu

m'expliquer comment fut faite la première pince et forgé le premier

marteau.

Festins des Orientaux.--Des Grecs.

127.--La cuisine fit de grands progrès quand on eut, soit en airain,

soit en poterie, des vases qui résistèrent au feu. On put assaisonner

les viandes, faire cuire les légumes; on eut du bouillon, du jus, des

gelées; toutes ces choses se suivent et se soutiennent.

Les livres les plus anciens qui nous restent font mention honorable des

festins des rois d'Orient. Il n'est pas difficile de croire que des

monarques qui régnaient sur des pays si fertiles en toutes choses, et

surtout en épiceries et en parfums, eussent des tables somptueuses; mais

les détails nous manquent. On sait seulement que Cadmus, qui apporta

l'écriture en Grèce, avait été cuisinier du roi de Sidon.

Ce fut chez ces peuples voluptueux et mous que s'introduisit la coutume

d'entourer de lits les tables des festins, et de manger couchés.

Ce raffinement, qui tient de la faiblesse, ne fut pas partout également

bien reçu. Les peuples qui faisaient un cas particulier de la force et

du courage, ceux chez qui la frugalité était une vertu, le repoussèrent

longtemps; mais il fut adopté à Athènes, et cet usage fut longtemps

général dans le monde civilisé.

La cuisine et ses douceurs furent en grande faveur chez les Athéniens,

peuple élégant et avide de nouveautés: les rois, les particuliers

riches, les poètes, les savants, donnèrent l'exemple, et les philosophes

eux-mêmes ne crurent pas devoir se refuser à des jouissances puisées au

sein de la nature.

Après ce qu'on lit dans les anciens auteurs, on ne peut pas douter que

leurs festins ne fussent de véritables fêtes.

La chasse, la pêche et le commerce leur procuraient une grande partie

des objets qui passent encore pour excellents, et la concurrence les

avait fait monter à un prix excessif.

Tous les arts concouraient à l'ornement de leurs tables, autour

desquelles les convives se rangeaient, couchés sur des lits couverts de

riches tapis de pourpre.

On se faisait une étude de donner encore plus de prix à la bonne chère

par une conversation agréable, et les propos de table devinrent une

science.

Les chants, qui avaient lieu vers le troisième service, perdirent leur

sévérité antique; ils ne furent plus exclusivement employés à célébrer

les dieux, les héros et les faits historiques: on chanta l'amitié, le

plaisir et l'amour, avec une douceur et une harmonie auxquelles nos

langues sèches et dures ne pourront jamais atteindre.

Les vins de la Grèce, que nous trouvons encore excellents, avaient été

examinés et classés par les gourmets, à commencer par les plus doux

jusqu'aux plus fumeux; dans certains repas, on en parcourait l'échelle

tout entière, et, au contraire de ce qui se passe aujourd'hui, les

verres grandissaient en raison de la bonté du vin qui y était versé.

Les plus jolies femmes venaient encore embellir ces réunions

voluptueuse: des danses, des jeux et des divertissements de toute espèce

prolongeaient les plaisirs de la soirée. On respirait la volupté par

tous les pores; et plus d'un Aristippe, arrivé sous la bannière de

Platon, fit retraite sous celle d'Épicure.

[Illustration]

Les savants s'empressèrent à l'envi d'écrire sur un art qui procurait de

si douces jouissances. Platon, Athénée et plusieurs autres nous ont

conservé leurs noms. Mais hélas! leurs ouvrages sont perdus; et s'il

faut surtout en regretter quelqu'un, ce doit être la _Gastronomie

d'Achestrade_, qui fut l'ami d'un des fils de Périclès.

«Ce grand écrivain, dit Théotime, avait parcouru les terres et les mers

pour connaître par lui-même ce qu'elles produisent de meilleur. Il

s'instruisait dans ses voyages, non des moeurs des peuples, puisqu'il

est impossible de les changer; mais il entrait dans les laboratoires où

se préparent les délices de la table, et il n'eut de commerce qu'avec

les hommes utiles à ses plaisirs. Son poème est un trésor de science, et

ne contient un vers qui ne soit un précepte.»

Tel fut l'état de la cuisine en Grèce; et il se soutint ainsi jusqu'au

moment où une poignée d'hommes, qui étaient venus s'établir sur les

bords du Tibre, étendit sa domination sur les peuples voisins, et finit

par envahir le monde.

Festins des Romains.

128.--La bonne chère fut inconnue aux Romains tant qu'ils ne

combattirent que pour assurer leur indépendance ou pour subjuguer leurs

voisins, tout aussi pauvres qu'eux. Alors leurs généraux conduisaient la

charrue, vivaient de légumes, etc. Les historiens frugivores ne manquent

pas de louer ces temps primitifs, où la frugalité était alors en grand

honneur. Mais quand leurs conquêtes se furent étendues en Afrique, en

Sicile et en Grèce; quand ils se furent régalés aux dépens des vaincus

dans des pays où la civilisation était plus avancée, ils emportèrent à

Rome des préparations qui les avaient charmés chez les étrangers, et

tout porte à croire qu'elles y furent bien reçues.

Les Romains avaient envoyé à Athènes une députation pour en rapporter

les lois de Solon; ils y allaient encore pour étudier les belles-lettres

et la philosophie. Tout en polissant leurs moeurs, ils connurent les

délices des festins; et les cuisiniers arrivèrent à Rome avec les

orateurs, les philosophes, les rhéteurs et les poètes.

Avec le temps et la série de succès qui firent affluer à Rome toutes les

richesses de l'univers, le luxe de la table fut poussé à un point

presque incroyable.

On goûta de tout, depuis la cigale jusqu'à l'autruche, depuis le loir

jusqu'au sanglier[46]; tout ce qui put piquer le goût fut essayé comme

assaisonnement ou employé comme tel, des substances dont nous ne pouvons

pas concevoir l'usage, comme l'assa fetida, la rue, etc.

[Note 46: GLIRES FABSI.--_Glires isicio porcino, item pulpis ex omni

glirium membro tritis, cum pipere, nucleis, lasere, liquamine, farcies

glires, et sutos in tegulâ positos, mittes in furnum, an farsos in

clibano coques._

Les loirs passaient pour un mets délicat: on apportait quelquefois des

balances sur la table pour en vérifier le poids. On connaît cette

épigramme de Martial, au sujet des loirs, XIII, 59.

Tota mihi dormitur hiems, et pinguior illo

Tempore sum, quo me nil nisi somnus alit.

Lister, médecin gourmand d'une reine très gourmande (la reine Anne),

s'occupant des avantages qu'on peut tirer pour la cuisine de l'usage des

balances, observe que si douze alouettes ne pèsent point douze onces,

elles sont à peine mangeables, qu'elles sont passables si elles pèsent

douze onces, mais que si elles pèsent treize onces, elles sont grasses

et excellentes.]

L'univers connu fut mis à contribution par les armées et les voyageurs.

On apporta d'Afrique les pintades et les truffes, les lapins d'Espagne,

les faisans de la Grèce, où ils étaient venus des bords du Phase, et les

paons de l'extrémité de l'Asie.

Les plus considérables d'entre les Romains se firent gloire d'avoir de

beaux jardins où ils firent cultiver non-seulement les fruits

anciennement connus, tels que les poires, les pommes, les figues, le

raisin, mais encore ceux qui furent apportés de divers pays, savoir:

l'abricot d'Arménie, la pèche de Perse, le coing de Sidon, la framboise

des vallées du mont Ida, et la cerise, conquête de Lucullus dans le

royaume de Pont. Ces importations, qui eurent nécessairement lieu dans

des circonstances très diverses, prouvent du moins que l'impulsion était

générale, et que chacun se faisait une gloire et un devoir de contribuer

aux jouissances du peuple-roi.

Parmi les comestibles, le poisson fut surtout un objet de luxe. Il

s'établit des préférences en faveur de certaines espèces, et ces

préférences augmentaient quand la pêche avait eu lieu dans certains

parages. Le poisson des contrées éloignées fut apporté dans des vases

pleins de miel, et quand les individus dépassèrent la grandeur

ordinaire, ils furent vendus à des prix considérables, par la

concurrence qui s'établissait entre des consommateurs, dont quelques-uns

étaient plus riches que des rois.

Les boissons ne furent pas l'objet d'une attention moins suivie et de

soins moins attentifs. Les vins de Grèce, de Sicile et d'Italie firent

les délices des Romains; et comme ils tiraient leur prix soit du canton,

soit de l'année où ils avaient été produits, une espèce d'acte de

naissance était inscrit sur chaque amphore.

O nata mecum consule Manlio.

HORACE.

Ce ne fut pas tout. Par une suite de cet instinct d'exaltation que nous

avons déjà indiqué, on s'appliqua à rendre les vins plus piquants et

plus parfumés; on y fit infuser des fleurs, des aromates, les drogues de

diverses espèces, et les préparations que les auteurs contemporains nous

ont transmises sous le nom de _condita_, devaient brûler la bouche et

violemment irriter l'estomac.

C'est ainsi que déjà, à cette époque, les Romains rêvaient l'alcool, qui

n'a été découvert qu'après plus de quinze siècles.

Mais c'est surtout vers les accessoires des repas que ce luxe

gigantesque se portait avec plus de ferveur.

Tous les meubles nécessaires pour les festins furent faits avec

recherche, soit pour la matière, soit pour la main-d'oeuvre. Le nombre

des services augmenta graduellement jusques et passé vingt, et à chaque

service on enlevait tout ce qui avait été employé aux services

précédents.

Des esclaves étaient spécialement attachés à chaque fonction conviviale,

et ces fonctions étaient minutieusement distinguées. Les parfums les

plus distingués embaumaient la salle du festin. Des espèces de hérauts

proclamaient le mérite des mets dignes d'une attention spéciale; ils

annonçaient les titres qu'ils avaient à cette espèce d'ovation; enfin on

n'oubliait rien de ce qui pouvait aiguiser l'appétit, soutenir

l'attention et prolonger les jouissances.

Ce luxe avait aussi ses aberrations et ses bizarreries. Tels étaient ces

festins où les poissons et les oiseaux servis se comptaient par

milliers, et ces mets qui n'avaient d'autre mérite que d'avoir coûté

cher, tel que ce plat composé de la cervelle de cinq cents autruches;,

et cet autre où l'on voyait les langues de cinq mille oiseaux qui tous

avaient parlé.

D'après ce qui précède, il me semble qu'on peut facilement se rendre

compte des sommes considérables que Lucullus dépensait à sa table et de

la cherté des festins qu'il donnait dans le salon d'Apollon, où il était

d'étiquette d'épuiser tous les moyens connus pour flatter la sensualité

de ses convives.

=Résurrection de Lucullus=.

129.--Les jours de gloire pourraient renaître sous nos yeux, et pour en

renouveler les merveilles il ne nous manque qu'un Lucullus. Supposons

donc qu'un homme connu pour être puissamment riche voulût célébrer un

grand événement politique ou financier, et donner à cette occasion une

fête mémorable, sans s'inquiéter de ce qu'il en coûterait.

Supposons qu'il appelle tous les arts pour orner le lieu de la fête dans

ses diverses parties, et qu'il ordonne aux préparateurs d'employer pour

la bonne chère toutes les ressources de l'art, et d'abreuver les

convives avec ce que les caveaux contiennent de plus distingué;

Qu'il fasse représenter pour eux, en ce dîner solennel, deux pièces

jouées par les meilleurs acteurs;

Que, pendant le repas, la musique se fasse entendre, exécutée par les

artistes les plus renommés, tant pour les voix que pour les instruments;

Qu'il ait fait préparer, pour entr'actes, entre le dîner et le café, un

ballet dansé dans tout ce que l'Opéra a de plus léger et de plus joli;

Que la soirée se termine par un bal qui rassemble deux cents femmes

choisies parmi les plus belles, et quatre cents danseurs choisis parmi

les plus élégants;

Que le buffet soit constamment garni de ce qu'on connaît de mieux en

boissons chaudes, fraîches et glacées;

Que, vers le milieu de la nuit, une collation savante vienne rendre à

tous une vigueur nouvelle;

Que les servants soient beaux et bien vêtus, l'illumination parfaite;

et, pour ne rien oublier, que l'amphitryon se soit chargé d'envoyer

chercher et de reconduire commodément tout le monde.

Cette fête ayant été bien entendue, bien ordonnée, bien soignée et bien

conduite, tous ceux qui connaissent Paris, conviendront avec moi qu'il y

aurait dans les mémoires du lendemain de quoi faire trembler le caissier

même de Lucullus.

En indiquant ce qu'il faudrait faire aujourd'hui pour imiter les fêtes

de ce Romain magnifique, j'ai suffisamment appris au lecteur ce qui se

pratiquait alors pour les accessoires obligés des repas, où l'on ne

manquait pas de faire intervenir les comédiens, les chanteurs, les

mimes, les grimes, et tout ce qui peut contribuer à augmenter la joie

des personnes qui n'ont été convoquées que dans le but de se divertir.

Ce qu'on avait fait chez les Athéniens, ensuite chez les Romains, plus

tard chez nous dans le moyen âge, et enfin de nos jours, prend sa source

dans la nature de l'homme, qui cherche avec impatience la fin de la

carrière où il est entré, et dans certaine inquiétude qui le tourmente

tant que la somme totale de vie dont il peut disposer n'est pas

entièrement occupée.

=Lectisternium et Incubitatium=.

130.--Comme les Athéniens, les Romains mangeaient couchés; mais ils n'y

arrivèrent que par une voie en quelque façon détournée.

Ils se servirent d'abord des lits pour les repas sacrés qu'on offrait

aux dieux; les premiers magistrats et les hommes puissants en adoptèrent

ensuite l'usage, et en peu de temps il devint général et s'est conservé

jusque vers le commencement du quatrième siècle de l'ère chrétienne.

Ces lits, qui n'étaient d'abord que des espèces de bancs rembourrés de

paille et recouverts de peaux, participèrent bientôt au luxe qui envahit

tout ce qui avait rapport aux festins. Ils furent faits des bois les

plus précieux, incrustés d'ivoire, d'or, et quelquefois de pierreries;

ils furent formés de coussins d'une mollesse recherchée, et les tapis

qui les recouvraient furent ornés de magnifiques broderies.

On se couchait sur le côté gauche, appuyé sur le coude; et ordinairement

le même lit recevait trois personnes.

Cette manière de se tenir à table, que les Romains appelaient

_lectisternium_, était-elle plus commode, était-elle plus favorable que

celle que nous avons adoptée, ou plutôt reprise? Je ne le crois pas.

Physiquement envisagée, l'incubitation exige un certain déploiement de

forces pour garder l'équilibre, et ce n'est pas sans quelque douleur que

le poids d'une partie du corps porte sur l'articulation du bras.

Sous le rapport physiologique, il y a bien aussi quelque chose à dire:

l'imbuccation se fait d'une manière moins naturelle; les aliments

coulent avec plus de peine et se tassent moins dans l'estomac.

L'ingestion des liquides ou l'action de boire était surtout bien plus

difficile encore; elle devait exiger une attention particulière pour ne

pas répandre mal à propos le vin contenu dans ces larges coupes qui

brillaient sur la table des grands; et c'est sans doute pendant le règne

du _lectisternium_ qu'est né le proverbe qui dit que _de la coupe à la

bouche il y a souvent bien du vin perdu_.

Il ne devait pas être plus facile de manger proprement, quand on

mangeait couché, surtout si l'on fait attention que plusieurs des

convives portaient la barbe longue, et qu'on se servait des doigts, ou

tout au plus du couteau, pour porter les morceaux à la bouche, car

l'usage des fourchettes est moderne; on n'en a point trouvé dans les

ruines d'Herculanum, où l'on a cependant trouvé beaucoup de cuillers.

Il faut croire aussi qu'il se faisait par-ci par-là quelques outrages à

la pudeur, dans des repas où l'on dépassait fréquemment les bornes de la

tempérance, sur des lits où les deux sexes étaient mêlés, et où il

n'était pas rare de voir une partie des convives endormie.

Nam pransus jaceo, et satur supinus

Pertundo tunicamque, palliumque.

Aussi c'est la morale qui réclama la première.

Dès que la religion chrétienne, échappée aux persécutions qui

ensanglantèrent son berceau, eut acquis quelque influence, ses ministres

élevèrent la voix contre les excès de l'intempérance. Ils se récrièrent

contre la longueur des repas, où l'on violait tous leurs préceptes en

s'entourant de toutes les voluptés. Voués par choix à un régime austère,

ils placèrent la gourmandise parmi les péchés capitaux, critiquèrent

amèrement la promiscuité des sexes, et attaquèrent surtout l'usage de

manger sur des lits, usage qui leur parut le résultat d'une mollesse

coupable et la cause principale des abus qu'ils déploraient.

Leur voie menaçante fut entendue: les lits cessèrent d'orner la salle

des festins, on revint à l'ancienne manière de manger en état de

session; et par un rare bonheur, cette forme, ordonnée par la morale;

n'a point tourné au détriment du plaisir.

=Poésie.=

131.--À l'époque dont nous nous occupons, la poésie conviviale subit une

modification nouvelle, et prit, dans la bouche d'Horace, de Tibulle, et

autres auteurs à peu près contemporains, une langueur et une mollesse

que les Muses grecques ne connaissaient pas.

Dulce ridentem Lalagem amabo,

Dulce loquentem.

Physiologie du goût · 第 79 / 139 题