=De la Digestion=.
79.--_On ne vit pas de ce qu'on mange_, dit un vieil adage, _mais de ce
qu'on digère_. Il faut donc digérer pour vivre; et cette nécessité est
un niveau qui couche sous sa puissance le pauvre et le riche, le berger
et le roi.
Mais combien peu savent ce qu'ils font quand ils digèrent! La plupart
sont comme M. Jourdain, qui faisait de la prose sans le savoir; et c'est
pour ceux-là que je trace un histoire populaire de la digestion,
persuadé que je suis que M. Jourdain fut bien plus content; quand le
philosophe l'eut rendu certain que ce qu'il faisait était de la prose.
Pour connaître la digestion dans son ensemble, il faut la joindre à ses
antécédents et à ses conséquences.
=Ingestion=.
80.--L'appétit, la faim et la soif nous avertissent que le corps a
besoin de se restaurer; et la douleur, ce moniteur universel, ne tarde
pas à nous tourmenter, si nous ne pouvons pas y obéir.
Alors viennent le manger et le boire, qui constituent l'ingestion,
opération qui commence au moment où les aliments arrivent à la bouche,
et finit à celui où ils entrent dans l'oesophage.[39]
[Note 39: L'_oesophage_ est le canal qui commence derrière la
trachée-artère, et conduit du gosier à l'estomac: son extrémité
supérieure se nomme _pharynx_.]
Pendant ce trajet, qui n'est que de quelques pouces, il se passe bien
des choses.
Les dents divisent les aliments solides; les glandes de toutes espèces
qui tapissent la bouche intérieure les humectent, la langue les gâche
pour les mêler; elle les presse ensuite contre le palais pour en
exprimer le jus et en savourer le goût; en faisant cette fonction, la
langue réunit les aliments en masse dans le milieu de la bouche; après
quoi, s'appuyant contre la mâchoire inférieure, elle se soulève dans le
milieu, de sorte qu'il se forme à sa racine une pente qui les entraîne
dans l'arrière-bouche, où ils sont reçus par le pharynx, qui, se
contractant à son tour, les fait entrer dans l'oesophage, dont le
mouvement péristaltique les conduit jusqu'à l'estomac.
Une bouchée ainsi débitée, une seconde lui succède de la même manière;
les boissons qui sont aspirées dans les entr'actes prennent la même
route, et la déglutition continue jusqu'à ce que le même instinct qui
avait appelé l'ingestion nous avertisse qu'il est temps de finir. Mais
il est rare qu'on obéisse à la première injonction; car un des
privilèges de l'espèce humaine est de boire sans avoir soif; et dans
l'état actuel de l'art, les cuisiniers savent bien nous faire manger
sans avoir faim.
Par un tour de force très remarquable, pour que chaque morceau arrive
jusqu'à l'estomac, il faut qu'il échappe à deux dangers:
Le premier est d'être refoulé dans les arrière-narines; mais
heureusement l'abaissement du voile du palais et la construction du
pharynx s'y opposent;
La second danger serait de tomber dans la trachée-artère, au-dessus de
laquelle tous nos aliments passent, et celui-ci serait beaucoup plus
grave; car, dès qu'un corps étranger tombe dans la trachée-artère, une
toux convulsive commence, pour ne finir que quand il est expulsé.
Mais, par un mécanisme admirable, la glotte se resserre pendant qu'on
avale; elle est défendue par l'épiglotte, qui la recouvre, et nous avons
un certain instinct qui nous porte à ne pas respirer pendant la
déglutition; de sorte qu'en général on peut dire que, malgré cette
étrange conformation, les aliments arrivent facilement dans l'estomac,
où finit l'empire de la volonté et où commence la digestion proprement
dite.
Office de l'estomac.
81.
La digestion est une opération tout à fait mécanique, et l'appareil
digesteur peut être considéré comme un moulin garni de ses blutoirs,
dont l'effet est d'extraire des aliments ce qui peut servir à réparer
nos corps, et de rejeter le marc dépouillé de ses parties animalisables.
On a longtemps et vigoureusement disputé sur la manière dont se fait la
digestion dans l'estomac, et pour savoir si elle se fait par coction,
maturation, fermentation, dissolution gastrique, chimique ou vitale,
etc.
On y peut trouver un peu de tout cela; et il n'y avait faute que parce
qu'on voulait attribuer à un agent unique le résultat de plusieurs
causes nécessairement réunies.
Effectivement, les aliments, imprégnés de tous les fluides que leur
fournissent la bouche et l'oesophage, arrivent dans l'estomac, où ils
sont pénétrés par le suc gastrique dont il est toujours plein: ils sont
soumis pendant plusieurs heures à une chaleur de plus de trente degrés
de Réaumur; ils sont sassés et mêlés par le mouvement organique de
l'estomac, que leur présence excite: ils agissent les uns sur les autres
par l'effet de cette juxtaposition, et il est impossible qu'il n'y ait
pas fermentation, puisque presque tout ce qui est alimentaire est
fermentescible.
Par suite de toutes ces opérations, le chyle s'élabore; la couche
alimentaire, qui est immédiatement superposée, est la première qui est
appropriée; elle passe par le pylore et tombe dans les intestins: une
autre lui succède, et ainsi de suite, jusqu'à ce qu'il n'y ait plus rien
dans l'estomac, qui se vide, pour ainsi dire, par bouchées, et de la
même manière dont il s'était rempli.
Le pylore est une espèce d'entonnoir charnu, qui sert de communication
entre l'estomac et les intestins; il est fait de manière à ce que les
aliments ne puissent, du moins que difficilement, remonter. Ce viscère
important est sujet quelquefois à s'obstruer, et alors on meurt de faim,
après de longues et effroyables douleurs. L'intestin qui reçoit les
aliments au sortir du pylore est le duodénum; il a été ainsi nommé parce
qu'il est long de douze doigts. Le chyle arrivé dans le duodénum y
reçoit une élaboration nouvelle par le mélange de la bile et du suc
pancréatique; il perd la couleur grisâtre et acide qu'il avait
auparavant, se colore en jaune, et commence à contracter le fumet
stercoral, qui va toujours en s'aggravant à mesure qu'il s'avance vers
le rectum. Les divers principes qui se trouvent dans ce mélange agissent
réciproquement les uns sur les autres: le chyle se prépare, et il doit y
avoir formation de gaz analogues.
Le mouvement organique d'impulsion qui avait fait sortir le chyle de
l'estomac, continuant, le pousse vers les intestins grêles: là se dégage
le chyle, qui est absorbé par les organes destinés à cet usage, et qui
est porté vers le foie pour s'y mêler au sang, qu'il rafraîchit en
réparant les pertes causées par l'absorption des organes vitaux et par
l'exhalation transpiratoire.
Il est assez difficile d'expliquer comment le chyle, qui est une liqueur
blanche et à peu près insipide et inodore, peut s'extraire d'une masse
dont la couleur, l'odeur et le goût doivent être très prononcés.
Quoi qu'il en soit, l'extraction du chyle paraît être le véritable but
de la digestion, et aussitôt qu'il est mêlé à la circulation, l'individu
en est averti par une augmentation de force vitale et par une conviction
intime que ses pertes sont réparées.
La digestion des liquides est bien moins compliquée que celle des
aliments solides, et peut s'exposer en peu de mots.
La partie alimentaire qui se trouve suspendue se sépare, se joint au
chyle, et en subit toutes les vicissitudes.
La partie purement liquide est absorbée par les suçoirs de l'estomac et
jetée dans la circulation: de là elle est portée par les artères
émulgentes vers les reins, qui la filtrent et l'élaborent, et, au moyen
des uretères [40], la font parvenir dans la vessie sous la forme
d'urine.
[Note 40: Ces uretères sont deux conduits de la grosseur d'un tuyau
de plume à écrire, qui partent de chacun des reins, et aboutissent au
col postérieur de la vessie.]
Arrivée à ce dernier récipient, et quoique également retenue par un
sphincter, l'urine y réside peu; son action excitante fait naître le
besoin; et bientôt une constriction volontaire la rend à la lumière et
la fait jaillir par les canaux d'irrigation que tout le monde connaît et
qu'on est convenu de ne jamais nommer.
La digestion dure plus ou moins de temps, suivant la disposition
particulière des individus. Cependant on peut lui donner un terme moyen
de sept heures, savoir: un peu plus de trois heures pour l'estomac, et
le surplus pour le trajet jusqu'au rectum.
[Illustration: page 208]
[Illustration: INFLUENCES G. de GONET, Editeur]
Au moyen de cet exposé, que j'ai extrait des meilleurs auteurs, et que
j'ai convenablement dégagé des aridités anatomiques et des
abstractions de la science, mes lecteurs pourront désormais assez bien
juger de l'endroit où doit se trouver le dernier repas qu'ils auront
pris, savoir: pendant les trois premières heures, dans l'estomac; plus
tard, dans le trajet intestinal; et après sept ou huit heures, dans le
rectum, en attendant son tour d'expulsion.
=Influence de la digestion.=
82.
La digestion est de toutes les opérations corporelle celle qui influe le
plus sur l'état moral de l'individu. Cette assertion ne doit étonner
personne, et il est impossible que cela soit autrement.
Les principes de là plus simple psychologie nous apprennent que l'âme
n'est impressionnée qu'au moyen des organes qui lui sont soumis et qui
la mettent en rapport avec les objets extérieurs; d'où il suit que,
quand ces organes sont mal conservés, mal restaurés, ou irrités, cet
état de dégradation exerce une influence nécessaire sur les sensations,
qui sont les moyens intermédiaires et occasionnels des opérations
intellectuelles.
Ainsi, la manière habituelle dont la digestion se fait, et surtout se
termine, nous rend habituellement tristes, gais, taciturnes, parleurs,
moroses ou mélancoliques, sans que nous nous en doutions, et surtout
sans que nous puissions nous y refuser.
On pourrait ranger sous ce rapport, le genre humain civilisé en trois
grandes catégories: les réguliers, les réservés et les relâchés.
Il est d'expérience que tous ceux qui se trouvent dans ces diverses
séries, non seulement ont des dispositions naturelles semblables et des
propensions qui leur sont communes, mais encore qu'ils ont quelque chose
d'analogue et de similaire dans là manière dont ils remplissent les
missions que le hasard leur a départies dans le cours de la vie.
Pour me faire comprendre par un exemple, je le prendrai dans le vaste
champ de la littérature. Je crois que les gens de lettres doivent le
plus souvent à leur estomac le genre qu'ils ont préférablement choisi.
Sous ce point de vue, les poètes comiques doivent être dans les
réguliers, les tragiques dans les resserrés, et les élégiaques et
pastoureaux dans les relâchés: d'où il suit que le poète le plus
lacrymal n'est séparé du poète que par quelque degré de coction
digestionnaire.
C'est par application de ce principe au courage que, dans le temps où le
prince Eugène de Savoie faisait le plus grand mal à la France, quelqu'un
de la cour de Louis XIV s'écriait: «Oh! que ne puis-je lui envoyer la
foire pendant huit jours! J'en aurais bientôt fait le plus grand
j...-f.....de l'Europe.»
«Hâtons-nous, disait un général anglais, de faire battre nos soldats
pendant qu'ils ont encore le morceau de boeuf dans l'estomac.»
La digestion, chez les jeunes gens, est souvent accompagnée d'un léger
frisson, et chez les vieillards d'une assez forte envie de dormir.
Dans le premier cas, c'est la nature qui retire le calorique des
surfaces, pour l'employer dans son laboratoire; dans le second, c'est la
même puissance qui, déjà affaiblie par l'âge, ne peut plus suffire à la
fois au travail de la digestion et à l'excitation des sens.
Dans les premiers moments de la digestion, il est dangereux de se livrer
aux travaux de l'esprit, plus dangereux encore de s'abandonner aux
jouissances génésiques. Le courant qui porte vers les cimetières de la
capitale y entraîne chaque année des centaines d'hommes qui, après avoir
très bien dîné, et quelquefois pour avoir trop bien dîné, n'ont pas su
fermer les yeux et se boucher les oreilles.
Cette observation contient un avis, même pour la jeunesse, qui ne
regarde à rien; un conseil pour les hommes faits, qui oublient que le
temps ne s'arrête jamais; et une loi pénale pour ceux qui sont du
mauvais côté de cinquante ans (_on the wrong side of fifty_).
Quelques personnes ont de l'humeur pendant tout le temps qu'elles
digèrent; ce n'est le temps alors ni de leur présenter des projets, ni
de leur demander des grâces.
De ce nombre était spécialement le maréchal Augereau; pendant la
première heure après son dîner, il tuait tout, amis et ennemis.
Je lui ai entendu dire un jour qu'il y avait dans l'armée deux personnes
que le général en chef était toujours maître de faire fusiller, savoir:
le commissaire ordonnateur en chef et le chef de son état-major. Ils
étaient présents l'un et l'autre; le général Chérin répondit en
câlinant, mais avec esprit; l'ordonnateur ne répondit rien, mais il n'en
pensa probablement pas moins.
J'étais à cette époque attaché à son état-major, et mon couvert était
toujours mis à sa table; mais j'y venais rarement, par la crainte de ces
bourrasques périodiques; j'avais peur que, sur un mot, il ne m'envoyât
digérer en prison.
Je l'ai souvent rencontré depuis à Paris; et comme il me témoignait
obligeamment le regret de ne m'avoir pas vu plus souvent, je ne lui en
dissimulai point la cause; nous en rîmes ensemble; mais il avoua presque
que je n'avais pas eu tout-à-fait tort.
Nous étions alors à Offenbourg, et on se plaignait à l'état-major de ce
que nous ne mangions ni gibier ni poisson.
Cette plainte était fondée; car c'est une maxime de droit public, que
les vainqueurs doivent faire bonne chère aux dépens des vaincus. Ainsi,
le jour même, j'écrivis au conservateur des forêts une lettre fort polie
pour lui indiquer le mal et lui prescrire le remède.
Le conservateur était un vieux reître, grand, sec et noir, qui ne
pouvait pas nous souffrir, et qui sans doute ne nous traitait pas bien,
de peur que nous ne prissions racine dans son territoire. Sa réponse fut
donc à peu près négative et pleine d'évasions. Les gardes s'étaient
enfuis, de peur de nos soldats; les pêcheurs ne gardaient plus de
subordination; les eaux étaient grosses, etc., etc. À de si bonnes
raisons je ne répliquai pas; mais je lui envoyai dix grenadiers pour les
loger et nourrir à discrétion jusqu'à nouvel ordre.
Le topique fit effet: le surlendemain, de très grand-matin, il nous
arriva un chariot bien et richement chargé; les gardes étaient sans
doute revenus, les pêcheurs soumis, car on nous apportait, en gibier et
en poisson, de quoi nous régaler pour plus d'une semaine: chevreuils,
bécasses, carpes, brochets; c'était une bénédiction.
A la réception de cette offrande expiatoire, je délivrai de ses hôtes le
conservateur malencontreux. Il vint nous voir; je lui fis entendre
raison; et pendant le reste de notre séjour en ce pays, nous n'eûmes
qu'à nous louer de ses bons procédés.
[Illustration: glyph]