Du Goût.
[Illustration]
=Définition du Goût.=
6.
LE goût est celui de nos sens qui nous met en relation avec les corps
sapides, au moyen de la sensation qu'ils exercent dans l'organe destiné
à les apprécier.
Le goût, qui a pour excitateurs l'appétit, la faim et la soif, est la
base de plusieurs opérations dont le résultat est que l'individu croît,
se développe, se conserve et répare les pertes causées par les
évaporations vitales.
Les corps organisés ne se nourrissent pas tous de la même manière;
l'auteur de la création, également varié dans ses méthodes et sûr dans
ses effets, leur a assigné divers modes de conservation.
Les végétaux, qui se trouvent au bas de l'échelle des être vivants, se
nourrissent par des racines qui, implantées dans le sol natal,
choisissent, par le jeu d'une mécanique particulière, les diverses
substances qui ont la propriété de servir à leur croissance et à leur
entretien.
En remontant un peu plus haut, on rencontre les corps doués de la vie
animale, mais privés de locomotion; ils naissent dans un milieu qui
favorise leur existence, et des organes spéciaux en extraient tout ce
qui est nécessaire pour soutenir la portion de vie et de durée qui leur
a été accordée; ils ne cherchent pas leur nourriture, la nourriture
vient les chercher.
Un autre mode a été fixé pour la conservation des animaux qui parcourent
l'univers, et dont l'homme est sans contredit le plus parfait. Un
instinct particulier l'avertit qu'il a besoin de se repaître; il
cherche, il saisit les objets dans lesquels il soupçonne la propriété
d'apaiser ses besoins; il mange, se restaure, et parcourt ainsi, dans la
vie, la carrière qui lui est assignée.
Le goût peut se considérer sous trois rapports:
Dans l'homme physique, c'est l'appareil au moyen duquel il apprécie les
saveurs.
Considéré dans l'homme moral, c'est la sensation qu'excite, au centre
commun, l'organe impressionné par un corps savoureux; enfin, considéré
dans sa cause matérielle, le goût est la propriété qu'a un corps
d'impressionner l'organe et de faire naître la sensation.
Le goût paraît avoir deux usages principaux:
1° Il nous invite, par le plaisir, à réparer les pertes continuelles que
nous faisons par l'action de la vie;
2° Il nous aide à choisir, parmi les diverses substances que la nature
nous présente, celles qui nous sont propres à nous servir d'aliments.
Dans ce choix, le goût est puissamment aidé par l'odorat, comme nous le
verrons plus tard; car on peut établir, comme maxime générale, que les
substances nutritives ne sont repoussantes ni au goût ni à l'odorat.
=Mécanique du Goût.=
7.--Il n'est pas facile de déterminer précisément en quoi consiste
l'organe du goût. Il est plus compliqué qu'il ne paraît.
Certes, la langue joue un grand rôle dans le mécanisme de la
dégustation; car, considérée comme douée d'une force musculaire assez
franche, elle sert à gâcher, retourner, pressurer et avaler les
aliments.
De plus, au moyen des papilles plus ou moins nombreuses dont elle est
parsemée, elle s'imprègne des particules sapides et solubles des corps
avec lesquels elle se trouve en contact; mais tout cela ne suffit pas,
et plusieurs autres parties adjacentes concourent à compléter la
sensation, savoir, les joues, le palais et surtout la fosse nasale, sur
laquelle les physiologistes n'ont peut-être pas assez insisté.
Les joues fournissent la salive, également nécessaire à la mastication
et à la formation du bol alimentaire; elles sont, ainsi que le palais,
douées d'une portion de facultés appréciatives; je ne sais pas même si,
dans certains cas, les gencives n'y participent pas un peu; et sans
l'odoration qui s'opère dans l'arrière-bouche, la sensation du goût
serait obtuse et tout à fait imparfaite.
Les personnes qui n'ont pas de langue, ou à qui elle a été coupée, ont
encore assez bien la sensation de goût. Le premier cas se trouve dans
tous les livres; le second m'a été assez bien expliqué par un pauvre
diable auquel les Algériens avaient coupé la langue, pour le punir de ce
qu'avec quelques-uns de ses camarades de captivité, il avait formé le
projet de se sauver et de s'enfuir.
Cet homme, que je rencontrai à Amsterdam, où il gagnait sa vie à faire
des commissions, avait eu quelque éducation, et on pouvait facilement
s'entretenir avec lui par écrit.
Après avoir observé qu'on lui avait enlevé toute la partie antérieure de
la langue jusqu'au filet, je lui demandai s'il trouvait encore quelque
saveur à ce qu'il mangeait, et si la sensation du goût avait survécu à
l'opération cruelle qu'il avait subie.
Il me répondit que ce qui le fatiguait le plus était d'avaler (ce qu'il
ne faisait qu'avec quelque difficulté); qu'il avait assez bien conservé
le goût; qu'il appréciait comme les autres ce qui était un peu sapide;
mais que les choses fortement acides ou amères lui causaient
d'intolérables douleurs.
Il m'apprit encore que l'abscision de la langue était commune dans les
royaumes d'Afrique; qu'on l'appliquait spécialement à ceux qu'on croyait
avoir été chefs de quelque complot, et qu'on avait des instruments qui y
étaient appropriés. J'aurais voulu qu'il m'en fît la description; mais
il me montra, à cet égard, une répugnance tellement douloureuse, que je
n'insistai pas.
Je réfléchis sur ce qu'il me disait, et, remontant aux siècles
d'ignorance, où l'on perçait et coupait la langue des blasphémateurs,
--et à l'époque où ces lois avaient été faites, je me crus en droit de
conclure qu'elles étaient d'origine africaine, et importés par le retour
des croisés.
On a vu plus haut que la sensation du goût résidait principalement dans
les papilles de la langue. Or, l'anatomie nous apprend que toutes les
langues n'en sont pas également munies; de sorte qu'il en est telle où
l'on en trouve trois fois plus que dans telle autre. Cette circonstance
explique pourquoi, de deux convives assis au même banquet, l'un est
délicieusement affecté, tandis que l'autre a l'air de ne manger que
comme contraint: c'est que ce dernier a la langue faiblement outillée,
et que l'empire de la saveur a aussi ses aveugles et ses sourds.
[Illustration]
Sensation du Goût.
8.--On a ouvert cinq ou six avis sur la manière dont s'opère la
sensation du goût; j'ai aussi le mien, et le voici:
La sensation du goût est une opération chimique qui se fait par voie
humide, comme nous disions autrefois, c'est-à-dire qu'il faut que les
molécules sapides soient dissoutes dans un fluide quelconque, pour
pouvoir ensuite êtres absorbées par les houppes nerveuses, papilles ou
suçoirs, qui tapissent l'intérieur de l'appareil dégustateur.
Ce système, neuf ou non, est appuyé de preuves physiques et presque
palpables.
L'eau pure ne cause point la sensation du goût, parce qu'elle ne
contient aucune particule sapide. Dissolvez-y un grain de sel, quelques
gouttes de vinaigre, la sensation aura lieu.
Les autres boissons, au contraire, nous impressionnent parce qu'elles ne
sont autre chose que des solutions plus ou moins chargées de particules
appréciables.
Vainement la bouche se remplirait-elle de particules divisées d'un corps
insoluble, la langue éprouverait la sensation du toucher, et nullement
celle du goût.
Quant aux corps solides et savoureux, il faut que les dents les
divisent, que la salive et les autres fluides gustuels les imbibent, et
que la langue les presse contre le palais pour en exprimer un suc qui,
pour lors suffisamment chargé de sapidité, est apprécié par les papilles
dégustatrices, qui délivrent au corps ainsi trituré le passeport qui lui
est nécessaire pour être admis dans l'estomac.
Ce système, qui recevra encore d'autres développements, répond sans
effort aux principales questions qui peuvent se présenter.
Car, si on demande ce qu'on entend par corps sapides, on répond que
c'est tout corps soluble et propre à être absorbé par l'organe du goût.
Et si on demande comment le corps sapide agit, on répond qu'il agit
toutes les fois qu'il se trouve dans un état de dissolution tel qu'il
puisse pénétrer dans les cavités chargées de recevoir et de transmettre
la sensation.
En un mot, rien de sapide que ce qui est déjà dissous ou prochainement
soluble.
=Des saveurs.=
9.
LE nombre des saveurs est infini, car tout corps soluble a une saveur
spéciale, qui ne ressemble entièrement à aucune autre.
Les saveurs se modifient en outre par leur agrégation simple, double,
multiple; de sorte qu'il est impossible d'en faire le tableau, depuis la
plus attrayante jusqu'à la plus insupportable, depuis la fraise jusqu'à
la coloquinte. Aussi tous ceux qui l'ont essayé ont-ils à peu près
échoué.
Ce résultat ne doit pas étonner; car étant donné qu'il existe des séries
indéfinies de saveurs simples qui peuvent se modifier par leur
adjonction réciproque en tout nombre et en toute quantité, il faudrait
une langue nouvelle pour exprimer tous ces effets, et des montagnes
d'_in-folio_ pour les définir, et des caractères numériques inconnus
pour les étiqueter.
Or, comme jusqu'ici il ne s'est encore présenté aucune circonstance où
quelque saveur ait dû être appréciée avec une exactitude rigoureuse, on
a été forcé de s'en tenir à un petit nombre d'expressions générales,
telle que _doux, sucré, acide, acerbe_, et autres pareilles, qui
s'expriment, en dernière analyse, par les deux suivantes: _agréable_ ou
_désagréable_ au goût, et suffisent pour se faire entendre et pour
indiquer à peu près la propriété gustuelle du corps sapide dont on
s'occupe.
Ceux qui viendront après nous en sauront davantage, et il n'est déjà
plus permis de douter que la chimie ne leur révèle les causes ou les
éléments primitifs des saveurs.
=Influence de l'odorat sur le goût.=
10.--L'ordre que je me suis prescrit m'a insensiblement amené au moment
de rendre à l'odorat les droits qui lui appartiennent, et de reconnaître
les services importants qu'il nous rend dans l'appréciation des saveurs;
car, parmi les auteurs qui me sont tombés sous la main, je n'en ai
trouvé aucun qui me paraisse lui avoir fait pleine et entière justice.
Pour moi, je suis non seulement persuadé que, sans la participation de
l'odorat, il n'y a pas de dégustation complète, mais encore je suis
tenté de croire que l'odorat et le goût ne forment qu'un seul sens, dont
la bouche est le laboratoire et le nez la cheminée, ou, pour parler plus
exactement, dont l'un sert à la dégustation des corps tactiles, et
l'autre à la dégustation des gaz.
Ce système peut être rigoureusement défendu; cependant, comme je n'ai
point la prétention de faire secte, je ne le hasarde que pour donner à
penser à mes lecteurs, et pour montrer que j'ai vu de près le sujet que
je traite. Maintenant je continue ma démonstration au sujet de
l'importance de l'odorat, sinon comme partie constituante du goût, du
moins comme accessoire obligé.
Tout corps sapide est nécessairement odorant: ce qui le place dans
l'empire de l'odorat comme dans l'empire du goût.
On ne mange rien sans le sentir avec plus ou moins de réflexion; et pour
les aliments inconnus, le nez fait toujours fonction de sentinelle
avancée, qui crie: _Qui va là?_
Quand on intercepte l'odorat, on paralyse le goût; c'est ce qui se
prouve par trois expériences que tout le monde peut vérifier avec un
égal succès.
PREMIÈRE EXPÉRIENCE: Quand la membrane nasale est irritée par un violent
_coryza_ (rhume de cerveau), le goût est entièrement oblitéré; on ne
trouve aucune saveur à ce qu'on avale, et cependant la langue reste dans
son état naturel.
SECONDE EXPÉRIENCE: Si on mange en se serrant le nez, on est tout étonné
de n'éprouver la sensation du goût que d'une manière obscure et
imparfaite; par ce moyen les médicaments les plus repoussants passent
presque inaperçus.
TROISIÈME EXPÉRIENCE: On observe le même effet, si, au moment où l'on
avale, au lieu de laisser revenir la langue à sa place naturelle, on
continue à la tenir attachée au palais; en ce cas, on intercepte la
circulation de l'air, l'odorat n'est point frappé, et la gustation n'a
pas lieu.
Ces divers effets dépendent de la même cause, le défaut de coopération
de l'odorat: ce qui fait que le corps sapide n'est apprécié que pour son
suc, et non pour le gaz odorant qui en émane.
=Analyse de la sensation du Goût.=
11.
LES principes étant ainsi posés, je regarde comme certain que le goût
donne lieu à des sensations de trois ordres différents, savoir: la
sensation _directe_, la sensation _complète_ et la sensation
_réfléchie_.
La sensation _directe_ est ce premier aperçu qui naît du travail
immédiat des organes de la bouche, pendant que le corps appréciable se
trouve encore sur la langue antérieure.
La sensation _complète_ est celle qui se compose de ce premier aperçu et
de l'impression qui naît quand l'aliment abandonne cette première
position, passe dans l'arrière-bouche, et frappe tout l'organe par son
goût et par son parfum.
Enfin la sensation _réfléchie_ est le jugement que porte l'âme sur les
impressions qui lui sont transmises par l'organe.
Mettons ce système en action, en voyant ce qui se passe dans l'homme qui
mange ou qui boit.
Celui qui mange une pêche, par exemple, est d'abord frappé agréablement
par l'odeur qui en émane; il la met dans sa bouche, et éprouve une
sensation de fraîcheur et d'acidité qui l'engage à continuer; mais ce
n'est qu'au moment où il avale et que la bouchée passe sous la fosse
nasale que le parfum lui est révélé, ce qui complète la sensation que
doit causer une pêche. Enfin, ce n'est que lorsqu'il a avalé que,
jugeant ce qu'il vient d'éprouver, il se dit à lui-même: «Voilà qui est
délicieux!»
Pareillement, quand on boit: tant que le vin est dans la bouche, on est
agréablement, mais non parfaitement impressionné; ce n'est qu'au moment
où l'on cesse d'avaler qu'on peut véritablement goûter, apprécier, et
découvrir le parfum particulier à chaque espèce; et il faut un petit
intervalle de temps pour que le gourmet puisse dire: «Il est bon,
passable ou mauvais. Peste! c'est du chambertin! O mon Dieu! c'est du
surène!»
[Illustration]
On voit par là que c'est conséquemment aux principes, et par suite d'une
pratique bien entendue, que les vrais amateurs _sirotent_ leur vin
(_they sip it_); car, à chaque gorgée, quand ils s'arrêtent, ils ont la
somme entière du plaisir qu'ils auraient éprouvé s'ils avaient bu le
verre d'un seul trait.
La même chose se passe encore, mais avec bien plus d'énergie, quand le
goût doit être désagréablement affecté.
Voyez ce malade que la Faculté contraint à s'ingérer un énorme verre
d'une médecine noire, telle qu'on les buvait sous le règne de Louis XIV.
L'odorat, moniteur fidèle, l'avertit de la saveur repoussante de la
liqueur traîtresse; ses yeux s'arrondissent comme à l'approche d'un
danger; le dégoût est sur ses lèvres, et déjà son estomac se soulève.
Cependant on l'exhorte, il s'arme de courage, se gargarise d'eau-de-vie,
se serre le nez et boit...
Tant que le breuvage empesté remplit la bouche et tapisse l'organe, la
sensation est confuse et l'état supportable; mais à la dernière gorgée,
les arrière-goûts se développent, les odeurs nauséabondes agissent, et
tous les traits du patient expriment une horreur et un goût que la peur
de la mort peut seule faire affronter.
S'il est question, au contraire, d'une boisson insipide, comme, par
exemple, un verre d'eau, on n'a ni goût ni arrière-goût; on n'éprouve
rien, on ne pense à rien; on a bu, et voilà tout.
=Ordre des diverses impressions du Goût.=
12.--Le goût n'est pas si richement doté que l'ouïe; celle-ci peut
entendre et comparer plusieurs sons à la fois: le goût, au contraire,
est simple en activité, c'est-à-dire qu'il ne peut être impressionné par
deux saveurs en même temps.
Mais il peut être double, et même multiple par succession, c'est-à-dire
que, dans le même acte de gutturation, on peut éprouver successivement
une seconde et même une troisième sensation, qui vont en s'affaiblissant
graduellement, et qu'on désigne par les mots, arrière-goût, parfum ou
fragrance; de la même manière que, lorsqu'un son principal est frappé,
une oreille exercée y distingue une ou plusieurs séries de consonances,
dont le nombre n'est pas encore parfaitement connu.
Ceux qui mangent vite et sans attention ne discernent pas les
impressions du second degré; elles sont l'apanage exclusif du petit
nombre d'élus; et c'est par leur moyen qu'ils peuvent classer, par ordre
d'excellence, les diverses substances soumises à leur examen.
Ces nuances fugitives vibrent encore longtemps dans l'organe du goût;
les professeurs prennent, sans s'en douter, une position appropriée, et
c'est toujours le cou allongé et le nez à bâbord qu'ils rendent leurs
arrêts.
=Jouissances dont le Goût est l'occasion.=
13.
JETONS maintenant un coup d'oeil philosophique sur le plaisir ou la
peine dont le goût peut être l'occasion.
Nous trouvons d'abord l'application de cette vérité malheureusement trop
générale, savoir: que l'homme est bien plus fortement organisé pour la
douleur que pour le plaisir.
Effectivement, l'injection des substances acerbes, âcres ou amères au
dernier degré, peut nous faire essuyer des sensations extrêmement
pénibles ou douloureuses. On prétend même que l'acide hydrocianique ne
tue si promptement que parce qu'il cause une douleur si vive que les
forces vitales ne peuvent la supporter sans s'éteindre.
Les sensations agréables ne parcourent, au contraire, qu'une échelle peu
étendue, et s'il y a une différence assez sensible entre ce qui est
insipide et ce qui flatte le goût, l'intervalle n'est pas très grand
entre ce qui est reconnu pour bon et ce qui est réputé excellent; ce qui
est éclairci par l'exemple suivant: _premier terme_, un bouilli sec et
dur; _deuxième terme_, un morceau de veau; _troisième terme_, un faisan
cuit à point.
Cependant le goût, tel que la nature nous l'a accordé, est encore celui
de nos sens qui, tout bien considéré, nous procure le plus de
jouissances:
1° Parce que le plaisir de manger est le seul qui, pris avec modération,
ne soit pas suivi de fatigue:
2° Parce qu'il est de tous les temps, de tous les âges et de toutes les
conditions;
3° Parce qu'il revient nécessairement au moins une fois par jour, et
qu'il peut être répété, sans inconvénient, deux ou trois fois dans cet
espace de temps;
4° Parce qu'il peut se mêler à tous les autres et même nous consoler de
leur absence;
5° Parce que les impressions qu'il reçoit sont à la fois plus durables
et plus dépendantes de notre volonté.
6° Enfin, parce qu'en mangeant nous éprouvons un certain bien-être
indéfinissable et particulier, qui vient de la conscience instinctive;
que, par cela même que nous mangeons, nous réparons nos pertes et nous
prolongeons notre existence.
C'est ce qui sera plus amplement développé au chapitre où nous
traiterons spécialement _du plaisir de la table_, pris au point où la
civilisation actuelle l'a amené.
=Suprématie de l'homme.=
14.
NOUS avons été élevés dans la douce croyance que, de toutes les
créatures qui marchent, nagent, rampent ou volent, l'homme est celle
dont le goût est le plus parfait.
Cette foi est menacée d'être ébranlée.
Le docteur Gall, fondé sur je ne sais quelles inspections, prétend qu'il
est des animaux chez qui l'appareil gustuel est plus développé, et
partant plus parfait que celui de l'homme.
Cette doctrine est malsonnante et sent l'hérésie.
L'homme, de droit divin, roi de toute la nature, et au profit duquel la
terre a été couverte et peuplée, doit nécessairement être muni d'un
organe qui puisse le mettre en rapport avec tout ce qu'il y a de sapide
chez ses sujets.
La langue des animaux ne passe pas la portée de leur intelligence: dans
les poissons, ce n'est qu'un os mobile; dans les oiseaux, généralement,
un cartilage membraneux; dans les quadrupèdes, elle est souvent revêtue
d'écailles ou d'aspérités, et d'ailleurs elle n'a point de mouvements
circonflexes.
La langue de l'homme, au contraire, par la délicatesse de sa contexture
et des diverses membranes dont elle est environnée et avoisinée, annonce
assez la sublimité des opérations auxquelles elle est destinée.
J'y ai, en outre, découvert au moins trois mouvements inconnus aux
animaux, et que je nomme mouvements de _spication_, de _rotation_ et de
_verrition_ (_à verro_, lat., je balaye). Le premier a lieu quand la
langue sort en forme d'épi d'entre les lèvres qui la compriment; le
second, quand la langue se meut circulairement dans l'espace compris
entre l'intérieur des joues et le palais; le troisième, quand la langue,
se recourbant en dessus ou en dessous, ramasse les portions qui peuvent
rester dans le canal demi-circulaire formé par les lèvres et les
gencives.
Les animaux sont bornés dans leurs goûts: les uns ne vivent que de
végétaux, d'autres ne mangent que de la chair; d'autres se nourrissent
exclusivement de graines: aucun d'eux ne connaît les saveurs composées.
L'homme, au contraire, est _omnivore;_ tout ce qui est mangeable est
soumis à son vaste appétit; ce qui entraîne, pour conséquence immédiate,
des pouvoirs dégustateurs proportionnés à l'usage général qu'il doit en
faire. Effectivement, l'appareil du goût est d'une rare perfection chez
l'homme, et pour bien nous en convaincre, voyons-le manoeuvrer.
Dès qu'un corps esculent est introduit dans la bouche, il est confisqué,
gaz et sucs, sans retour.
Les lèvres s'opposent à ce qu'il rétrograde; les dents s'en emparent et
le broient; la salive l'imbibe; la langue le gâche et le retourne; un
mouvement aspiratoire le pousse vers le gosier; la langue se soulève
pour le faire glisser; l'odorat le flaire en passant, et il est
précipité dans l'estomac pour y subir des transformations ultérieures,
sans que, dans toute cette opération, il se soit échappé une parcelle,
une goutte ou un atome, qui n'ait pas été soumis au pouvoir
appréciateur.
C'est aussi par suite de cette perfection que la gourmandise est
l'apanage exclusif de l'homme.
Cette gourmandise est même contagieuse, et nous la transmettons assez
promptement aux animaux que nous avons appropriés à notre usage, et qui
font en quelque sorte société avec nous, tels que les éléphants, les
chiens, les chats et même les perroquets.
Si quelques animaux ont la langue plus grosse, le palais plus développé,
le gosier plus large, c'est que cette langue, agissant comme muscle, est
destinée à remuer de grands poids, le palais à presser, le gosier à
avaler de plus grosses portions; mais toute analogie bien entendue
s'oppose à ce qu'on puisse en induire que le sens est plus parfait.
D'ailleurs, le goût ne devant s'estimer que par la nature de la
sensation qu'il porte au centre commun, l'impression reçue par l'animal
ne peut pas se comparer à celle qui a lieu dans l'homme; cette dernière,
étant à la fois plus claire et plus précise, suppose nécessairement une
qualité supérieure dans l'organe qui la transmet.
Enfin, que peut-on désirer dans une faculté susceptible d'un tel point
de perfection, que les gourmands de Rome distinguaient, au goût, les
poissons pris entre les ponts de celui qui avait été péché plus bas?
N'en voyons-nous pas, de nos jours, qui ont découvert la saveur
particulière de la cuisse sur laquelle la perdrix s'appuie en dormant?
Et ne sommes-nous pas environnés de gourmets qui peuvent indiquer la
latitude sous laquelle un vin a mûri, tout aussi sûrement qu'un élève de
Biot ou d'Arago sait prédire une éclipse?
Que s'ensuit-il de là? qu'il faut rendre à César ce qui est à César,
proclamer l'homme _le grand gourmand de la nature_, et ne pas s'étonner
si le bon docteur fait quelquefois comme Homère: _Auch zuweiler
schlaffert der guter G***_.
=Méthode adoptée par l'auteur.=
15.
JUSQU'ICI nous n'avons examiné le goût que sous le rapport de sa
constitution physique; et à quelques détails anatomiques près, que peu
de personnes regretteront, nous nous sommes tenus au niveau de la
science. Mais là ne finit pas la tâche que nous nous sommes imposée; car
c'est surtout de son histoire morale que ce sens réparateur tire son
importance et sa gloire.
Nous avons donc rangé, suivant un ordre analytique, les théories et les
faits qui composent l'ensemble de cette histoire, de manière qu'il
puisse en résulter de l'instruction sans fatigue.
C'est ainsi que, dans les chapitres qui vont suivre, nous montrerons
comment les sensations, à force de se répéter et de se réfléchir, ont
perfectionné l'organe et étendu la sphère de ses pouvoirs; comment le
besoin de manger, qui n'était d'abord qu'un instinct, est devenu une
passion influente, qui a pris un ascendant bien marqué sur tout ce qui
tient à la société.
Nous dirons aussi comment toutes les sciences qui s'occupent de la
composition des corps se sont accordées pour classer et mettre à part
ceux de ces corps qui sont appréciables par le goût, et comment les
voyageurs ont marché vers le même but, en soumettant à nos essais les
substances que la nature ne semblait pas avoir destinées à jamais se
rencontrer.
Nous suivrons la chimie au moment où elle a pénétré dans nos
laboratoires souterrains pour y éclairer nos préparateurs, poser des
principes, créer des méthodes et dévoiler des causes qui jusque là
étaient restées occultes.
Enfin nous verrons comment, par le pouvoir combiné du temps et de
l'expérience, une science nouvelle nous est tout à coup apparue, qui
nourrit, restaure, conserve, persuade, console, et, non contenté de
jeter à pleine mains des fleurs sur la carrière de l'individu, contribue
encore puissamment à la force et à la prospérité des empires.
Si, au milieu de ces graves élucubrations, une anecdote piquante, un
souvenir aimable, quelque aventure d'une vie agitée, se présente au bout
de la plume, nous la laisserons couler pour reposer un peu l'attention
de nos lecteurs, dont le nombre ne nous effraie point, et avec lesquels
au contraire nous nous plairons à confabuler; car si ce sont des hommes,
nous sommes sûrs qu'ils sont aussi indulgents qu'instruits; et si ce
sont des dames, elles sont nécessairement charmantes.
[Illustration]
Ici le professeur, plein de son sujet, laissa tomber sa main, et s'éleva
dans les hautes régions.
Il remonta le torrent des âges, et prit dans leur berceau les sciences
qui ont pour but la gratification du goût: il en suivit les progrès à
travers la nuit des temps; et voyant que, pour les jouissances qu'elles
nous procurent, les premiers siècles ont toujours été moins avantagés
que ceux qui les ont suivis, il saisit sa lyre, et chanta sur le mode
dorien la Mélopée historique qu'on trouvera parmi les VARIÉTÉS. (Voyez à
la fin du volume.)
[Illustration]
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