GABRIEL DE GONET, ÉDITEUR, RUE DES BEAUX-ARTS, 6.

1848

[Illustration: BRILLAT-SAVARIN]

PHYSIOLOGIE

DU GOÛT

OU

MÉDITATIONS DE GASTRONOMIE TRANSCENDANTE.

OUVRAGE THÉORIQUE, HISTORIQUE ET À L'ORDRE DU JOUR

Dédié aux Gastronomes parisiens.

[Illustration]

INTRODUCTION

PAR ALPH. KARR.

* * * * *

IL est une chose dont on ne se défie pas assez,--c'est la grosse morale,

la morale des livres et des prédicateurs; cette morale qui met la vertu

si haut qu'on se console facilement de n'y point atteindre, et en disant

d'elle ce qu'un philosophe ancien disait du vice: _Non licet omnibus

adire Corinthum_. Aussi la plupart se contentent d'une imitation de

cette vertu trop ardue,--et cette morale rébarbative ne produit le plus

souvent que des hypocrites.

Un homme qui vendrait des casques, des cuirasses et des épées à la

taille des héros d'Homère, casques à peine remplis par une citrouille;

cuirasses dont on ne toucherait pas les bords et qui seraient comme de

petites chambres; épées qu'on ne pourrait soulever,--vendrait sans aucun

doute fort peu de ces armes, fussent-elles fournies par Vulcain et

ciselées sur les propres dessins de Minerve.

Le boulanger vous donnera pour quelques pièces de cuivre, ayant cours,

le pain qu'il vous refusera pour des médailles d'or à l'effigie de

Titus.--Il ne faut commander aux hommes qu'un labeur humain; il faut que

la vraie morale admette les passions et les faiblesses;--elle doit les

émonder, les diriger,--mais elle ne les arrachera qu'en détruisant

l'arbre.

Puisque les ruisseaux existent, il ne faut pas fermer les égouts.

Certes, je n'ignore pas qu'on réserve toute son indulgence pour les

passions qu'on a et qu'on n'en réserve pas pour les passions

d'autrui;--je n'avais jamais parlé sans mépris de la gourmandise,

jusqu'au moment où j'ai lu la _Physiologie du Goût_ de Brillat Savarin;

j'avais vu dans la gourmandise la plus brutale, la plus égoïste, la plus

bête des passions; la lecture de Brillat Savarin m'a rendu honteux de ne

pas être gourmand. En effet, quand on a vu tant d'esprit, de finesse, de

gaîté, de philosophie chez un gourmand de profession, on regrette de ne

pas avoir reçu de la nature les facultés nécessaires pour sentir et

apprécier les plaisirs de la table;--on s'estime affligé d'une infirmité

et de la privation d'un sens;--on se met au rang,--sinon des sourds et

des aveugles, au moins de ceux qui ont l'oreille dure et la vue basse,

et on envisage l'orgueil qu'on a manifesté de ne pas être gourmand,

comme on envisage la sotte vanité des gens qui sont fiers d'avoir des

lunettes d'or, et qui toisent avec dédain ceux qui n'ont pas de

lunettes.

N'avons-nous pas tous nos gourmandises?--Est-ce que je n'ai pas la

gourmandise des couleurs et celle des parfums;--est-ce que je ne

m'enivre pas de chèvrefeuille;--est-ce que je ne m'exalte pas à la vue

des splendeurs du soleil couchant;--est-ce que la musique me laisse

toute la froideur de la raison;--est-ce que sous ces impressions

enivrantes,--semblable aux ivrognes qui trouvent les rues trop

étroites,--il ne m'arrive pas de trouver trop étroites les voies

humaines, les routes du possible, les chemins de la réalité?

Je sais bien que la passion de la gourmandise a été parfois poussée un

peu loin;--mais quelle passion n'a pas ses excès?--Certes, l'empereur

qui engraissait ses poissons avec de la chair d'esclaves qu'on jetait

coupés en morceaux dans ses viviers, semblera toujours avoir dépassé les

bornes permises des plaisirs de la table; mais les gourmets romains qui

reconnaissaient au goût les poissons pris à l'embouchure du Tibre de

ceux pris entre deux ponts, et ne mangeaient pas les premiers. Ceux qui

rejetaient le foie d'une oie nourrie de figues sèches et n'admettaient

que le foie de l'oie nourrie de figues fraîches, n'avaient rien de

dangereux ni de rebutant; leur goût exercé ressemblait à l'oreille

d'Habeneck qui, dans un concert de deux cents instruments, rappelle à

l'ordre une contre-basse qui appuie sur la corde avec l'index au lieu de

se servir du pouce.

Et sans aller chercher dans les plaisirs des autres sens des analogies

plus ou moins justes,--n'avons-nous pas tous nos jouissances

gastronomiques à nous rappeler.--Puis-je, moi, me rappeler de sang-froid

tous ces gigots à l'ail sur des haricots baignés dans le jus, que,

pendant tant d'années, j'ai mangés une fois par semaine avec un ami que

j'avais inventé et que je croyais avoir?--Est-ce que je puis, sans

émotion, me souvenir de ces excellents dîners de navets crus pris dans

les champs, avant d'aller le soir consacrer le prix d'un dîner plus

luxueux au billet qui me permettait d'entrer dans un théâtre où je

rencontrais de loin un regard qui a si longtemps fait ma force et ma

vie.

Et qui donnera aux ananas, mangés dans des assiettes de Chine, la saveur

qu'avaient les mûres des haies, quand j'avais dix-huit ans.

Est-ce que nos pauvres pêcheurs des côtes de Normandie ne se réjouissent

pas à l'avance de manger un homard ou des crevettes cuits dans l'eau de

la mer, quand ils peuvent éviter les regards de la douane;--car le fisc

défend de puiser de l'eau à la mer, et l'Océan est gardé par toute une

armée d'hommes vêtus de vert qui vous ferait rejeter à la mer une cruche

d'eau que vous auriez subrepticement puisée:--cela épargnerait aux

pauvres gens d'acheter du sel, et le sel est un impôt.

Le naturel dans les livres a un charme qui consiste en ceci qu'on

croyait lire un livre et qu'on cause avec un homme.--Le livre de Brillat

Savarin joint, au naturel le plus exquis, la verve la plus soutenue,

l'esprit le plus franc, l'atticisme le plus pur.--C'est un modèle de

style simple sans vulgarité.

La gourmandise n'est pas la goinfrerie.

Brillat Savarin fait entrer l'esprit, la bonne humeur et le bon goût

dans les assaisonnements d'un bon dîner.

L'esprit qui n'est ou doit n'être que «la raison ornée et armée» est peu

considéré en France,--parce qu'on prend pour de l'esprit certains

exercices de mots pareils à ceux que font les jongleurs avec des boules.

De même les goinfres et les ivrognes se sont réclamée indûment

d'Anacréon, d'Epicure; et se sont placés sous leur invocation sans les

consulter. Anacréon, dans ses vers, recommande très souvent de mettre de

l'eau dans le vin,--et Epicure voulait de là noblesse dans le plaisir,

et mettait le plaisir dans la vertu.

Le vrai disciple d'Epicure compte, pour le meilleur plat de son

dîner,--le pain qu'il a envoyé à son voisin pauvre.--Tel autre vous dira

avec les Allemands,--en vous invitant à dîner: «Un seul plat et un

visage ami.»

Brillat Savarin dit: «Ceux qui s'indigèrent ou qui s'enivrent ne savent

ni boire ni manger.»

Je ne sais ce qu'il aurait dit des banquets politiques qui ne faisaient

que poindre de son temps,--festins où chacun sert un plat de sa façon,

au moyen de phrases sonores parce qu'elles sont creuses,--et où on

s'occupe du gouvernement du pays à la fin du dîner,--c'est-à-dire dans

une situation de corps et d'esprit où aucun de ces législateurs en

goguette ne se permettrait de traiter la moins importante de ses petites

affaires particulières.

Certes, ce n'est pas mourir que de laisser après soi sa pensée vivante

au milieu des hommes, pensée qui a plus de force, et dont la puissance

n'est plus contestée depuis qu'elle n'excite plus l'envie contre l'homme

qui en était le dépositaire.

Tandis que les riches et les puissants se disputent quelques honneurs

matériels et quelques avantages grossiers, ne sont-ce pas lès vrais

maîtres du monde que ceux qui gouvernent encore par leurs livres les

idées des peuples et là pensée humaine?

Entre ces illustres morts,--devenus des rois immortels,--le souvenir

fait de singulières différences,--c'est la puissance de leur pensée qui

assigne leur rang dans votre vénération; mais il en est quelques-uns

dont on veut savoir la vie, sur lesquels on recherche précieusement et

on recueille avec avidité les moindres détails,--pour les autres nous

nous contentons de lire leurs écrits et de les admirer, tandis que les

premiers sont nos amis.--On peut prendre pour type de ces deux

impressions Voltaire et J.-J. Rousseau. On aime les fleurs qu'aimait

Rousseau, et son souvenir donne une teinte toute particulière au paysage

des lieux qu'il a habités.--Voltaire est tout dans ses livres et on ne

le cherche pas ailleurs.

M. Brillat Savarin était un esprit charmant,--mais je ne pense pas qu'on

tienne à savoir quelle était au juste la couleur de ses cheveux.--On ne

se demande pas s'il a été amoureux.--Nous serons donc sobres de détails

biographiques.--Anthelme Brillat Savarin--naquit à Belley, au pied des

Alpes, le 1er avril 1755.--Il était avocat, lorsqu'en 1789 il fut député

à l'Assemblée constituante.

Maire de Belley en 1793, il fut obligé de se réfugier en Suisse pour

échapper à la tourmente révolutionnaire.

Proscrit pendant quatre ans, tant en Suisse qu'aux

Etats-Unis,--professeur de langue française,--musicien à l'orchestre du

théâtre de New-York.--s'il dut son existence matérielle à ses

talents,--il dut la sérénité et le bonheur à sa douce philosophie.

Rentré en France en septembre 1796 il occupa diverses

fonctions,--jusqu'à ce que le choix du sénat l'appelât à la cour de

cassation où il a passé les vingt-cinq dernières années de sa vie, qui

fut jusqu'à la fin douce et calme, entourée d'estime et d'unitées. Il

était enrhumé lorsqu'il fut nommé membre de la députation chargée de

représenter la cour de cassation à la cérémonie funèbre du 21 janvier

dans l'église de Saint-Denis;--il y fut atteint d'une péripneumonie qui

emporta en même temps que lui M. Robert de Saint-Vincent et

l'avocat-général Marchangy.--Il mourut le 2 février 1826--à l'âge de 71

ans.

Alph. KARR.

[Illustration]

Physiologie du goût · 第 6 / 139 题