Le camp anglais.
_L'armée anglaise_, GLOCESTER, BEDFORD, EXETER, ERPINGHAM, SALISBURY ET
WESTMORELAND.
GLOCESTER.--Où est le roi?
BEDFORD.--Il est monté à cheval pour aller reconnaître leur armée.
WESTMORELAND.--Ils ont soixante mille combattants.
EXETER.--C'est cinq contre un! et des troupes toutes fraîches.
SALISBURY.--Que le bras de Dieu combatte avec nous! c'est une périlleuse
partie! Dieu soit avec vous tous, princes! Je vais à mon poste. Si nous
ne devons plus nous revoir que dans les cieux, nous nous reverrons alors
dans la joie. Mon noble lord Bedford, mon cher lord Glocester;--et vous,
mon digne lord Exeter, et toi, mon tendre parent:--braves guerriers,
adieu tous.
BEDFORD.--Adieu, brave Salisbury; que le bonheur t'accompagne!
EXETER.--Adieu, cher lord: combats vaillamment aujourd'hui; mais je te
fais injure en t'y exhortant: tu es pétri de valeur.
BEDFORD.--Sa valeur égale sa bonté: ce sont la valeur et la bonté d'un
prince.
WESTMORELAND.--Oh! que nous eussions seulement ici dix mille de ces
hommes qui se reposent aujourd'hui en Angleterre!
(Entre le roi.)
LE ROI.--Quel est celui qui fait ce voeu? Vous, cousin Westmoreland?
Non, mon beau cousin: si nous sommes destinés à mourir, nous sommes
assez nombreux, et notre patrie perd assez en nous perdant: si nous
sommes destinés à vivre, moins nous serons de combattants, plus notre
part de gloire sera riche. Que la volonté de Dieu soit faite! je te prie
de ne pas souhaiter un seul homme de plus. Par Jupiter, je ne convoite
point l'or, ni ne m'inquiète qui vit et prospère à mes dépens: peu
m'importe si d'autres usent mes vêtements: tous ces biens extérieurs ne
touchent point mes désirs; mais si c'est un crime de convoiter
l'honneur, je suis le plus coupable de tous les hommes qui respirent.
Non, non, mon cousin, ne souhaitez pas un Anglais de plus. Par la paix
de Dieu, je ne voudrais pas, dans l'espérance dont mon coeur est plein,
perdre de cette gloire, ce qu'il en faudrait seulement partager avec un
homme de plus. Oh! n'en souhaitez pas un de plus! Allez plutôt,
Westmoreland, publier, au milieu de mon camp, que celui qui ne se sent
pas d'humeur d'être de ce combat, ait à partir: son passe-port sera
signé, et sa bourse remplie d'écus pour le reconduire chez lui. Je ne
voudrais pas mourir dans la compagnie d'un soldat qui craindrait de
mourir de société avec nous. Ce jour est appelé la fête de
Saint-Crépin[31]. Celui qui survivra à cette journée, et retournera dans
son pays, sautera de joie, quand on nommera cette fête, et
s'enorgueillira au nom de Crépin. S'il voit un long âge, il fêtera tous
les ans ses amis, la veille de ce grand jour, et il dira: C'est demain
la Saint-Crépin: et alors il ôtera sa manche, et montrera ses
cicatrices. Les vieillards oublient; mais quand ils oublieraient tout le
reste, ils se souviendront toujours avec orgueil, et se vanteront avec
emphase, des exploits qu'ils auront faits en cette journée; et alors nos
noms seront aussi familiers dans leur bouche que ceux de leur propre
famille. Le roi Henri, Bedford, Exeter, Warwick et Talbot, Salisbury et
Glocester seront toujours rappelés de nouveau, et salués à pleines
coupes. Le bon vieillard racontera cette histoire à son fils; et
d'aujourd'hui à la fin des siècles, ce jour solennel ne passera jamais,
qu'il n'y soit fait mention de nous; de nous, petit nombre d'heureux,
troupe de frères: car celui qui verse aujourd'hui son sang avec moi sera
mon frère. Fût-il né dans la condition la plus vile, ce jour va
l'anoblir: et les gentilshommes d'Angleterre, qui reposent en ce moment
dans leur lit se croiront maudits de ne s'être pas trouvés ici. Comme
ils se verront petits dans leur estime, quand ils entendront parler l'un
de ceux qui auront combattu avec nous le jour de Saint-Crépin!
[Note 31: La bataille d'Azincourt eut lieu le 25 octobre, jour de
Saint-Crépin et de Saint-Crépinien.]
(Entre Salisbury.)
SALISBURY.--Mon souverain, hâtez-vous de vous préparer: les Français
sont rangés dans un bel ordre de bataille, et vont nous charger avec
impétuosité.
LE ROI.--Tout est prêt, si nos coeurs le sont.
WESTMORELAND.--Périsse l'homme dont le coeur recule en ce moment!
LE ROI.--Quoi, cousin, tu ne souhaites donc pas à présent de nouveaux
secours d'Angleterre?
WESTMORELAND.--Par l'esprit de Dieu, mon prince, je voudrais que vous et
moi tout seuls, sans autre secours, pussions expédier ce combat!
LE ROI.--Allons, tu viens de rétracter ton voeu et de retrancher cinq
mille hommes, et cela me plaît bien plus que de nous en souhaiter un
seul de plus. (_A tous les chefs._) Vous connaissez tous vos postes:
Dieu soit avec vous!
(Fanfares. Entre Montjoie.)
MONTJOIE.--Une seconde fois, je viens savoir de toi, roi Henri, si tu
veux à présent composer pour ta rançon, avant ta ruine certaine: car, tu
n'en peux douter, tu es si près de l'abîme, que tu ne peux éviter d'y
être englouti. De plus, par pitié, le connétable te prie d'avertir ceux
qui te suivent de songer à se repentir de leurs fautes, afin que leurs
âmes puissent, dans une douce et paisible retraite, sortir de ces
plaines, où les corps de ces infortunés doivent rester gisants et
pourrir.
LE ROI.--Qui t'a envoyé cette fois?
MONTJOIE.--Le connétable de France.
LE ROI.--Je te prie, reporte-lui ma première réponse: dis-leur qu'ils
achèvent ma ruine, et qu'alors ils vendent mes ossements. Grand Dieu!
pourquoi prennent-ils à tâche d'insulter ainsi des hommes infortunés?
Celui qui jadis vendit la peau du lion, tandis que l'animal vivait
encore, fut tué en le chassant. Nombre de nos corps, je n'en doute
point, trouveront leur tombeau dans le sein de leur patrie; et je me
flatte qu'au-dessus d'eux, le bronze attestera aux siècles futurs
l'ouvrage de cette journée; et ceux qui laisseront leurs honorables
ossements dans la France, mourant en hommes courageux, quoique ensevelis
dans votre fange, y trouveront la gloire: le soleil viendra les y saluer
de ses rayons, et exaltera leur honneur jusqu'aux cieux: il ne vous
restera que les parties terrestres pour infecter votre climat et
enfanter une peste sur la France[32]. Songe bien à la bouillante valeur
de nos Anglais: quoique mourante, comme un boulet amorti qui ne fait
plus que glisser sur le sable, elle se relève et détruit encore dans son
nouveau cours; ses derniers bonds donnent une mort aussi fatale.
Laisse-moi te parler fièrement.--Dis au connétable que nous sommes des
guerriers mal vêtus comme en un jour de travail; que notre éclat et
notre dorure sont ternis par une marche pénible, pendant la pluie, dans
vos sillons. Il ne reste pas dans notre armée, et c'est, je pense, une
assez bonne preuve que nous ne fuirons pas, une seule plume aux
panaches, et le temps et l'action ont usé notre parure guerrière. Mais,
par la messe, nos coeurs sont parés, et mes pauvres soldats me
promettent qu'avant que la nuit vienne, ils seront vêtus de robes
fraîches et nouvelles, ou qu'ils arracheront ces panaches neufs et
brillants qui ornent la tête des Français, et qu'ils les mettront hors
d'état de servir. S'ils tiennent leur parole, comme ils la tiendront,
s'il plaît à Dieu, ma rançon alors sera facile à recueillir. Héraut,
épargne tes peines. Officieux héraut, ne viens plus me parler de rançon:
ils n'en auront point d'autre, je le jure, que ces membres; et s'ils les
ont dans l'état où je compte les laisser, ils n'en retireront pas grande
valeur: annonce-le au connétable.
[Note 32: Cette idée n'est pas particulière à Shakspeare; il se
rencontre ici avec Lucain, liv. VII, v. 821:
_Quid fugis hanc cladem? quid olentes deseris agros?
Has trahe, Cæsar, aquas; hoc, si potes, utere coelo.
Sed tibi tabentes populi Pharsalica rura
Eripiunt, camposque tenent victore fugato._
Corneille a imité ce passage dans _Pompée_:
............de chars
Sur ses champs empestés confusément épars;
Ces montagnes de morts, privés d'honneurs suprêmes,
Que la nature force à se venger eux-mêmes;
Et de leurs troncs pourris exhalent dans les vents
De quoi faire la guerre au reste des vivants.
Voltaire, dans sa lettre à l'Académie française, oppose les vers qui
précèdent à un passage de Shakspeare, mais il s'est prudemment arrêté à
ce vers que nous venons de citer. (Steevens.)]
MONTJOIE.--Je le ferai, roi Henri; et je prends congé de toi: tu
n'entendras plus la voix du héraut.
(Il sort.)
LE ROI.--Et moi, j'ai bien peur que tu ne reviennes encore parler de
rançon.
(Entre le duc d'York.)
YORK.--Mon souverain, je vous demande à genoux la grâce de conduire
l'avant-garde.
LE ROI.--Conduis-la, brave York. Allons, soldats, marchons en avant.--Et
toi, grand Dieu, dispose à ta volonté de cette journée!
(Ils _sortent_.)