SCÈNE II

Le camp des Français.

LE DAUPHIN, LE DUC D'ORLÉANS, RAMBURE, _et autres_.

LE DUC D'ORLÉANS.--Le soleil dore notre armure; allons, mes pairs.

LE DAUPHIN.--_Montez à cheval._--Mon cheval! Holà, _valets_, _laquais_.

LE DUC D'ORLÉANS.--O noble courage!

LE DAUPHIN.--_Via[29]!_--_Les eaux et la terre_...

[Note 29: Allusion à la chasse du faucon.]

LE DUC D'ORLÉANS.--_Rien puis? L'air et le feu_?...

LE DAUPHIN.--_Ciel_! Cousin Orléans!... (_Entre le connétable_.) Allons,

seigneur connétable.

LE CONNÉTABLE.--Ecoutez comme nos coursiers hennissent et appellent

leurs cavaliers.

LE DAUPHIN.--Montez-les, creusez dans leurs flancs de profondes plaies;

que leur sang bouillant jaillisse jusqu'aux yeux des Anglais, et les

épouvante de l'excès de leur courage. Allons!

RAMBURE.--Quoi, voulez-vous leur faire pleurer le sang à nos chevaux?

Comment distinguerons-nous alors leurs larmes naturelles?

(Arrive un messager.)

LE MESSAGER.--Pairs de France, les Anglais sont rangés en bataille.

LE CONNÉTABLE.--A cheval, vaillants princes! à cheval sans délai. Jetez

seulement un regard sur cette troupe chétive et affamée, et la seule

présence de votre belle armée va sucer le reste de leur courage, et ne

laisser d'eux que des squelettes et des cadavres de soldats. Il n'y a

pas de quoi employer tous nos bras. A peine reste-t-il dans leurs veines

épuisées assez de sang pour teindre d'une marque d'honneur chacune de

nos haches; il faudra que nous les renfermions aussitôt faute de

victimes. Le souffle de votre valeur les renversera. Non, n'en doutez

pas, mes nobles seigneurs, le superflu de nos valets et nos paysans,

peuple inutile qui s'attroupe en tumulte autour de nos escadrons de

bataille, suffirait pour purger la plaine de cet ennemi méprisable; et

nous pourrions rester au pied de la montagne, spectateurs oisifs. Mais

l'honneur nous le défend. Que dirai-je de plus? Nous n'avons que peu à

faire, et tout sera fini. Ainsi, que les trompettes sonnent la chasse et

le signal du combat; car notre approche doit répandre une si grande

terreur sur le champ de bataille, que les Anglais vont se coucher à

terre et se rendre.

(Entre Grandpré.)

GRANDPRÉ.--Pourquoi tardez-vous si longtemps, nobles seigneurs de

France? Là-bas ces cadavres insulaires, presque réduits à leurs os,

figurent bien mal, aux clartés du matin, sur un champ de bataille. Leurs

enseignes délabrées flottent en déplorables lambeaux, et notre souffle

les agite en passant avec mépris. Le farouche Mars semble sans ressource

dans leur armée ruinée, et ne jette sur cette plaine qu'un regard

indifférent au travers de la visière de son casque rouillé. Leurs

cavaliers semblent autant de candélabres immobiles[30] qui portent leurs

torches; et leurs pauvres montures, dont les flancs et la peau sont

pendants, laissent tomber la tête; elles ouvrent à demi des yeux pâles

et éteints, et la bride, souillée d'herbes remâchées, reste sans

mouvement dans leur bouche inanimée: déjà leurs derniers exécuteurs, les

funestes corbeaux, volent au-dessus de leurs têtes, impatients

d'entendre sonner leur heure. Il n'y a point de mots qui puissent rendre

la vie d'une telle bataille dans une créature aussi inanimée que cette

armée.

[Note 30: Allusion aux anciens candélabres qui représentaient souvent

des hommes ou des anges.]

LE CONNÉTABLE.--Ils ont récité leurs dernières prières, et n'attendent

plus que la mort.

LE DAUPHIN.--Voulez-vous que nous envoyions de la nourriture et des

habits neufs aux soldats, et des fourrages à leurs chevaux affamés, et

que nous les combattions ensuite?

LE CONNÉTABLE.--Je n'attends que mon guidon: allons, au champ de

bataille! Je vais prendre pour étendard la banderole d'une trompette,

afin de prévenir tout retard. Allons, partons: le soleil est déjà haut,

et nous dépensons le jour dans l'inaction.

(Ils sortent.)

Henri V · 第 37 / 64 题