L'Irlande devrait être un grenier d'abondance, et cependant elle est
pauvre. En vain sa fertilité appelle le travail des habitants,
contraints la plupart du temps de le refuser. C'est que les fermiers
gémissent sous l'oppression de gens d'affaires qui prennent à bail
général les terres que leurs propriétaires n'osent habiter, non sans
raison. La faim est mauvaise conseillère, comme en témoignait
dernièrement un de nos dessins; _Le meurtre d'un landlord par son
fermier._
Mais aussi quelle misère!
Dans de pauvres cabanes, construites en terre et divisées en deux
parties par un mur, vivent bêtes et gens; les maîtres grouillant et
couchant pêle-mêle dans l'un des compartiments; dans l'autre, les bêtes
domestiques; la vache et la chèvre qui donnent leur lait, le mouton sa
laine, le porc sa chair, quelquefois aussi un de ces jolis petits
chevaux que l'on nomme _hobby_. Mais ce sont les plus riches seulement
qui possèdent tant d'hôtes. Beaucoup n'ont qu'une vache ou une chèvre,
avec quelques porcs qu'ils ne mangent pas, mais qu'ils vendent, pour
n'arriver pas, la plupart du temps, à payer le montant des redevances
qui les écrasent. Leur nourriture habituelle est un pain grossier
d'avoine, des pommes de terre, des oeufs, du lait et quelquefois du
poisson. Quant à leur habillement, on devine ce qu'il peut être, des
guenilles malpropres, des loques qui pendent, effilochées, le long de
leurs jambes nues. Pour les enfants, c'est à peine s'ils connaissent
l'usage des vêtements.
L'excès de la souffrance a produit chez eux ces vices qu'on leur
reproche: la paresse et l'ivrognerie. Car pourquoi travailler si le
travail ne peut améliorer leur sort? Et nés fatalement pour le malheur,
peut-être sont-ils excusables de demander au whiskey quelques instants
d'oubli. Mais ces vices sont compensés par les qualités les plus rares.
Les Irlandais sont courageux, patriotes, hospitaliers, fidèles à la
parole donnée, affables, polis et gais malgré tout. Le dimanche est
toujours pour eux un jour de fête. Leur grand plaisir de se réunir pour
danser au son de la cornemuse; et si, ce jour-là, le produit du marché a
quelque peu rempli leur gousset trop souvent vide, je vous laisse à
penser si le whiskey circule à la ronde! Malheureusement il pousse à la
querelle, et il est rare que la fête se termine sans horions.