A. P.

Paris, 20 mai.

INTRODUCTION

A

UN ANCIEN AMI[1]

Il y a seize ans, je vous dédiai mon premier ouvrage: permettez-moi de

vous offrir celui-ci. Si je voulais me rendre intéressant, je vous

dirais qu'il sera probablement le dernier. Ce que je crois, du moins,

c'est qu'il sera, dans ma vie littéraire, une date, peut-être une

crise.

[1] Je maintiens cette introduction comme morceau littéraire.

J'avais d'abord songé à faire des _Jeudis de madame Charbonneau_ une

sorte de protestation de la province contre la centralisation

parisienne; mais cette centralisation formidable offre ce caractère

particulier, que tous, tant que nous sommes, nous trouvons constamment

d'excellentes raisons pour la combattre, et que nous cherchons sans

cesse de mauvais prétextes pour lui céder; nous passons notre temps à

en médire et à la subir: cette thèse a donc tous les inconvénients du

lieu commun sans un seul de ses avantages.

Il est trop naturel, d'ailleurs, de tomber du côté où l'on penche. Dès

la trentième page, j'ai été invinciblement entraîné à ajuster dans ce

cadre provincial mes souvenirs personnels et parisiens. Ceci m'amène,

mon cher ami, à aborder avec vous une des faces de celle question

délicate.

Vous vous souvenez, j'en suis sûr, de nos premières rencontres, de ces

commencements d'intimité que votre aimable accueil me rendit plus doux

encore, et auxquels je fais allusion dans un des chapitres de ce

livre: Heureux temps, où je redevenais jeune par l'enthousiasme et

l'espérance! saisons printanières dont les meilleurs moments

s'écoulèrent dans ce joli pavillon de la rue de Lille ou sur ce

gracieux coteau de la Celle-Saint-Cloud, au milieu du groupe choisi

que réunissait votre hospitalité charmante! soirées délicieuses où

aucun nuage ne se glissait entre vos hôtes, où Gustave Planche,

Gleyre, Émile Augier, Ponsard, tendaient une main amie au

_légitimiste_ très-peu fier, à l'_aristocrate_ un peu râpé! J'en

appelle à votre témoignage: Vous faisais-je alors l'effet d'un

énergumène, d'un Zoïle, d'un détracteur _à priori_ de nos célébrités?

Je ne demandais qu'à estimer, à admirer et à aimer. Que de sympathies

pour les œuvres! que d'illusions sur les hommes! Ce n'était pas

d'un goût de dénigrement, mais d'un excès de confiance que vous

aviez à me préserver. Aussi obscur que peut l'être un grand homme

d'arrondissement, aussi âgé que les moins jeunes d'entre vous, je puis

affirmer dans toute la sincérité de mon âme que jamais le sentiment de

mon infériorité ne dégénéra en un mouvement d'envie.

Maintenant, comment a-t-il pu se faire que, de ce point de départ, je

sois arrivé où je suis? Comment l'agneau s'est-il changé en loup, le

lilas en chardon, le ramier en hibou, l'or pur en un plomb vil?

Comment, sans trop d'invraisemblance, a-t-on pu m'accuser d'apporter

dans ma critique tous les défauts contraires à toutes les qualités que

j'avais alors? Je ne saurais me le dissimuler, il n'y a pas, dans la

république des lettres, de citoyen plus impopulaire que moi. J'ai eu

à traverser d'orageux trimestres, pendant lesquels il m'était

impossible d'ouvrir un journal sans m'y heurter contre mon nom encadré

dans une malice, souvent plaisante, quelquefois grossière. Je ne suis

pas même Fréron,--ce serait trop beau,--mais Patouillet ou Nonotte,

une espèce de long fantôme noir aux doigts crochus, qu'offusque la

lumière du soleil, et qui va, le soir, ramasser dans les ruines

quelque grosse pierre pour la jeter à nos plus glorieuses statues.

Journalistes de la démocratie en sabots, comme les beaux esprits du

_Siècle_, ou en gants jaunes, comme les raffinés de la _Presse_,

courtisans du Palais-Royal, littérature officieuse, républicains pour

rire, vaincus de carnaval, libéraux de mardi-gras, haute et basse

bohême, tous m'ont déchiré avec un ensemble d'autant plus édifiant que

j'étais plus faible, plus seul et plus désarmé. En province même, où

nos passions littéraires ne pénètrent pas, à Montpellier, dans cette

ville intelligente, polie, savante, qui a été le berceau d'une partie

de ma famille et où je compte encore des parents et des amis, il s'est

trouvé un homme,--heureusement, ô ma belle France, c'est un

Anglais,--pour écrire ceci: «M. de Pontmartin, à qui il sera beaucoup

pardonné, parce qu'il a beaucoup détesté!»--Oui, j'ai lu, de mes

propres yeux lu cette phrase incroyable dans le journal de M. Danjou,

l'ennemi des nudités en marbre et un des plus sévères gardiens de la

morale publique;--et personne n'a réclamé!

Encore une fois, quel est le mot de cette énigme? Voulez-vous, mon

cher ami, que nous le cherchions ensemble?

Notre malheur à tous a été la révolution de Février; et je puis me

rendre cette justice, que je l'ai, dès le premier jour,

instinctivement maudite et haïe. Si, comme on l'assure, quelques-uns

de nos politiques les plus éminents se sont créés un précédent fâcheux

en saluant à son aurore notre seconde République, on ne trouvera pas

pièce pareille dans mon dossier. Dès que j'ai eu à ma disposition un

carré de papier, je me suis attiré les colères rouges de la _Réforme_,

en racontant l'histoire d'un invalide civil, pensionnaire des

Tuileries, mort pour avoir avalé un diamant, et en annonçant à

mademoiselle Rachel que la _Marseillaise_ ne lui porterait pas

bonheur. Cette aversion instinctive n'avait rien de politique; non:

c'était l'homme de lettres qui se sentait transporté, avec ses amis et

ses adversaires, dans une atmosphère malsaine et violente, où nous

allions tous perdre une des plus précieuses qualités de la critique:

la mesure. Quand les Proudhon, les Raspail, les Blanqui, les Louis

Blanc, les Cabet, mettaient chaque matin en circulation les théories

les plus monstrueuses, quand le spectre de 93 était sans cesse évoqué

et glorifié, quand les manifestations et les émeutes servaient de

commentaires à chacune de ces pages sinistres, nul ne songeait à

s'étonner ou à se plaindre si les hommes placés à l'extrémité

contraire forçaient le ton pour se faire entendre au milieu de cet

inexprimable chaos. A des folies, à des injures, à des menaces, nous

répondions par des duretés et des rudesses, et ce genre de polémique

paraissait tout simple à tout le monde, à commencer par nos

antagonistes. C'était un orchestre,--un charivari, si vous le

voulez,--où le diapason était, de part et d'autre, tellement haussé,

que celui qui aurait voulu ne jouer que la note juste aurait fait de

cette justesse une dissonnance. Nous avions, en outre, pour complice

la société tout entière; oui, la société qui, enrageant tout bas de

s'être laissé surprendre, voulait se dédommager en détail et nous

excitait à redoubler de fureur, à ne ménager personne, à briser les

dangereux instruments de ses plaisirs de la veille, à remonter aux

sources de ce désordre moral, dont la traduction brutale tapissait les

murs et courait les rues. On ne trouvait jamais que nous en eussions

assez dit, et nos violences les plus excessives furent écrites sous la

dictée des hommes du monde les plus distingués et les plus polis. On

est si terrible, quand on a peur! Mes articles sur Béranger, qui ont

mis dans ma littérature, jusque-là si paisible, un peu de bruit et

tant d'amertume, sont de cette époque; et, à cette époque, nul ne fut

scandalisé de voir un royaliste, deux fois vaincu, en juillet 1830 et

en février 1848, attaquer l'homme qui avait le plus contribué à ces

deux révolutions. Et madame Sand! il fallait entendre les cris de

fureur qui retentirent, lorsqu'on l'accusa d'avoir rédigé ce fameux

bulletin de la République, qui éclata comme une bombe sur Paris

consterné; il n'y avait pas de roman, pas de chef-d'œuvre qui tînt:

ce jour-là, si un vil réactionnaire de notre espèce, oubliant

_Valentine_, _André_, _Mauprat_ et vingt autres récits merveilleux,

l'eût criblée de sarcasmes et d'invectives, il eût été le héros de la

ville, sinon de la cour. Et Victor Hugo! on joua, en 1850, sur un

théâtre du boulevard, un mélodrame tiré de _Notre-Dame de Paris_. J'en

profitai pour montrer où nous avait conduits tout doucettement cette

Esméralda, fille de Marion Delorme et de Manon Lescaut (nous n'avions

cependant pas encore Marguerite Gautier et la baronne d'Ange); et tel

était alors le courant d'idées, que ma diatribe qui, dix ans plus

tard, aurait paru trop forte pour l'_Univers_, obtint un grand succès

de vingt-quatre heures, non pas, comme on l'a dit, auprès du vicaire

de mon village, mais auprès de mes confrères de la Société des gens de

lettres. Et Eugène Sue! nous avions inventé, pour combattre sa

candidature, un brave homme, nommé Leclerc, dont le fils avait été tué

du bon côté des barricades et dont on n'a plus jamais entendu parler.

Nous fûmes battus, comme toujours; mais quelle verve, quelle

véhémence, quelle indignation collective contre l'auteur de ces

_Mystères de Paris_ qui nous avaient pourtant si passionnément amusés!

Ainsi l'exigeait, ainsi nous armait en guerre la société elle-même,

cette société qui, dans des jours plus calmes, avait su par cœur et

s'était raconté avec délices les chagrins de Mathilde, les crimes de

Lugarto, les vertus de Rochegune, les prouesses de Rodolphe, les

douleurs de Fleur-de-Marie, la réhabilitation du Chourineur et les

misères de Couche-tout-Nu. Elle ne nous permit pas même d'épargner ce

noble et doux Lamartine, le plus pur assurément de tous ceux qui ont

fait du mal à leur pays sans le vouloir et sans le savoir; Lamartine

qui nous offrait pour sa rançon de poëte, Graziella, Raphaël et

Geneviève; Lamartine, cet être léger et sacré, que Platon eût mis

peut-être à la porte de sa République, mais qui du moins avait pacifié

et apprivoisé la nôtre; hélas! il fallut encore immoler celui-là; tant

la violence était dans l'air! tant les représailles semblaient

naturelles! Heureuses encore, heureuses les républiques où l'on ne se

grise qu'avec de l'encre!

Qu'en est-il résulté? ce que l'on pouvait aisément prévoir. Après

cette phase ardente, quand tout est rentré dans l'ordre, quand les

plus poltrons ont été rassurés, quand toute cette démocratie

exubérante a été disciplinée et muselée, le pli était fait, l'habitude

prise; l'_ut_ de poitrine de nos antipathies et de nos colères avait

passé à l'état chronique: nous ressemblions à ces chanteurs de

province qui, à force d'avoir crié, ne peuvent plus chanter. Nous

étions atteints, les uns contre les autres, d'une sorte de

surexcitation qui, chez plusieurs d'entre nous, n'est pas encore

calmée. Dans le fait, pourquoi ce qui paraissait vrai en 1849, ne le

serait-il plus en 1859? Pourquoi ceux qui nous applaudissaient alors,

nous tourneraient-ils le dos aujourd'hui? Immédiats ou ajournés, les

périls n'ont-ils pas la même origine et la même cause? Y a-t-il une

morale pour les temps d'angoisses, et une autre morale pour les temps

de sécurité? Y a-t-il un goût, une critique, une littérature à l'usage

des gens qui tremblent, et une autre littérature, une autre critique,

un autre goût à l'usage des gens tranquillisés? Théoriquement, cela ne

devrait pas être; en réalité, cela est: l'homme est une créature

essentiellement inconséquente; la société, c'est l'inconséquence de

chacun multipliée par l'inconséquence de tous. Il y a plus: le régime

nouveau plaçait hors du contrôle, c'est-à-dire des attaques de la

presse, tous les pouvoirs politiques, tous les personnages officiels

qui avaient défrayé autrefois la verve des journalistes. Il n'y avait

plus rien à faire ni à dire de ce côté-là. Il fallait pourtant un

dérivatif, une soupape à cet esprit français, gaulois, frondeur,

railleur, qui risque d'éclater si on le comprime. Cette soupape, c'est

nous-mêmes, et à nos frais et dépens, qui nous la sommes fournie à

nous-mêmes. Nous nous sommes mis à nous déchirer mutuellement, entre

gens de lettres, faute de pouvoir dévorer des ministres, des

ambassadeurs, des généraux et des princes! Ainsi, d'une part, nous

étions à peine guéris de cet accès de fièvre de quatre années, qui

nous avait laissé, surtout aux vaincus, une irritation nerveuse;

d'autre part, cette irritation ne pouvait plus s'exercer que sur nos

confrères. Et quelles différences, grand Dieu, sans compter la

susceptibilité proverbiale de notre épiderme? Quand des hommes tels

que M. Guizot, tels que le maréchal Bugeaud, tels que M. Thiers, tels

que le duc de Broglie, étaient attaqués, insultés même dans un article

presque toujours sans signature, il n'y avait pas d'offense. La

fonction, le service public, le personnage couvrait l'homme: ce

n'était pas un individu moqué ou invectivé par un autre individu;

c'était une puissance sociale aux prises avec cette puissance anonyme

qu'on appelait l'opposition ou la presse. Mais un simple et

très-simple homme de lettres qui vit de plain-pied avec son

persécuteur, qui n'est ni plus ni moins que lui, et que l'on peut se

montrer du doigt sur le boulevard au moment où l'article qui

l'_exécute_ circule encore de main en main! Celui-là n'est pas une

abstraction, une généralité, la personnification d'une idée, d'un

pouvoir, d'une doctrine: quand on le blesse, c'est bien son sang qui

coule! Assurément, il ferait mieux de se taire, de pardonner, de s'en

remettre à la justice ou à l'indifférence du public, d'attendre que le

temps cicatrise sa blessure; mais demandez donc cette preuve de

patience ou de sagesse à ces natures passionnées, fiévreuses,

irascibles, qu'un rien exalte, que tout prédispose aux sensations

extrêmes, et qui ont sans cesse à leur portée l'instrument de leur

supplice--et de leurs représailles! On prétend que les ténors, les

médecins, les avocats, les généraux (pour ne citer que quelques

professions bien diverses), sont tout aussi susceptibles, tout aussi

enclins que les auteurs à médire les uns des autres. Mais les ténors

chantent au lieu d'écrire; les médecins n'opèrent que sur leurs

malades; les généraux préfèrent l'action à l'écriture, et les avocats

soulagent leur bile aux dépens de leurs clients: nous, au contraire,

c'est notre dangereux privilége, que les occasions de nous attaquer

mutuellement fassent, pour ainsi dire, partie de notre profession

même. De là ces haines, ces querelles littéraires, qui sont sans doute

de tous les temps, mais qui, ce me semble, s'enveniment et se

multiplient dans le nôtre. Et remarquez un détail que j'ai pu vérifier

à mes risques et périls. Dans ces petites guerres à coups de plume,

les plus agressifs, ceux qui, par état ou par goût, ont tour à tour

immolé toutes les grandeurs et toutes les faiblesses de ce monde, sont

justement ceux qui s'étonnent et s'irritent le plus, si une de leurs

victimes essaye de riposter. Au lieu de relire Corneille, et de

répéter avec Auguste:

Quoi! tu veux qu'on t'épargne, et n'as rien épargné!

Ils éprouvent la sensation du chasseur qui verrait tout à coup un

lièvre au gîte se saisir d'un revolver et faire feu sur son ennemi.

Puis, après ce premier mouvement de surprise, quel redoublement de

colères et d'injures!

Voilà, mon cher ami, comment, sans vocation préalable, sans méchanceté

naturelle, avec le vif désir de trouver tous ses confrères bons,

aimables, spirituels, dignes de toutes sortes de respects et

d'hommages, on peut se voir, malgré soi, transporté dans cette sphère

orageuse où les fleurs de rhétorique se hérissent d'épines, attiré par

le tournoiement de cette meule où s'aiguisent les sarcasmes et les

épigrammes. «Je ne déteste pas les coups, mais à la condition de les

rendre,» écrivait récemment un des maîtres de la critique

contemporaine. Le mot est vrai et triste, comme presque tout ce qui

est vrai. Ce qu'y perd la dignité des lettres, déjà si compromise par

les préjugés d'une partie du public, ce qu'y deviennent ce calme,

cette paix, cette liberté d'esprit, si nécessaires à l'enfantement

des œuvres sérieuses, nous nous le sommes dit bien souvent, vous pour

vous encourager à rester dans votre rôle de conteur cher à toutes les

imaginations délicates, moi pour prendre d'excellentes résolutions

auxquelles j'ai maintes fois manqué. Afin d'élever un peu la question

et d'échapper à ce _moi_ qui n'a pas cessé, depuis Montaigne,

d'être haïssable, laissez-moi vous signaler deux symptômes qui

m'ont frappé dans ces querelles, et qui me semblent appartenir plus

particulièrement à notre époque. La vanité, chez les gens de lettres,

est certainement un bien vilain défaut; mais d'abord on pourrait

invoquer en sa faveur la parole évangélique: «Que celui qui n'a pas

péché, lui jette la première pierre!» Ensuite, ce défaut est l'envers

de qualités, d'illusions du moins, sans lesquelles le travail du

littérateur ne serait qu'un supplice continuel. Évidemment, l'homme

qui, arrivé à un certain âge et ayant déjà écrit, persiste à écrire

encore, est un idiot s'il ne croit pas avoir du talent, ou un

hypocrite s'il a l'air d'être de l'avis de ceux qui lui en refusent.

Inhérente d'ailleurs à l'exercice même de la pensée, la vanité,--qui

chez les hommes de génie s'appelle l'orgueil,--ne peut pas compter

parmi les bas instincts de la nature humaine: il sied donc de

l'amnistier ou à peu près. Mais, depuis quelque temps, et surtout chez

nos nouveaux auteurs, la vanité semble constamment se doubler d'une

question d'argent: ceci tient à la physionomie de plus en plus

commerciale que prend notre littérature: on a très-bien fait, à coup

sûr, d'organiser son budget, de créer des caisses, de grossir les

droits d'auteurs, de fixer et de prolonger la propriété littéraire, de

s'arranger, en un mot, pour démentir la tradition proverbiale qui veut

que les écrivains et les poëtes meurent de faim. Dans notre siècle,

où le superflu devient de plus en plus le nécessaire, il eût été cruel

et absurde que les travailleurs, les hommes de talent demeurassent

condamnés au brouet noir, pendant que les agioteurs s'enrichissaient

en dix minutes. Par malheur, les mœurs de ces hommes d'argent, qui

ont failli devenir nos maîtres, ont pénétré et fait école parmi nous.

Aujourd'hui un grand succès est surtout une bonne affaire. On évalue

avec admiration et envie les sommes qu'ont rapportées le _Duc Job_ et

le _Pied de Mouton_, celles que rapportent les _Intimes_. Le critique

qui parle d'un livre nouveau avec une sévérité polie, n'est plus du

tout un juge qui exerce un droit; il n'est plus même un censeur morose

qui blesse une vanité, un esprit mal fait qui méconnaît les beautés et

exagère les taches; il est bien pis que tout cela; on le traite de

créature malfaisante, coupable d'avoir diminué les bénéfices d'une

affaire, d'avoir entravé la circulation d'un objet de négoce. L'auteur

critiqué semble lui dire: «Attendez au moins que ma première édition

soit vendue!»--C'est le contraire de l'Intimé, criant: «Frappez, j'ai

quatre enfants à nourrir!»--Il y a eu, dans le bizarre épisode de

_Gaëtana_, un détail que l'on n'a pas remarqué, parce qu'il est tout à

fait en harmonie avec ces nouvelles mœurs dont je parle. L'auteur de

_Gaëtana_ a écrit quelque part: «L'élite des polissons de Paris (ceci

n'est rien, c'est le mot de l'homme en colère), qui m'ont _volé le

fruit de sept ou huit mois de travail_.»--Voilà le trait de mœurs. M.

About a dix fois plus d'esprit qu'il n'en faut pour savoir que sa

pièce est très-mauvaise; qu'elle aurait eu, dans des circonstances

ordinaires, sept ou huit représentations, dont six au moins devant les

banquettes; il sait aussi que l'écrivain qui travaille pour le théâtre

court une foule de chances: n'être pas reçu, n'être pas joué, n'être

pas applaudi, n'obtenir qu'un succès d'estime, etc., etc., et que, par

conséquent, le fruit de son travail peut très-bien être perdu sans

qu'il ait à réclamer les moindres dommages-intérêts. Il sait enfin que

les choses ont tourné de façon à rendre _Gaëtana_, sinon aussi

glorieuse, au moins aussi lucrative que possible. N'importe! le

naturel s'est trahi; la plaie d'argent a crié plus fort que la

blessure d'amour-propre.

A ce symptôme s'en ajoute un autre qui l'aggrave et le complète. Qui

dit commerce, dit annonce, et, en effet, c'est sous l'annonce

aujourd'hui que disparaît la vraie critique. Ce qu'il y a de plus

difficile, de plus dangereux et de plus rare, dans la littérature

actuelle, c'est la vérité. Il en est du public des livres comme de

celui de nos théâtres: d'un côté, la masse indifférente; de l'autre,

le groupe des claqueurs. Or, ces claqueurs, ces amis, ces compères,

font leur office tellement en conscience, leur admiration est

tellement _montée_ de ton, ils entourent l'auteur d'une atmosphère si

chargée d'enthousiasme et d'encens, que la moindre restriction, la

plus légère critique lui fait l'effet d'une insulte ou d'un blasphème.

Si l'on essaye de réduire à leur juste valeur des œuvres surfaites et

des succès factices, on est aussitôt assailli par une foule d'Orontes

mal élevés, qui traduisent en langage d'atelier ou d'école normale,

le: _Je voudrais bien, pour voir..._, de l'homme au sonnet. Si on

laisse entendre à des fantaisistes ou _humorists_ spirituels, qu'ils

n'ont pas encore tout à fait détrôné Sterne, Lesage et Voltaire, on

devient leur persécuteur, leur ennemi. Comment en serait-il autrement?

L'exagération, la convention, la commandite, l'assurance mutuelle,

règnent en souveraines dans le monde des lettres: on ne juge plus; on

aime ou on déteste, ou bien encore on loue avec rage pour être loué à

outrance. Les habiles, ceux qui veulent que rien ne trouble désormais

leur quiétude, s'en tirent, ou, comme M. Théophile Gautier, à l'aide

d'une bienveillance universelle, olympienne, qui rayonne également sur

M. Camille Doucet et sur M. Barrière, sur M. Vacquerie et sur M. Laya,

ou par des prodiges de diplomatie qui nous forcent de chercher leur

vraie pensée sous des enveloppes sibyllines. Peut-on s'étonner, dès

lors, qu'un homme isolé, bienveillant, mais indépendant, sympathique

au talent, mais récalcitrant aux consignes, d'autant plus aigri par

l'injustice de ses confrères qu'il leur apportait plus d'affection et

de confiance, soulève sous ses pas des bourrasques et finisse par leur

emprunter, lui aussi, quelque chose de leur maussaderie et de leur

violence?

S'ensuit-il que je prétende ne m'être jamais trompé? Hélas! non, mille

fois non: les questions de littérature et de goût ne sont pas soumises

aux mêmes lois inflexibles que les questions de morale, de religion et

de politique. Celles-là auraient, faute de mieux, l'honneur pour

gardien; mais en matière littéraire, quand on fait de la critique

depuis vingt ans et que tant de points de vue ont changé,

l'obstination absolue serait le fait d'un fanatique ou d'un sot. Oui,

je me suis souvent trompé; j'ai été trop agressif contre d'admirables

talents de qui je n'aurais jamais dû oublier qu'ils avaient été les

enchanteurs de mon heureuse jeunesse: j'ai cru madame Sand finie et

condamnée lors de ses _Mémoires_: elle m'a répliqué par une gerbe de

magnifiques récits. J'ai donné lieu de croire que j'étais insensible

au merveilleux génie de Voltaire, moi qui ne le hais que par peur de

trop l'admirer. J'ai attaqué trop aveuglément le réalisme, qui n'est

que la forme, encore indigeste, mais vivace, de l'art démocratique,

c'est-à-dire du seul art possible au dix-neuvième siècle. Enfin j'ai

essayé de faire de la littérature aristocratique, et je ne me suis pas

aperçu que l'aristocratie avait toutes les qualités possibles, mais

qu'elle les gâtait par le même défaut que la jument de Roland: elle

était morte. Et cependant, là encore, n'ai-je pas été victime d'une

inconséquence? Quel mal ne dit-on pas, dans les romans, au théâtre et

ailleurs, des riches qui restent oisifs, des gentilshommes qui donnent

à la société active le spectacle de leur désœuvrement, toujours

inutile, souvent coupable? Or, si le plus humble de ces gentilshommes,

si le plus pauvre de ces riches, cédant à une vocation, malheureuse

peut-être, mais sincère, se donne à la littérature, non pas à cette

littérature des privilégiés qui n'est qu'un luxe de plus, mais à

celle qui impose un travail incessant, use les forces, affronte les

orages, accepte et affirme l'égalité moderne et finalement n'obtient

ni couronnes, ni récompenses, on le traite en intrus; il semble qu'il

usurpe sa place au soleil, que ses confrères doivent l'en chasser par

droit de naissance et par droit de conquête; et dans ces prétendus

avantages qui ne le rendent ni paresseux, ni fier, qu'il oublie et

abdique en prenant la plume, on cherche une condition d'infériorité,

parfois même de ridicule!

Au milieu de ces dissidences, de ces injustices, de ces représailles,

de ces discordes civiles et inciviles qui ont si tristement troublé

notre beau ciel littéraire, gardons au moins, mon cher ami, deux

choses intactes: cet art délicat et charmant dont j'ai été le

Lapeyrouse et dont vous êtes le Colomb; et cette amitié qu'ont

épargnée, Dieu merci! nos vicissitudes publiques. Laissez-moi

terminer cette trop longue préface par une image empruntée à ma vie

rustique. Je visitais l'autre jour une grange abandonnée qui a fait

partie du riche domaine de la Chartreuse de Villeneuve. Cette grange

fut incendiée au commencement de la Révolution: puis sont venus les

acquéreurs des terres, dont aucun n'a voulu se charger de ce bâtiment

à l'aspect sinistre, dont les murailles et la toiture tombaient en

ruines. Alors a commencé un travail de destruction qui dure encore: à

chaque ondée de pluie, à chaque bouffée de mistral, une cloison se

lézarde, une pierre se détache de la voûte, une marche de l'escalier

s'effondre et va grossir l'inextricable chaos de buissons, de tuiles

et de débris. De temps à autre, un mendiant vient passer la nuit dans

ce gîte ouvert à tous les vents; d'autres fois, des malfaiteurs y ont

attendu à la brune et dévalisé des charretiers endormis, des

cultivateurs attardés. Une légende lugubre a fini par s'attacher à

cette ferme maudite dont la physionomie désolée saisit les

imaginations populaires et m'a donné le frisson.

Mais voici que dans une cour intérieure, au milieu de cet amas de

décombres, un paysan octogénaire m'a montré un vieux pied d'aubépine,

qui, dit-il, est là depuis près d'un siècle. Ravivé par notre

printemps hâtif, cet arbuste allait fleurir, et une petite fauvette à

tête noire y commençait déjà son nid. Ainsi, dans ce coin désert

qu'avaient marqué de leur empreinte les ravages du temps, les passions

de l'homme, ses crimes et ses misères, l'œuvre de Dieu se révélait

encore à moi dans toute sa fraîcheur et toute sa grâce. Là où les

hommes avaient mis le feu, la ruine, le meurtre, la pauvreté, le vol

et l'abandon, Dieu mettait un oiseau et une fleur. Que ce soit là, mon

ami, un emblème! Le malheur des temps, les vicissitudes politiques,

les querelles de partis, nos déceptions, nos ressentiments, nos

colères, ont accumulé en nous et autour de nous bien des débris:

conservons au moins l'aubépine et la fauvette; une fleur et une

chanson!

Les Jeudis de Madame Charbonneau · 第 20 / 50 题