_Entrent_ LE PRÉVÔT, CLAUDIO, JULIETTE _et des_ OFFICIERS DE JUSTICE,
_puis_ LUCIO _et les_ DEUX GENTILSHOMMES.
CLAUDIO, _au prévôt_.--Ami, pourquoi me donnes-tu ainsi en spectacle au
public? Conduis-moi à la prison où je dois être enfermé.
LE PRÉVÔT.--Je ne le fais pas par mauvaise disposition pour vous, mais
sur un ordre spécial du seigneur Angelo.
CLAUDIO.--Ainsi, ce demi-dieu de la terre, l'autorité, peut nous faire
payer notre délit au poids[8]: tels sont les décrets du ciel! Elle
frappe qui elle veut, épargne qui elle veut; et elle est toujours juste.
[Note 8: Métaphore tirée de l'usage de payer l'argent au poids, méthode
plus sûre que celle de la numération des espèces.]
LUCIO.--Quoi donc, Claudio! D'où vient cette contrainte?
CLAUDIO.--De trop de liberté, mon Lucio, de trop de liberté; comme
l'intempérance est la mère du jeûne, de même une liberté dont on fait un
usage immodéré se change en contrainte. Comme les rats avalent avidement
le poison qui les tue, nos penchants poursuivent le mal dont ils sont
altérés, et en buvant nous mourons.
LUCIO.--Si je pouvais parler aussi sagement que toi dans les fers,
j'enverrais chercher certains de mes créanciers; et cependant j'aime
encore mieux être un faquin en liberté, qu'un philosophe en prison. Quel
est ton crime, Claudio?
CLAUDIO.--Ce serait le commettre encore que d'en parler.
LUCIO.--Quoi, est-ce un meurtre?
CLAUDIO.--Non.
LUCIO.--Une débauche?
CLAUDIO.--Si tu veux.
LE PRÉVÔT.--Allons! monsieur, il faut marcher.
CLAUDIO.--Encore un mot, mon ami.--(_Il prend Lucio à part._) Lucio, un
mot à l'oreille.
LUCIO.--Cent, s'ils peuvent te faire quelque bien.--Est-ce qu'on regarde
de si près à la débauche?
CLAUDIO.--Voici ma position. D'après un contrat sérieux, j'ai acquis la
possession du lit de Juliette. Vous la connaissez; elle est parfaitement
ma femme, si ce n'est qu'il nous manque de l'avoir déclaré par les
cérémonies extérieures. Nous n'en sommes point venus là, uniquement dans
la vue de conserver une dot, qui reste dans le coffre de ses parents,
auxquels nous avons cru devoir cacher notre amour, jusqu'à ce que le
temps les réconcilie avec nous. Mais le malheur veut que le secret de
notre union mutuelle se lise en caractères trop visibles sur la personne
de Juliette.
LUCIO.--Un enfant, peut-être?
CLAUDIO.--Hélas! oui, malheureusement; et le nouveau ministre qui
remplace le duc... je ne sais si c'est la faute et l'éclat de la
nouveauté, ou si le corps de l'État ressemble à un cheval monté par le
gouverneur, qui, nouvellement en selle, et pour lui faire sentir son
empire, lui fait sentir tout d'abord l'éperon; ou si la tyrannie est
attachée à la dignité, ou bien à l'homme qui l'exerce... Je m'y perds...
Mais ce nouveau gouverneur vient de réveiller toutes les vieilles lois
pénales qui étaient restées suspendues à la muraille comme une armure
rouillée, depuis si longtemps que le zodiaque avait dix-neuf fois
fait son tour, sans qu'aucune d'elles eût été mise en exécution; et
aujourd'hui, pour se faire un nom, il vient appliquer contre moi ces
décrets assoupis et si longtemps négligés: sûrement c'est pour faire
parler de lui.
LUCIO.--Je garantirais que oui; et ta tête tient si peu sur tes épaules,
qu'une laitière amoureuse pourrait la faire tomber d'un soupir. Envoie
après le duc, et appelles-en à lui.
CLAUDIO--Je l'ai déjà fait; mais on ne peut le trouver.--Je t'en
conjure, Lucio, rends-moi un service: aujourd'hui ma soeur doit entrer
au couvent, et y commencer son noviciat. Fais-lui connaître le danger de
ma position; implore-la en mon nom; prie-la d'employer des amis auprès
du rigide ministre; dis-lui d'aller elle-même sonder son coeur. Je fonde
là-dessus de grandes espérances; car il est à son âge un langage muet
et touchant qui est fait pour émouvoir les hommes: en outre, elle a un
talent heureux quand elle veut employer les raisonnements et la parole,
et elle sait persuader.
LUCIO.--Je prie le ciel qu'elle y réussisse, autant pour le salut des
autres coupables de ton espèce qui, sans cela, auraient à subir des
peines rigoureuses, que pour te conserver la vie, que je serais bien
fâché que tu perdisses si follement à un jeu de _tic tac_. Je vais la
trouver.
CLAUDIO.--Je te remercie, bon ami Lucio.
LUCIO.--D'ici à deux heures...
CLAUDIO.--Allons, prévôt, marchons.
(Ils sortent.)