LUCIO.--Une couronne française de plus.[7]

[Note 7: Il feint de prendre le mot couronne de France, c'est-à-dire un

écu, pour la _couronne de Vénus_.]

PREMIER GENTILHOMME.--Vous me croyez toujours des maladies; mais vous

vous trompez: je suis sain.

LUCIO.--Ce mot-là ne veut pas dire être en santé pour vous; mais vous

êtes sain comme un tronc d'arbre creux, vos os sont creux. L'impiété a

fait de vous sa proie.

(Entre madame Overdone.)

PREMIER GENTILHOMME.--Holà! quelle est celle de vos hanches qui a la

plus forte sciatique?

MADAME OVERDONE.--Bien, bien, on vient d'arrêter et de mettre en prison

quelqu'un qui vaut cinq mille hommes comme vous.

PREMIER GENTILHOMME.--Qui est-ce, je vous prie?

MADAME OVERDONE.--Hé! c'est Claudio, le seigneur Claudio.

LUCIO.--Claudio en prison? Cela n'est pas.

MADAME OVERDONE.--Et moi je sais que cela est; je l'ai vu arrêter; je

l'ai vu emmener; et il y a bien plus encore: c'est que d'ici à trois

jours il doit avoir la tête tranchée.

LUCIO.--Mais, après tout ce badinage, je ne voudrais pas que cela fût

vrai: en êtes-vous bien sûre?

MADAME OVERDONE.--Je n'en suis que trop sûre; et cela, c'est pour avoir

donné un enfant à mademoiselle Juliette.

LUCIO.--Croyez-moi, cela pourrait bien être. Il m'avait promis de venir

me joindre il y a deux heures, et il a toujours été exact à sa parole.

SECOND GENTILHOMME.--D'ailleurs, vous savez que cela se rapproche assez

de la conversation que nous avons eue sur pareil sujet.

PREMIER GENTILHOMME.--Et surtout cela s'accorde avec l'ordonnance qu'on

a publiée.

LUCIO.--Partons: allons savoir la vérité du fait.

(Ils sortent.)

MADAME OVERDONE, _seule_.--Ainsi, grâce à la guerre, à la sueur, au

gibet, à la misère, je me trouve sans chalands. (_Entre le bouffon._) Eh

bien, quelles nouvelles?

LE BOUFFON--Là-bas, on emmène un homme en prison.

MADAME OVERDONE.--Oui; et qu'a-t-il fait?

LE BOUFFON.--Une femme.

MADAME OVERDONE.--Mais quel est son délit?

LE BOUFFON.--D'avoir été pêcher des truites dans la rivière d'autrui.

MADAME OVERDONE.--Quoi! Y a-t-il une fille grosse de son fait?

LE BOUFFON.--Non: mais il y a une fille qu'il a rendue femme. Vous

n'avez pas entendu parler de l'ordonnance: n'est-ce pas?

MADAME OVERDONE.--Quelle ordonnance, mon ami?

LE BOUFFON.--Que toutes les maisons des faubourgs de Vienne seront

jetées bas.

MADAME OVERDONE.--Et que deviendront celles de la cité?

LE BOUFFON.--Elles resteront pour graine: elles seraient tombées aussi,

si un sage bourgeois n'avait plaidé en leur faveur.

MADAME OVERDONE.--Mais toutes nos maisons de refuge dans les faubourgs

seront-elles abattues?

LE BOUFFON.--Jusqu'aux fondements, madame.

MADAME OVERDONE.--Voilà vraiment un changement dans l'État! Que

deviendrai-je?

LE BOUFFON.--Allons, ne craignez rien; les bons procureurs ne manquent

pas de clients. Quoique vous changiez de place, vous n'avez pas besoin

pour cela de changer d'état; je serai toujours votre valet. Allons, du

courage; on prendra pitié de vous; vous qui avez presque usé et perdu

vos yeux au service, on vous prendra en considération.

MADAME OVERDONE.--Qu'avons-nous à faire ici? Thomas, retirons-nous.

LE BOUFFON.--Voici le seigneur Claudio conduit en prison par le prévôt,

et voici madame Juliette.

(Ils sortent.)

Mesure pour mesure · 第 10 / 38 题