Roger Mauroy, nous l’avons assez montré, n’était point exempt de
défauts; cet homme honnête ne réunissait pas toutes les vertus qui
paraient «l’honnête homme» de nos pères, et, si l’habileté généralement
trouvait son compte en ses actions, la délicatesse n’y rencontrait pas
assez souvent le sien. Manque prématuré de direction, d’ailleurs,
absence d’influence salutaire, bien plutôt que disposition
particulièrement mauvaise. Ainsi, pour illustrer par un fait précis
cette sorte de négligence morale, qui ternissait, sans la flétrir, l’âme
du jeune homme, nous dirons qu’il ne s’était pas donné la peine d’écrire
à sa tante pour lui annoncer son retour, mais qu’il se sentit tenu, par
une obligation qui lui était chère, d’aller l’embrasser dès le lendemain
de son arrivée à Paris.
Comme à la dernière visite de son neveu, Mme Honorine travaillait pour
le vestiaire de son curé; mais la bergère avait été transportée près de
la cheminée, où un feu de bûches luttait allègrement contre les
premières fraîcheurs automnales. En face d’elle, devant le
porte-pincettes, le coussin de damoiselle Fanfreluche supportait une
masse de poils soignés, frileusement pelotonnés en un manchon neigeux,
d’où émergeait un nez rose comme un pétale d’églantine.
Une paupière qui se soulève languissamment, pour retomber plus
languissamment encore, une queue dont l’imposant panache se resserre
étroitement contre le flanc attiédi: ce fut tout l’accueil que l’angora
daigna faire au voyageur. Mme Carriès se montra plus démonstrative:
quittant précipitamment son fauteuil, sans souci des pelotons de laine
qui roulèrent à terre, avec une exclamation joyeuse elle ouvrit les bras
à Roger, qui s’y jeta affectueusement. Même je ne jurerais pas que
quelque émotion ne se glissa point dans la voix mâle parmi les
compliments qu’indique la civilité, et que parfois améliore le cœur.
--Mets-toi près du feu, mon grand, là... A côté de Fanfreluche, c’est la
meilleure place. Et Anna va apporter le thé.
La bonne dame sonna, donna ses instructions; Roger sourit:
--Vous me gâtez, ma tante...
--Je suis si contente de te revoir... mais, sans reproche, mauvais
sujet, tu n’as pas mis le facteur sur les dents pour m’apporter tes
lettres!
Henri IV prit un air profond, méditatif et résigné; probablement
songeait-il à la dernière discussion qu’il avait eue avec Sully!... Sans
s’arrêter à ces considérations historiques, Mme Carriès s’enquit:
--Que faisais-tu, là-bas?
--Un livre...
Piteusement, avec une impayable grimace de gamin pris en faute, l’aveu
tomba dans la barbe opulente. La vieille dame leva un index grondeur:
--Eh bien? c’est du joli! Parti pour se reposer, monsieur s’amuse à
s’exténuer... car je suis certaine que tu t’es exténué, sur tes papiers.
--Mais pas du tout, ma tante.
--Oh! naturellement, mon petit, tu n’en conviendras pas! D’ailleurs, ta
mine n’est pas mauvaise. Et quel genre, ce roman? Car c’est un roman,
bien entendu?
--En effet, ma tante.
--Je l’aurais parié! Ah! toi, quand tu écriras des ouvrages comme ceux
de Brunetière! Enfin!... Nous disons donc, quel genre?
Le jeune écrivain se prit à tousser, ce qui provoqua un grognement de
Fanfreluche réveillée, et une question inquiète de Mme Honorine:
--Qu’y a-t-il, mon cher enfant? Si tu as pris froid, veux-tu un grog?
--Mais non, ma tante. Je cherche à vous donner de mon roman une
définition juste... juste et satisfaisante.
--Bravo! fit la vieille dame, en se carrant dans son fauteuil pour mieux
goûter les paroles de son neveu, lequel savait être un charmant causeur.
D’abord, le titre?
--_Yvonne l’Islaise_.
--Gentil, très gentil! Cela vous a un petit air pittoresque qui fait
plaisir. Après?
--Après... heu! c’est une histoire d’amour, naturellement. Il y a de la
couleur locale aussi... L’héroïne est une jeune fille...
Roger pétrissait sa barbe, sans parvenir à trouver le moyen de raconter
dignement, à cette respectable personne qu’il chérissait fort,
l’aventure très osée imaginée par lui. Mme Carriès, qui voyait
l’embarras de son coquin de neveu, en jouissait à proportion des efforts
qu’il faisait pour le dominer. Elle déclara finalement, passant sa main
baguée le long de la soyeuse fourrure de Fanfreluche, qui venait de
sauter sur les genoux de sa maîtresse:
--Oui, et le héros est un jeune homme, je vois. Palpitant, et surtout
neuf, oh! mais neuf!... Mon garçon, tu te moques de moi; ou alors, c’est
le voyage qui t’a abruti.
Rassemblant ses énergies, Mauroy protesta avec vigueur.
--Ni l’un ni l’autre, ma tante. Mais je ne sais comment vous définir mon
travail. Vous le trouverez peut-être un peu... un peu... Enfin, j’espère
que vous le lirez tout de même.
Le visage de Mme Carriès s’était légèrement assombri. Servant dans les
tasses de vieux Chine le thé blond et parfumé, tandis que la chatte se
levait par politesse pour l’assiette de gâteaux, la vieille dame
soupira:
--Toujours la même chose donc, mon pauvre garçon! Ta mère aurait eu tant
de peine à te voir ainsi te complaire seulement dans des sujets risqués!
--Ma tante, je ne suis pas un écrivain immoral!
--Je veux le penser, bien que tes sous-entendus m’effrayent, quant à ton
nouveau livre. Où paraîtra-t-il?
L’homme de lettres eut un geste vague:
--J’ignore encore, tout à fait. Ce matin, je l’ai porté à la copie.
--Pour moi je n’aimerais pas, remarqua Mme Honorine, à me séparer d’un
manuscrit. Maintenant que tu es un homme presque célèbre, arrivé en tout
cas, il te faudrait un secrétaire à demeure, je te l’ai déjà dit.
Une moue plissa les lèvres de Mauroy.
--Bien désagréable et bien scabreux. Faire pénétrer un étranger dans
l’intimité de son travail... A ce propos, savez-vous l’aventure qui
vient d’arriver à Villières, le poète-compositeur à la mode?
Et le jeune homme se lança dans un de ces récits qu’il savait conter
avec une inimitable verve, et qui avaient le don d’égayer Mme Carriès.
Aussi la paix fut très vite, comme à l’accoutumée, rétablie entre
l’aimable femme et le neveu qu’elle aimait au moins autant qu’un fils...
tout en se défendant bien haut d’une légère préférence, issue de
l’isolement où, depuis si longtemps, la vie cruelle avait réduit
l’orphelin.
* * * * *
Aussitôt que le manuscrit revint de la copie, le romancier s’occupa de
caser son travail. A ce stade de ses métamorphoses, qui pour les romans
sont aussi nombreuses que pour les phryganes des étangs, _Yvonne
l’Islaise_, dans son enveloppe de papier fort, se présentait sous la
forme d’un imposant paquet de feuilles petites, proprement couvertes de
lignes très espacées, et ornées d’une marge démesurée. Le tout savamment
calculé pour accroître le salaire, et donc les bénéfices du copiste,
payé à la page.
D’obligeants confrères se chargent, moyennant un pourcentage honnête, de
placer les œuvres des «jeunes» pourvus de talent, mais dénués de
relations. Roger, qui avait en son temps apprécié les bienfaits réels de
ces agences commercialo-artistiques, avait bien vite grimpé à un degré
supérieur de la hiérarchie. Depuis l’éblouissant succès des _Orchidées
parisiennes_, on estimait vivement l’écrivain, dans les bureaux de
rédaction et chez les éditeurs. Et Mauroy n’exerçait pas sa verve contre
ces derniers, ainsi qu’il est d’usage aux banquets réunissant de vieux
jeunes lassés d’attendre, et des amateurs pressés de voir la gloire les
couronner d’un laurier qu’ils sont seuls à estimer nécessaire à leurs
fronts. Il portait soi-même ses œuvres chez les manitous de la presse,
et n’avait point à se fatiguer en démarches: on les lui prenait
d’emblée.
Ainsi déposa-t-il _Yvonne l’Islaise_ au _Messager des Lettres_,
puissante maison dont le rédacteur en chef lui avait fait des avances,
avant qu’il ne partît pour la Vendée. Il la déposa tête haute, et
parlant assez net, comme on peut se permettre lorsqu’on sait que si,
d’aventure, cette porte demeurait close, dix autres seraient heureuses
de s’ouvrir toutes grandes devant vous. Même, considérant l’armoire aux
manuscrits où l’éminent confrère venait de placer son texte, sur une
pile imposante et bariolée de cartons analogues, Mauroy se permit, l’une
suivant l’autre, une grimace et une observation:
--Dites donc, mon cher, c’est impressionnant! Tout cela, que vous devez
lire?
--Oh! reprit l’autre avec un paisible sourire, ne vous frappez pas, nous
avons des lecteurs.
--Je m’en doute; mais si vous croyez me rassurer! Dans combien de temps
puis-je avoir une réponse?
--Ça, c’est le mystère.
--Mais encore? insista Roger qui s’impatientait.
--Voyons... trois mois... plutôt quatre...
--Pourquoi pas six?
Le secrétaire suggéra:
--On a vu plus longs délais...
--Sans doute; à vous qui vivez depuis 1672, le temps ne dure point. Le
_Messager_ est éternel.
--Flatteur!
--... Mais moi qui ne suis qu’un simple mortel, acheva Mauroy, je
préfère que vous me rendiez cela, Moreuil.
--Quoi donc?
--Mon volume. Pas plus que Louis XIV...
--Votre illustre petit-fils...
--Charmant!... Pas plus que lui, je n’aime attendre.
Le romancier avançait une main résolue. Ce que voyant, le secrétaire
prit bien le manuscrit, mais pour le classer au bas de la pile.
--Constatez, dit-il, homme sans patience, je vous donne un tour de
faveur. Que dis-je? un tour? vous serez prévenu dans quinze jours; ça
vous va mieux?
--Parfait, merci. A propos, j’ai une loge au Vaudeville, pour ce soir;
vous serait-il agréable d’en profiter avec moi?
... Car c’est ainsi que se préparent les affaires, dans le monde de la
littérature.
Celle-là, si bien mise en route, aboutit à peu de chose. Vers le 25
octobre, Mauroy reçut du _Messager_ ce billet:
«Mon cher Confrère,
«J’ai le plaisir de vous informer que notre Comité de lecture vient
d’émettre une opinion des plus favorables au sujet de votre roman
_Yvonne l’Islaise_, que vous aviez bien voulu nous communiquer.
«Nous publierons donc volontiers cet ouvrage; mais, par suite
d’engagements antérieurs, il nous est tout à fait impossible de vous
promettre cette publication pour une date plus rapprochée que l’été de
1921, soit dans dix-huit mois environ.
«Nous regrettons d’imposer un si long délai à votre attente, et vous
prions d’agréer, etc.»
Mauroy froissa la lettre avec dépit; le prenait-on pour un gamin? Dans
dix-huit mois, _Yvonne l’Islaise_ serait depuis longtemps parue, éditée
et reproduite! C’est ce qu’il fit connaître sur-le-champ à son confrère,
par un pneumatique où la déconvenue se voilait sous une gerbe de
cordialités. Et le manuscrit revint dans la garçonnière du boulevard
Marbeau, où Julien le déposa respectueusement parmi les papiers de
Monsieur.
Il y demeura au repos plusieurs jours, parce que l’écrivain se donnait
tout entier alors à une importante chronique littéraire, qu’il entendait
parachever avant que de s’en laisser distraire par quoi que ce fût. Un
matin gris du début de novembre, ce petit travail étant terminé, Roger
méditait, les coudes sur son bureau, se demandant à quelle revue il
allait présenter son _Yvonne_, pour qu’elle rencontrât le maximum des
chances d’un rapide succès, lorsque se manifesta l’imprévu, loi de toute
carrière artistique.
Il se manifesta, cette fois, par la voix du téléphone, dont le
grelottement impératif secoua le silence du bureau. Le romancier
s’empara des récepteurs, et la conversation s’engagea, privée
d’artifices littéraires, mais non pas d’intérêt.
--Allo! monsieur Mauroy?
--Lui-même.
--Ici, Lemernier, du _Grand Journal_.
--Ah! bonjour, vieux! Ça va?
--Oui; écoute, veux-tu nous rendre un service?
--On oblige toujours le _Grand Journal_ avec plaisir.
--Nous avons un trou soudain. Un roman de Jeanne Pithiviers qui nous
manque, d’autres qui ne sont pas prêts... le patron est affolé. As-tu
quelque chose de disponible, pas trop long?
--Oui, j’ai ça.
--Dans notre genre, hein?
--Naturellement.
--Apporte-moi ton ours ce soir; il passera d’ici trois ou quatre
semaines, après le feuilleton en cours. Au revoir.
--Merci!
--Pour rien. A tout à l’heure, Mauroy.
Le lendemain, Roger remettait un double de son ouvrage chez Gauvin,
suivant les termes du contrat qu’il avait passé naguère avec l’éditeur
de la rue Racine, lequel, prévoyant la brillante carrière que ne pouvait
manquer de fournir l’incisif botaniste des _Orchidées_, se l’était de
bonne heure attaché. Après quoi, l’esprit complètement écarté de ce
manuscrit pour lequel il ne pouvait ni ne souhaitait plus rien, l’homme
de lettres se mit allègrement à une importante nouvelle destinée à faire
connaître les chiffonniers de Saint-Ouen, milieu infiniment pittoresque,
sur quoi Roger s’était documenté de première main.