Elinor vit avec une grande inquiétude l'abattement de son ami; sa
visite ne put lui procurer une satisfaction complète, puisque
lui-même ne paraissait pas en éprouver. Il était évident qu'il avait
une peine secrète au fond de l'ame; elle aurait voulu du moins voir
aussi clairement qu'il conservait pour elle cette tendre affection
qu'elle croyait lui avoir inspirée. Mais actuellement rien ne lui
paraissait plus incertain; et l'extrême réserve de ses manières
contredisait un jour ce qu'un regard plus animé, une inflexion de
voix plus tendre lui avaient fait espérer la veille.
Il les joignit elle et Maria le lendemain au déjeûner avant que les
deux autres dames fussent descendues. Maria persuadée que plus il
était silencieux, en général plus il désirait d'être seul avec
Elinor, les quitta sous quelque prétexte. Mais avant qu'elle fût à la
moitié des escaliers, elle entendit ouvrir la porte de la chambre;
curieuse elle se retourne, et à son grand étonnement elle vit Edward
prêt à sortir de la maison; elle ne put retenir un cri de surprise!
Bon Dieu; où allez-vous donc, lui cria-t-elle?
--Comme vous n'êtes pas encore rassemblées pour le déjeûner, je vais
voir mes chevaux au village, et je reviendrai bientôt. Maria leva les
yeux au ciel et rentra près d'Elinor; elle la trouva debout devant la
fenêtre. Si Maria l'eût bien regardée, peut-être aurait-elle surpris
quelques larmes dans ses yeux, mais elles rentrèrent bientôt
en-dedans, et le déjeûner fut préparé comme à l'ordinaire.
Edward revint avec assez d'admiration de la contrée, pour se
raccommoder un peu avec Maria; dans sa course au village, il avait vu
plusieurs parties de la vallée à leur avantage, et le village lui-même
situé plus haut que la chaumière présentait un point de vue qui
l'avait enchanté. C'était un de ces sujets de conversation qui
électrisait toujours Maria. Elle commença à décrire avec feu sa
propre admiration, et à dépeindre avec un détail minutieux chaque objet
qui l'avait particulièrement frappée, quand Edward l'interrompit.
--N'allez pas trop loin, Maria, lui dit-il, rappelez-vous que je
n'entends rien au pittoresque, et que je vous ai souvent blessée malgré
moi, par mon ignorance de ce qu'il faut admirer. Je suis très capable
d'appeler _montueuse_ et _pénible_ une colline que je devrais nommer
_hardie_ et _majestueuse_; _raboteux_ ce qui doit être _irrégulier_, ou
d'oublier qu'un lointain que je ne vois pas, est voilé par une brume.
Il faudrait apprendre la langue de l'enthousiasme, et j'avoue que je
l'ignore. Soyez contente de l'admiration que je puis donner; je trouve
que c'est un très beau pays. Les collines sont bien découpées, les
bois me semblent pleins de beaux arbres; les vallées sont agréablement
situées, embellies de riches prairies, et de plusieurs jolies fermes
répandues çà et là. Il répond exactement à toutes mes idées d'un beau
pays, parce qu'il unit la beauté avec l'utilité, et j'ose dire aussi
qu'il est très _pittoresque_, puisque vous l'admirez; je puis croire
aisément qu'il est plein de rocs mousseux, de bosquets épais, de petits
ruisseaux murmurans; mais tout cela est perdu pour moi. Vous savez
que je n'ai rien de pittoresque dans mes goûts.
--Je crains que ce ne soit que trop vrai, dit Maria, mais pourquoi
voulez-vous vous en glorifier?
--J'ai peur, dit Elinor, que pour éviter un genre d'affectation,
Edward ne tombe dans un autre. Parce qu'il a vu quelques personnes
prétendre à l'admiration de la belle nature bien au-dessus de ce
qu'elles sentaient, dégoûté de cette prétention, il donne dans
l'excès contraire, et il affecte plus d'indifférence pour ces objets
qu'il n'en a réellement.
--Je n'ai je vous assure nulle prétention à l'indifférence pour les
vraies beautés de la nature; je les aime et je les admire, mais non
pas peut-être d'après les règles _pittoresques_; je préfère un bel
arbre bien grand, bien droit, bien formé à un vieux tronc tordu,
penché, rabougri, couvert de plantes parasites, j'ai plus de plaisir
à voir une ferme en bon état, qu'à voir une ruine ou une vieille
tour.
Maria regarda Edward avec mépris, et sa soeur avec compassion. La
conversation tomba. Maria demeura pensive et silencieuse, jusqu'à ce
qu'un nouvel objet réveillât son attention. Elle était assise près
d'Edward, et celui-ci en prenant sa tasse de thé, passa sa main si
directement devant elle, qu'elle ne put s'empêcher de remarquer à son
doigt un anneau avec une natte de cheveux.
--Je ne vous ai jamais vu porter de bague, Edward, lui dit-elle,
montrez-moi celle-là; sont-ce des cheveux de Fanny? Je me rappelle
qu'elle vous en avait promis; ses cheveux me paraissaient plus
foncés, ce n'est pas d'elle.
Maria comme à son ordinaire avait parlé sans réfléchir, mais quand
elle vit combien elle avait fait de peine à Edward, elle fut plus
fâchée que lui-même de son étourderie. Il rougit jusqu'au blanc des
yeux, jeta un regard rapide sur Elinor, et dit enfin: oui, ce sont
des cheveux de ma soeur; le travail change toujours les nuances.
Elinor avait rencontré son regard, il pénétra au fond de son ame, ce
seul regard lui avait dit que ces cheveux étaient les siens; Maria en
était tout aussi persuadée. La seule différence c'est qu'elle croyait
que c'était un don d'Elinor; et que celle-ci qui savait en conscience
qu'elle ne lui avait point donné de ses cheveux, crut qu'il s'en
était procuré par quelque moyen inconnu, ou qu'il les avait coupés
par derrière sans qu'elle s'en fût aperçue, lorsqu'elle avait quitté
Norland. La couleur était bien la même, et la rougeur et le regard
d'Edward avaient porté dans son coeur cette douce conviction. Elle
était bien loin de lui en vouloir, et n'ayant plus l'air d'y faire
attention, elle parla d'autre chose. L'embarras d'Edward dura quelque
temps, et finit par une tristesse encore plus marquée, et qui dura la
matinée entière.
Maria se reprocha vivement ce qui lui était échappé; elle aurait été
plus indulgente pour elle-même, si elle avait pu savoir combien peu
sa soeur était offensée, et le plaisir secret qu'elle lui avait
procuré.
Dans le milieu du jour on eut la visite de sir Georges et de madame
Jennings, qui ayant entendu dire qu'un gentilhomme était arrivé à la
Chaumière, venaient savoir qui c'était. Avec le secours de sa
belle-mère, sir Georges ne fut pas long-temps à découvrir que le nom
d'Edward Ferrars commençait par un E. et un F., et que c'était là
l'amoureux d'Elinor, dont la petite Emma avait parlé. Cette
découverte aurait valu beaucoup de railleries à la pauvre Elinor, si
la présence d'Edward qu'ils connaissaient aussi peu, ne les avait pas
retenus. Mais ni les coups-d'oeils significatifs, ni les sourires
malins ne lui furent épargnés. Sir Georges ne venait jamais chez les
Dashwood sans les inviter à prendre le thé au Parc dans la soirée ou
à dîner le lendemain. Cette fois en l'honneur du nouveau venu, qu'il
était fier de contribuer à amuser; l'invitation fut pour le soir et
pour le lendemain.
--Venez tous prendre le thé avec nous ce soir, dit-il, nous sommes
tout-à-fait seuls, mais demain nous avons beaucoup de monde, et il
faut absolument dîner au Parc.
Madame Jennings les pressa d'accepter. On dansera dans la soirée,
dit-elle, et cela doit tenter miss Maria.
--Danser! s'écria-t-elle, impossible; qui peut penser à danser!
--Qui! vous même, ma belle, et la petite Emma, et les Carey, et les
Whitalers. Comment, ma chère, vous pensez de bonne foi que personne
ne peut danser, parce que quelqu'un... que je ne nomme pas est parti!
--Je voudrais de toute mon ame, dit sir Georges, que Willoughby fût
encore avec nous.
Ces mots et la rougeur de Maria donnèrent de nouveaux soupçons à
Edward. Qui donc est ce Willoughby, demanda-t-il à voix basse à
Elinor, près de qui il était assis? Elle le lui dit en peu de mots;
mais la contenance et la physionomie de Maria parlaient plus
clairement. Edward en vit assez pour comprendre ce qui en était, et
quand les visiteurs furent partis, il s'approcha d'elle et lui dit à
demi voix: J'ai deviné; dois-je vous dire ce que j'ai deviné?
--Quoi donc?.... Qu'entendez-vous?
--Dois-je le dire?
--Certainement.
--Eh bien, j'ai deviné que M. Willoughby chasse.
--Maria fut surprise et confuse, cependant elle ne put s'empêcher de
rire de sa douce et fine raillerie, et après un moment de silence,
elle lui dit: Oh Edward! comment pouvez-vous... Mais le temps viendra
où j'oserai.... Je suis sûre que vous l'aimerez.
--Je n'en doute pas, répondit-il avec amitié. Cet aveu naïf de Maria
l'avait touché; il croyait qu'il y avait une plaisanterie établie sur
elle et sur Willoughby sans conséquence, et que Maria s'en
défendrait, ou plaisanterait elle-même. Mais elle avait répondu tout
autrement qu'il ne s'y attendait; et il sentit que c'était plus
sérieux qu'il ne l'avait cru.