Madame Dashwood ne fut pas du tout surprise en voyant entrer Edward.
Dans son opinion rien n'était plus naturel que sa visite à Barton,
elle l'était bien plus qu'il n'y fût pas encore venu; aussi le
reçut-elle avec de telles expressions de joie et d'amitié, que sa
réserve et sa froideur ne purent tenir contre un tel accueil. Elles
avaient déja diminué avant d'entrer dans la maison, la manière toute
naturelle d'Elinor, l'avait un peu ranimé; celle de madame Dashwood
si bonne, si amicale, le mit entièrement à son aise. Elle était si
parfaitement aimable, qu'un homme ne pouvait être amoureux de l'une
de ses filles, sans l'être aussi de la mère; et il n'eut pas causé
une demi-heure avec elle, qu'Elinor eut la satisfaction de le voir
aussi bien à son gré qu'elle l'avait toujours vu. Son affection pour
toute la famille se réveilla en entier, ainsi que son tendre intérêt
pour leur bonheur. Il n'était pas gai cependant, un poids semblait
peser sur son coeur; il fit l'éloge de leur habitation, il admira
la vue, il fut attentif, bon, aimable, mais il avait un fond de
tristesse qu'elles remarquèrent toutes. Madame Dashwood l'attribua à
quelque manque de libéralité de sa mère, et s'indigna intérieurement
contre les parens avares. Quelles sont à présent les vues de madame
Ferrars sur vous, Edward, lui dit-elle, lorsqu'après dîner ils
causaient autour du feu; devez-vous encore être un grand orateur en
dépit de vous-même?
--Non, madame, ma mère est à présent convaincue que je n'ai pas plus
de talens que d'inclination pour la politique.
--Mais comment donc deviendrez-vous célèbre? car il faut absolument
qu'on parle de vous dans le monde pour satisfaire votre famille; et
mon cher Edward, il faut vous rendre justice, n'ayant aucun goût de
dépense, aucun désir d'obtenir une place, aucune envie de briller et
de faire parade de votre savoir, cela vous sera difficile.
--Vous dites très vrai, madame, je n'ai comme vous le dites aucun
désir d'être distingué, et j'ai toutes les raisons possibles
d'espérer que je ne le serai jamais. Grâce au ciel, on ne peut pas
m'obliger d'avoir du génie et de l'éloquence!
--Vous en auriez autant et plus que beaucoup de gens qui s'en
vantent, si vous vouliez vous mettre en avant, mais vous n'avez point
d'ambition et tous vos désirs sont modérés.
--Comme ceux de tout le monde, madame; je désire autant que qui que
ce soit d'être parfaitement heureux, mais je veux l'être à ma
manière, et chacun, je crois, en dit autant. Ni la richesse ni les
grandeurs ne peuvent faire mon bonheur.
--Je le crois bien, dit Maria, qu'est-ce que la richesse et les
grandeurs ont à démêler avec le bonheur?
--Les grandeurs fort peu, dit Elinor, mais l'argent beaucoup plus.
--Elinor, est-ce bien vous qui dites cela? s'écria Maria, l'argent ne
peut donner le bonheur qu'à ceux qui n'ont pas d'autres moyens d'être
heureux. Tout ce qui est au-dessus du nécessaire est inutile, et ne
peut donner aucune satisfaction réelle.
--Peut-être, dit en souriant Elinor, nous arriverons au même point;
votre _nécessaire_ et ma _richesse_ seront je crois à-peu-près
semblables; voyons à combien fixez-vous votre nécessaire?
--A dix-huit cents ou deux mille pièces de revenu, pas plus que cela.
--Elinor rit: deux mille pièces de revenu! je me croirais trop riche
avec mille.
--Et cependant deux mille sont un revenu très borné, dit Maria; une
famille de gens comme il faut ne peut pas s'entretenir à moins. Je
suis sûre qu'il n'y a nulle extravagance dans ma demande; ce qu'il
faut de domestiques, une voiture, un caricle, un train de chasse
n'exigent pas moins.
--Elinor sourit encore, en la voyant décrire d'avance sa vie de
Haute-Combe.
--Un train de chasse! dit Edward, au nom du ciel pourquoi voulez-vous
en avoir un? êtes-vous devenue la Diane de ces bois?
--Maria rougit; non.... je ne chasse pas.... mais....
--Ah! j'entends, le possesseur de vos deux mille guinées peut être un
chasseur.
--Je voudrais, dit Emma, qu'une bonne fée nous rendît toutes bien
riches.
--Et moi aussi, s'écria Maria, avec ses yeux brillans de plaisir, en
pensant avec qui elle partagerait ses richesses.
--J'accepte aussi le don de la fée, dit Elinor, avec la même pensée
secrète.
--Ah! que nous serions heureuses, dit la petite Emma en frappant les
mains de joie; mais je ne sais pas à quoi j'emploierais mon argent!
--Pour moi, dit la bonne maman, je ne sais ce que je ferais d'une
grande fortune, si mes enfans étaient toutes riches sans mon secours.
--Votre coeur, maman, dit Elinor, trouverait assez d'enfans pour
qui vous seriez la bonne fée; et puis les embellissemens de notre
chaumière.
--Moi, dit Edward, je vous vois, mesdames, établies dans une des plus
belles places de Londres. Ah! quel heureux jour pour les libraires,
les magasins de musique, de gravures. Vous, miss Elinor, vous vous
feriez d'abord un cabinet des plus beaux tableaux; pour Maria, il n'y
aurait pas assez de bonne musique à Londres, elle ferait arriver
toute celle d'Italie, ses livres, et les fameux poëtes; elle
achetterait les éditions entières, pour qu'elles ne tombassent pas en
des mains indignes... Pardon, Maria, je n'ai pas, comme vous le
voyez, oublié nos anciennes disputes.
--J'aime tout ce qui me rappelle le passé, Edward, lui dit-elle; que
ce soit gai ou mélancolique, vous ne m'offenserez jamais en me le
rappelant. Vous avez raison d'ailleurs en supposant que j'achetterais
beaucoup de livres et de musique; mais ma fortune cependant ne serait
pas toute employée à cet usage, je vous assure.
--Vous en donneriez une partie, je parie, à l'auteur qui prendrait la
défense de votre maxime favorite, et qui prouverait qu'on ne peut
aimer qu'une fois en la vie; car votre opinion n'est pas changée, je
suppose.
--Moins que jamais; à mon âge les opinions sont fixées.
--Maria, dit Elinor, est ferme dans ses principes, comme vous le
voyez, elle n'a pas du tout changé.
--Seulement, dit Edward, je la trouve un peu plus grave.
--Je puis vous faire le même reproche, dit-elle, vous n'êtes pas trop
gai vous-même.
--Pourquoi pensez-vous cela, répondit-il en étouffant un soupir? la
gaîté n'a jamais fait partie de mon caractère.
--Ni de celui de Maria, dit Elinor; elle sent très vivement, et
s'exprime de même; quand un sujet l'anime, elle en parle avec feu;
mais le plus souvent, elle n'est pas réellement disposée à la gaîté.
--Je crois que vous avez raison, dit Edward. Cependant elle passera
toujours pour une jeune personne très-vive et très-animée.
--On se trompe bien souvent, reprit Elinor, en jugeant le caractère
ou l'esprit de ceux que l'on ne voit que dans le monde; on est
quelquefois entraîné, ou par ce qu'on dit soi-même, ou par ce qu'on
entend dire aux autres. Maria est très franche, et se laisse aller à
dire tout ce qui lui passe dans la tête sans se donner le tems de
réfléchir; c'est là notre querelle habituelle. Quelquefois, avec un
coeur excellent, elle dit des choses qui feraient douter de sa
bonté; et moi qui sais comme elle est bonne dans le fond, je n'aime
pas à la voir mal jugée.
--Maria embrassa sa soeur et lui dit: il me suffit que vous et tous
ceux que j'aime me rendent justice. L'opinion de ceux qui me sont
indifférens m'est aussi très indifférente. Je suis sûre, Edward, que
vous êtes de mon avis, car vous ne vous donnez pas grand peine non
plus pour paraître aimable envers ceux dont vous ne vous souciez pas.
--J'en conviens, répondit-il, et je m'en blâme; je suis tout-à-fait
dans le fond de l'avis de votre soeur. Cette politesse générale,
qui rend si agréable en société, est bien préférable à votre
franchise et à ma maussaderie; je le sens; mais il ne dépend pas de
moi d'être autrement; je suis si ridiculement timide, que cela me
rend souvent négligent et presque impoli, quoique je n'aie jamais
l'intention d'offenser personne. Je crois que j'étais destiné par la
nature à la vie simple et retirée; tant je suis mal à mon aise dans
le grand monde.
--Maria ne peut pas donner sa timidité pour excuse, dit Elinor.
--Elle connaît trop bien ses avantages pour être timide, répliqua
Edward, la timidité est toujours l'effet du sentiment de son
infériorité. Si je pouvais me persuader que mes manières sont aisées
et gracieuses je ne serais pas timide.
--Vous seriez toujours réservé, dit Maria, et c'est encore pis.
--Réservé! Maria, dit-il, qu'entendez-vous par là?
--Caché, mystérieux, si vous l'aimez mieux, renfermant vos sentimens
en vous-même.
--Je ne vous entends pas davantage, dit-il en rougissant; caché,
mystérieux, en quelle manière? qu'ai-je donc à confier?...
pouvez-vous supposer.......
--Je ne suppose rien, monsieur, dit Maria dédaigneusement.
L'émotion d'Edward n'échappa point à Elinor; elle en fut surprise,
mais s'efforça de rire de cette attaque. Ne connaissez-vous pas assez
ma soeur, lui dit-elle, pour comprendre ce qu'elle vient de dire?
Ne savez-vous pas qu'elle appelle être _réservé_, lorsqu'on n'est pas
toujours dans l'enthousiasme et le ravissement?
Edward ne répondit rien; mais il redevint sérieux, occupé, et resta
quelque temps absorbé dans ses pensées.