Cette île devenait une échelle entre notre pays et celui que nous

allions conquérir; elle achevait la conquête de la Méditerranée, et

jamais la France n'était arrivée à un si haut degré de puissance. A

cinq heures nos troupes entrèrent dans les forts et furent saluées par

la flotte, de cinq cents coups de canon.

Nous étions sortis les premiers de Toulon, nous entrâmes les derniers Ã

Malte; nous ne pûmes aller à terre que le 14 au matin. Je connaissais

cette ville surprenante; je ne fus pas moins frappé, la seconde fois,

de l'aspect imposant qui la caractérise.

On hésite en géographie si l'on doit attacher Malte à l'Europe ou Ã

l'Afrique. La figure des Maltais, leur caractère moral, la couleur, le

langage, doivent décider la question en faveur de l'Afrique.

Français et Maltais, tous étaient très surpris de se trouver sur le

même sol; chez nous c'était de l'enthousiasme, chez eux de la

stupéfaction.

On délivra tous les esclaves turcs et arabes; jamais la joie ne fut

prononcée d'une manière plus expressive: lorsqu'ils rencontraient les

Français, la reconnaissance se peignait dans leurs yeux d'une manière

si touchante, qu'à plusieurs reprises elle me fit verser des larmes; ce

fut un vrai bonheur que j'éprouvai à Malte. Pour prendre une idée de

leur extrême satisfaction dans cette circonstance, il faut savoir que

leur gouvernement ne les rachetait et ne les échangeait jamais, que

leur esclavage n'était adouci par aucun espoir: ils ne pouvaient pas

même rêver la fin de leurs peines.

J'allai chercher mes anciennes connaissances: je revis avec un plaisir

nouveau les belles peintures à fresque du Calabrese dont les voûtes de

l'église de S.-Jean sont décorées, et le magnifique tableau de Michel

Ange de Caravage, dans la sacristie de la même église. J'allai à la

bibliothèque; et j'y vis un vase étrusque, trouvé au Gose, de la plus

belle espèce et pour la terre et pour la peinture. Je fis le dessin

d'un vase de verre d'une très grande proportion, celui d'une lampe

trouvée de même au Gose, celui encore d'une espèce de disque votif en

pierre, portant en bas-relief sur l'une de ses faces; un sphinx avec la

patte sur une tête de bélier: le travail n'en est pas précieux, mais il

y a trop de style pour laisser douter, que ce morceau ne soit antique;

le reste des curiosités est gravé dans le Voyage pittoresque d'Italie.

On avait trouvé depuis quelques mois une sépulture près la cité, dans

un lieu appelé Earbaçeo.

Le quatrième jour, le général nous donna un souper où furent admis les

membres des autorités nouvellement constituées. Ils virent avec autant

de surprise que d'admiration l'élégance martiale de nos généraux, cette

assemblée d'officiers: rayonnants de santé, de vie, de gloire, et

d'espérance; ils furent frappés de la physionomie imposante du général

en chef, dont l'expression agrandissait la stature.

Le mouvement qui avait régné dans la ville à notre arrivée avait fait

fermer les cafés et autres lieux publics: les bourgeois, encore étonnés

des événements, se tenaient clos dans leurs maisons; nos soldats, la

tête échauffée par le soleil et par le vin, avaient épouvanté les

habitants, qui avaient fermé leurs boutiques et caché leurs femmes.

Cette belle ville, où nous ne voyions que nous, nous parut triste; ces

forts, ces châteaux, ces bastions, ces formidables fortifications qui

semblaient dire à l'armée que rien ne pouvait plus l'arrêter et qu'elle

n'avait plus qu'à marcher à la victoire, la firent retourner avec

plaisir à bord. Le vent s'opposait cependant à notre sortie; j'en

profitai pour faire trois vues de l'intérieur du port.

La journée du 19 se passa à courir des bordées devant le port.

Le matin du 20, le général sortit, laissant dans l'île quatre mille

hommes de troupes, commandés par le général Vaubois, deux officiers de

génie et d'artillerie, un commissaire civil, et enfin tous ceux qui,

poussés par une inquiète curiosité, s'étaient embarqués sans trop de

réflexion, qui, par une suite de leur inconstance ou de leur

inconséquence, s'étaient dégoûtés sur la route, et qui, fatigués des

inconvénients inséparables des voyages, les comptaient au nombre des

injustices, qu'à les en croire, on leur faisait éprouver. J'en ai vu

qui, peu touchés des beautés de Malte, de la commodité des ports, et de

l'avantage de sa situation, trouvaient ridicule qu'un rocher sous le

climat de l'Afrique ne fût pas aussi vert que la vallée de Montmorency:

comme si chaque contrée n'avait pas reçu des dons particuliers de la

nature! Voyager n'est-ce pas en jouir? et ne les détruit-on pas en

cherchant à les comparer?

Si l'aspect de Malte est aride, peut-on voir sans admiration que la

plus petite colline qui recèle quelque peu de terre soit toujours un

jardin aussi délicieux qu'abondant, où l'on pourrait acclimater toutes

les plantes de l'Asie et de l'Afrique? Cette espèce de première serre

chaude pourrait servir à en alimenter une autre à Toulon, et, par degré,

en amener les productions jusqu'à Paris, sans leur avoir fait éprouver

les secousses trop vives qu'occasionne l'extrême différence des

climats: peut-être y naturaliserait-on une grande partie des plantes

exotiques que nous faisons venir à grands frais chaque année dans nos

serres, qui y languissent la seconde année, et y périssent, la

troisième. Les expériences déjà faites sur les animaux me semblent

venir à l'appui de ce système de graduation.

_Départ de Malte.--La Flotte Française échappe dans une Brume Ã

l'Escadre de l'Amiral Nelson.--Arrivée devant Alexandrie_.

Toute la journée du 20 Juin fut employée à rassembler l'armée,

l'escadre légère, et les convois. Vers les six heures on signala de se

mettre en ordre de marche: le mouvement fut général dans tous les sens,

et produisit la confusion.

Obligés de céder le passage à l'_Amiral_, nous nous aperçûmes un peu

tard que la frégate la _Léoben_ venait sur nous: l'officier de quart

prétendait que la _Léoben_ avait tort, et s'en tint strictement à la

tactique; le capitaine, plus occupé de sauver la frégate contre la

règle que de donner un tort à la _Léoben_, ordonna une manoeuvre;

l'officier en ordonna une autre: il y eut un moment d'inertie; il ne

fut plus temps d'opérer. Je conçus notre danger à la contraction de

toute la personne de notre capitaine: Nous aborderons! nous allons

aborder! nous abordons! furent les trois mots prononcés consécutivement;

et le temps de les prononcer celui qu'il fallait pour décider de notre

sort. Les bâtiments s'approchent, les agrès s'engagent, se déchirent;

une demi manoeuvre de la _Léoben_ nous fait présenter son flanc, et le

choc est amorti par des roues de trains d'artillerie attachées contre

son bordage; elles sont fracassées: les cris de quatre cents personnes,

les bras étendus vers le ciel, me font croire un instant que la

_Léoben_ est la victime de ce premier choc; nous voulons faire un

mouvement pour éviter ou diminuer le second, nous trouvons à tribord

l'_Artémise_ qui nous arrivait dans le sens contraire, et, en avant, la

proue d'un vaisseau de 74, que nous n'eûmes pas le temps de

reconnaître. L'effroi fut à son comble; nous étions devenus un point où

tous les dangers se concentraient à la fois. Le second mouvement de la

_Léoben_ nous présentait la partie de l'avant; sa vergue de misaine

entra sur notre pont. Cet incident, qui pouvait être funeste à bien du

monde, tourna à notre avantage; les matelots, et notamment les Turcs

qui nous étaient arrivés, se jetèrent sur cette vergue, et firent de

tels efforts pour la repousser, que le coup, qui n'était point appuyé

par le vent, fut amorti; et cette fois nous en fûmes quittes pour un

trou fait dans la partie haute de notre bordage par l'ancre de la

_Léoben_. L'_Artémise_ avait glissé à notre poupe; le vaisseau avait

avancé; les efforts pour le débarrasser de la vergue de la _Léoben_

l'avaient repoussé au large, et tous ces dangers, qui s'étaient

amoncelés sur nous comme les huées pendant l'orage, se dissipèrent

encore plus promptement. Il ne nous resta que la fureur de notre

officier de quart, qui aurait voulu que nous eussions tous péri, pour

prouver à son camarade que c'était lui qu'il fallait accuser. Nous

dûmes notre salut à la faiblesse du vent, et aux trains d'artillerie

qui affaiblirent le premier choc. Deux bâtiments marchands qui se

heurtent peuvent se faire quelque mal, mais non s'anéantir: il n'en est

pas de même de deux vaisseaux de guerre; il est bien rare que l'un ou

l'autre ne périsse, et souvent tous les deux.

Le 21, nous eûmes toute la journée un calme plat, et toute la chaleur

du soleil de la fin de Juin au trente-cinquième degré.

Dans la nuit, une brise nous mit en pleine route. L'ordre de la marche

fut changé.

Le 22, on mit le convoi en avant, l'armée derrière, et nous sur le

flanc gauche.

Les 23, 24, et 25, nous eûmes un temps fait, vent arrière, qui nous eût

menés à Candie, si nous n'eussions pas eu notre convoi qu'il fallait

attendre à tout moment.

Les vents de nord et de nord-est sont les vents alizés de la

Méditerranée pendant les trois mois de Juin, Juillet et Août; ce qui

rend la navigation de cette saison délicieuse pour aller au sud et Ã

l'ouest, mais ce qui en même temps fait dépendre du hasard tous les

retours, parce qu'il faut les faire dans les mauvaises saisons.

Du 25 au 26, nous fîmes quarante-huit lieues par une brise qui était

presque du vent. On nous fit signal à onze heures de faire chasse pour

trouver la terre; nous découvrîmes la partie de l'ouest de Candie Ã

quatre heures. Je vis le mont Ida de vingt lieues; je le dessinai Ã

quinze; Je n'en voyais que le sommet et la base, le reste de l'île se

perdant dans la brume; mais je craignais qu'elle ne m'échappât dans la

nuit, et de n'avoir pas pris le contour de la montagne où naquit

Jupiter, et qui fut la patrie de presque tous les dieux.

J'aurais eu le plus grand désir de voir le royaume de Minos, de

chercher quelques vestiges du labyrinthe; mais ce que j'avais prévu

arriva, l'excellent vent que nous avions nous tint éloignés de l'île.

Le 27, à cinq heures, je trouvai que nous avions cheminé dans la

direction de la côte de l'est sans nous en approcher; le vent avait été

si fort pendant la nuit que tout le convoi était dispersé: nous

passâmes toute la matinée à le rassembler, et à diminuer de voiles pour

l'attendre. C'était pendant cette manoeuvre que, par une brume épaisse,

le hasard nous dérobait à la flotte anglaise, qui, à six lieues de

distance, gouvernant à l'ouest, allait nous cherchant à la côte du

nord.

Le soir du 28, on nous signala de passer à poupe de l'_Orient_. Il

serait aussi difficile de donner que de prendre une idée exacte du

sentiment que nous éprouvâmes à l'approche de ce sanctuaire du pouvoir,

dictant ses décrets, au milieu de trois cents voiles, dans le mystère

et le silence de la nuit: la lune n'éclairait ce tableau qu'autant

qu'il fallait pour en faire jouir. Nous étions cinq cents sur le pont,

on aurait entendu voler une mouche; la respiration même était

suspendue. On ordonna à notre capitaine de se rendre à bord du

commandant. Quelle fut ma joie à son retour, lorsqu'il nous dit que

nous étions dépêchés en avant pour aller chercher notre consul Ã

Alexandrie, et savoir si on était instruit de notre marche et quelles

étaient les dispositions de cette ville à notre égard; qu'il nous était

réservé d'aborder les premiers en Afrique pour y recueillir nos

compatriotes, et les mettre à l'abri du premier mouvement des habitants

à l'approche de la flotte. Dès cet instant nous déployâmes toutes les

voiles pour faire le plus vite qu'il nous serait possible les soixante

lieues qui nous restaient à parcourir; mais le vent nous manqua toute

la nuit du 28 au 29: nous eûmes quelques heures de brise, et le reste

du temps nous ne fîmes de chemin que par le mouvement donné à la mer,

et les courants qui portaient sur le point que nous devions

atteindre.

Notre mission, après avoir prévenu les Francs de se tenir sur leurs

gardes, était de venir retrouver l'armée qui devait croiser, et nous

attendre à six lieues du cap Brûlé. À midi, nous étions à trente lieues

d'Alexandrie; à quatre heures les gabiers crièrent _terre_; à six nous

la vîmes du pont: nous eûmes toute la nuit la brise; à la pointe du

jour je vis la côte à l'ouest, qui s'étendait comme un ruban blanc sur

l'horizon bleuâtre de la mer. Pas un arbre, pas une habitation; ce

n'était pas seulement la nature attristée, mais la destruction de la

nature, mais le silence et la mort. La gaieté de nos soldats n'en fut

pas altérée; un d'eux dit à son camarade en lui montrant le désert:

Tiens, regarde, voilà les six arpents qu'on t'a décrétés. Le rire

général que fit éclater cette plaisanterie peut servir de preuve que le

courage est désintéressé, ou du moins qu'il a sa source dans de plus

nobles sentiments.

Ces parages sont périlleux dans les temps d'orage et dans les brumes de

l'hiver, parce qu'alors la côte basse disparaît, et qu'on ne l'aperçoit

que lorsqu'il n'est plus temps de l'éviter. Mais le bonheur qui nous

accompagnait nous laissa maîtres de manoeuvrer sur le cap Durazzo, que

nous cherchions en tirant à l'est quart de sud.

À dix lieues du cap, à cinq d'Alexandrie, nous vîmes une ruine que l'on

appelle la Tour des Arabes; à midi j'en fis un dessin. Cette ruine me

parut un carré bastionné; à quelque distance il y a une tour. J'aurais

bien désiré pouvoir mieux en distinguer les détails, juger si c'est une

fabrique arabe, ou si sa construction est antique, et à quelle

antiquité elle appartient; si c'est la Taposiris des anciens, que

Procope nous donne comme le tombeau d'Osiris, ou le Chersonesus de

Strabon, ou bien Plinthine, dont le golfe tirait son nom. La garnison

d'Alexandrie a poussé depuis des reconnaissances jusqu'à ce poste; mais

les rapports purement militaires de ces reconnaissances n'ont pu porter

aucune lumière sur l'origine de ces ruines, et n'ont fait qu'augmenter

la curiosité qu'inspirent leur masse et leur étendue. En général toute

cette côte de l'ouest, contenant la petite et la grande Syrte de la

Cyrénaïque, autrefois très habitée, qui a eu des républiques, des

gouvernements particuliers, est à présent une des contrées les plus

oubliées de l'univers, et n'est plus rappelée à notre mémoire que par

les superbes médailles qui nous en restent.

De droite et de gauche notre terre promise nous parut plus aride encore

que celle des Juifs. Il est vrai que jusqu'alors elle ne nous avait pas

coûté si cher; que, s'il ne nous avait pas plu des cailles toutes

rôties, notre manne ne s'était pas corrompue; que nous n'avions pas eu

de coliques ardentes et que nous avions encore conservé tout ce qui

était tombé aux Israélites; mais au reste les Arabes Bédouins, qui

errent sur ces côtes, auraient pu équivaloir à ces fléaux, et nous

devenir aussi funestes. On assure cependant que depuis vingt ans ils

ont fait un accord avec la factorerie d'Alexandrie, par lequel, après

plus ou moins d'avanies, ils rendent les naufragés pour vingt piastres

par tête, au lieu de les tuer, comme ils faisaient plus anciennement.

Le lieutenant, que l'on dépêcha à terre, partit à une heure après midi;

il n'avait pas le pied dans le canot que nous attendions son retour et

comptions les instants.

Je fis de trois lieues de distance, une vue d'Alexandrie.

Nous voyions avec la lunette le drapeau tricolore sur la maison de

notre consul: je me figurais la surprise qu'il allait éprouver, et

celle que nous ménagions au shérif d'Alexandrie pour le lendemain.

Quand les ombres du soir dessinèrent les contours de la ville, que je

pus distinguer ces deux ports, ces grandes murailles flanquées de

nombreuses tours, qui n'enferment plus que des mornes de sables, et

quelques jardins où le vert pâle des palmiers tempère à peine l'ardente

blancheur du sol, ce château Turc, ces mosquées, leurs minarets, cette

célèbre colonne de Pompée, mon imagination se reporta sur le passé; je

vis l'art triompher de la nature, le génie d'Alexandre employer la main

active du commerce pour planter sur une côte aride les fondements d'une

ville superbe, et la choisir pour y déposer les trophées des conquêtes

du monde; les Ptolomées y appeler les sciences et les arts, et y

rassembler cette bibliothèque à la destruction de laquelle la barbarie

a employé des années: c'est là, me disais-je, pensant à Cléopâtre, Ã

César, à Antoine, que l'empire de la gloire a cédé à l'empire de la

volupté: je voyais ensuite l'ignorance farouche s'établir sur les

ruines des chefs-d'oeuvre des arts, achevant de les consumer, et

n'ayant cependant pu défigurer encore les beaux développements qui

tenaient aux grands principes de leurs premiers plans. Je fus tiré de

cette préoccupation, de ce bonheur de rêver devant de grands objets,

par un coup de canon tiré de notre bord; pour appeler à l'ordre un

bâtiment qui avait mis tout au vent pour entrer malgré nous Ã

Alexandrie, et y porter, sans doute l'avis de notre marche: la nuit le

déroba bientôt à nos recherches. Notre inquiétude sur le canot

augmentait à chaque moment; et se changeait en terreur. À minuit, nous

entendîmes appeler avec des voix effrayées, et bientôt nous vîmes

entrer notre consul et son drogman, échappant au sabre vengeur et Ã

l'effroi répandu dans le pays. Ils nous apprirent qu'une flotte de

quatorze vaisseaux de guerre anglais n'avait quitté que la veille au

soir le mouillage d'Alexandrie; que les Anglais avaient déclaré qu'ils

nous cherchaient pour nous combattre; ils avaient été pris pour des

Français; et tout le pays, déjà averti de nos projets, et instruit de

la prise de Malte, s'était aussitôt soulevé; on avait fortifié les

châteaux, ajouté des milices aux troupes réglées, et rassemblé une

armée de Bédouins (ce sont les Arabes errants, que les habitants

poursuivent, mais avec lesquels ils s'allient lorsqu'ils ont Ã

combattre un ennemi commun).

La présence des Anglais avait noirci notre horizon. Quand je me

rappelai que trois jours auparavant nous regrettions que le calme nous

retînt, et que sans lui nous serions tombés dans la flotte ennemie, Ã

laquelle nous aurions découvert la nôtre, je me vouai dès lors au

fatalisme, et me recommandai à l'étoile de Bonaparte.

Le shérif n'avait consenti au départ du consul qu'en le faisant

accompagner par des mariniers d'Alexandrie, qui devaient l'y ramener:

ils parlaient la langue franque, et entendaient l'italien; je causai

avec eux: ils ajoutèrent à ce que le consul avait dit, que les Anglais

avaient fait route à l'est pour aller nous chercher à Chypre, où ils

croyaient que nous étions restés.

Nous marchions à la rencontre de notre flotte: la première pointe du

jour nous fit découvrir la première division du convoi; à sept heures,

nous arrivâmes à bord de l'_Orient_.

J'avais été chargé d'accompagner le consul d'Alexandrie; nous avions Ã

dire au général ce qui pouvait le plus vivement l'intéresser dans une

circonstance aussi critique: on avait vu les Anglais, ils pouvaient

arriver à chaque instant; le vent était très fort, le convoi mêlé à la

flotte, et dans une confusion qui eût assuré la défaite la plus

désastreuse si l'ennemi eût paru. Je ne pus pas remarquer un mouvement

d'altération sur la physionomie du général. Il me fit répéter le

rapport qu'on venait de lui faire; et après quelques minutes de silence

il ordonna le débarquement.

_Débarquement au Fort Marabou.--Prise d'Alexandrie_.

Les dispositions furent d'approcher le convoi de terre autant que le

pouvait permettre le danger de faire côte dans un moment où le vent

était aussi fort; les vaisseaux de guerre formaient un cercle de

défense en dehors; toutes les voiles furent amenées, et les ancres

jetées. À peine avions-nous fait cette opération que nous eûmes ordre

d'aller croiser devant la ville aussi près que le vent pourrait nous le

permettre, et de faire de fausses attaques pour faire diversion.

Le vent avait encore augmenté; la mer était si forte que nous

travaillâmes en vain tout le reste du jour pour lever l'ancre. La nuit

fut trop orageuse pour faire cette opération sans risquer de nous

abattre, et couler bas les embarcations et les transports, qui

effectuaient le débarquement avec une peine et des dangers inouïs: les

chaloupes prenaient un à un et à la volée ceux qui descendaient des

vaisseaux; lorsqu'elles en étaient encombrées, les vagues menaçaient Ã

chaque instant de les engloutir, ou bien, poussées par le vent, elles

se rencontraient ou en abordaient d'autres; et, après avoir échappé Ã

tous ces dangers, en arrivant près de la côte elles ne savaient comment

y toucher sans se rompre contre les brisants. Au milieu de la nuit une

embarcation qui ne pouvait plus gouverner passa à notre poupe, et nous

demanda du secours: le danger où je sentais ceux dont elle était

chargée me causa une émotion d'autant plus vive que je croyais

reconnaître la voix de chacun de ceux qui criaient. Nous jetâmes un

câble à ces malheureux; mais à peine l'eurent-ils atteint qu'il fallut

le couper; les vagues faisant heurter l'embarcation contre notre

bâtiment menaçaient de l'ouvrir. Les cris qu'ils jetèrent au moment où

ils se sentirent abandonnés retentirent jusqu'au fond de nos âmes; le

silence qui succéda y apporta encore de plus funestes pensées. L'effroi

était redoublé par les ténèbres, et les opérations étaient aussi lentes

qu'elles étaient désastreuses. Cependant, le 2 Juillet, à six heures du

matin, il y eut assez de troupes à terre pour attaquer et prendre un

petit fort appelé le Marabou. Là fut planté le premier pavillon

tricolore en Afrique.

Le 3, la mer était meilleure: nous appareillâmes tandis que la plage se

couvrait de nos soldats. À midi, ils étaient déjà sous les murs

d'Alexandrie; le centre à la colonne de Pompée, derrière de petits

mornes formés des débris de l'ancienne ville. Ces vieilles murailles

n'offrirent à la valeur de nos soldats qu'une suite de brèches: une

colonne s'ébranla, toutes les autres se déployèrent, marchèrent, et

attaquèrent en même temps; en approchant de mauvais fossés, elles

découvrirent plus de murailles qu'on n'en avait vu d'abord: un feu

d'une vivacité extraordinaire de la part des assiégés étonna un moment

nos troupes, mais ne ralentit point leur impétuosité: on chercha sous

le feu de l'ennemi l'approche la plus praticable; on la trouva Ã

l'angle de l'ouest, où était l'antique port de Kibotos; on monta Ã

l'assaut: Kléber, Menou, Lescale, furent renversés par des coups de feu,

et par la chute des pans de murailles. Koraïm, shérif d'Alexandrie,

qui combattait partout, prit Menou renversé pour le général en chef

blessé à mort, ce qui soutint encore un moment le courage des assiégés.

Personne ne fuyait; il fallut tout tuer sur la brèche, et deux cents

des nôtres y restèrent.

Notre frégate eut ordre de protéger l'entrée du convoi dans le vieux

port; et je saisis cette occasion pour aller à terre. Un ancien préjugé

avait établi que dès qu'un vaisseau franc entrerait dans le port vieux,

l'empire d'Alexandrie serait perdu pour les Musulmans; pour le moment,

notre canot vérifia la prophétie.

Voyages dans la basse et la haute Egypte pendant les campagnes de Bonaparte en 1798 et 1799 · 第 2 / 30 段