«C'est dans ces dernières excursions que j'ai cherché, pa

Produced by Mireille Harmelin, Valérie Duchossoy and the

Online Distributed Proofreaders Europe at

http://dp.rastko.net. This file was produced from images

generously made available by the Bibliothèque nationale

de France (BnF/Gallica)

VOYAGES

DANS

LA BASSE ET LA HAUTE ÉGYPTE,

PENDANT

LES CAMPAGNES DE BONAPARTE,

EN 1798 ET 1799.

PAR VIVANT DENON,

ET LES SAVANTS ATTACHÉS À l'EXPÉDITION DES FRANÇAIS.

_ÉDITION ORNÉE DE CXVIII. PLANCHES EN TAILLE-DOUCE_.

À LONDRES:

CHEZ CHARLES TAYLOR, HATTON GARDEN, ET SHERWOOD, NEELY, ET JONES,

PATERNOSTER ROW.

1817.

[Illustration: MOURAT-BEY]

À BONAPARTE.

_Joindre l'éclat de votre nom à la splendeur des monuments d'Égypte,

c'est rattacher les fastes glorieux de notre siècle aux temps fabuleux

de l'histoire; c'est réchauffer les cendres des_ Sésostris _et des_

Ménès [1], _comme vous conquérants, comme vous bienfaiteurs._

_L'Europe, en apprenant que je vous accompagnais dans l'une de vos plus

mémorables expéditions recevra mon ouvrage avec un avide intérêt. Je

n'ai rien négligé pour le rendre digne du héros à qui je voulais

l'offrir._

VIVANT DENON.

[1: Dans la grande édition originale, imprimée par Didot aîné, on lit

_Mendès_, au lieu de _Ménès_: J'ai rétabli le texte, suivant ce que je

crois avoir été l'intention du voyageur. Ménès ayant été le premier roi,

et en quelque sorte le fondateur de l'Égypte, tandis que Mendès était

une divinité que les Égyptiens adoraient sous la forme d'un _bouc_; ce

ne peut être qu'au premier que le voyageur a voulu assimiler le

conquérant. Cette erreur typographique a fourni aux ennemis du général

Bonaparte le sujet de quelques mauvaises plaisanteries. Elle a été

copiée par les savants traducteurs qui ont rédigé l'édition

Anglaise.]

AVIS DE L'ÉDITEUR.

Jusqu'à ce jour, toutes les relations des voyageurs qui ont décrit

l'Égypte, ont été reçues avec avidité, et les éditions de leurs voyages

ont été successivement et rapidement enlevées, ainsi que les

traductions qui en ont été faites presque dans toutes les langues.

Cependant les récits de ces voyageurs, et surtout de ceux qui avaient

parcouru la Haute-Égypte, étaient si imparfaits; leurs moyens de

visiter, d'examiner, et de représenter les monuments que ce pays recèle

encore, étaient si bornés, que leurs relations servaient plutôt Ã

exciter la curiosité qu'à la satisfaire.

À l'intérêt général que ce pays inspire, soit par l'importance que lui

donnent sa fertilité et sa situation, soit par les souvenirs

historiques qu'il retrace à l'imagination, se joint en ce moment

l'intérêt des grands événements militaires dont il vient d'être le

théâtre; aussi la curiosité est-elle doublement excitée lorsqu'il

paraît aujourd'hui quelque nouvelle publication sur l'Égypte. Deux

grandes nations y ont paru tour à tour victorieuses. «Elles aimeront

toujours à revoir les images des lieux et des monuments témoins de

leurs exploits, tandis que leurs savants y chercheront de nouveaux

sujets d'étude. Par quelle fatalité se fait-il que des rivalités

d'ambition condamnent irrévocablement ce beau pays, ce grand domaine

des artistes du monde entier, ce berceau des sciences, cette magnifique

école encore subsistante d'architecture et de sculpture, à la

destruction, à la misère et à la barbarie? En vain les amis des arts

s'étaient flattés d'un arrangement qui leur aurait permis d'aller

interroger ces mystérieuses constructions aux lieux qui les ont vu

s'élever, et qui semblent encore fiers d'en porter le vénérable fardeau;

il faut y renoncer; le charme est détruit; la porte de l'Égypte vient

de se refermer une autre fois sur l'Europe, et le dernier soldat

Britannique qui évacuera Alexandrie, pourra dire: _voi che vorreste

entrare, perdete via ogni speranza_ [2].

[2: Un homme de lettres m'a communiqué un état qu'il s'était amusé Ã

faire de la dépense que coûteraient, et du nombre de jours que

prendraient, la route de Londres à Thèbes et le retour de Thèbes Ã

Londres, par des diligences, paquebots, et coches d'eau réguliers. En

voici le résumé:

De Londres à Paris. . . . . . . . . . . . . . 5 jours . . 6 louis d'or,

De Paris à Lyon . . . . . . . . . . . . . . . 5 jours . . 6 do.

De Lyon à Marseille, partie par le Rhône 6 jours . . 5 do.

Paquebot de Marseille à Alexandrie . . . 18 do . . 10 do.

D'Alexandrie au Caire par le Canal et le Nil 4 do. . . 2 do.

Du Caire à Thèbes. . . . . . . . . . . . . . 10 do. . . 6 do.

___ ___

48 35

Séjour à Thèbes, au Caire, à Alexandrie, etc. 24 do . . 30 do.

Retour à Londres . . . . . . . . . . . . . 48 do . . 35 do.

_______ _________

Total . . . . . . . . 120 jours. . 100 louis.

_______ _________

Cet ami des arts avait l'intention de fonder et de tenir à Thèbes, un

caravansérail, ou une auberge à l'Européenne.]

Honneur soit donc rendu à ceux qui viennent aujourd'hui nous soulever

la plus grande partie du voile qui nous cachait encore l'Égypte.

Honneur à M. Denon qui, au péril de sa vie, est allé le premier de tous

les savants de l'expédition de Bonaparte, au milieu du fracas des

batailles, et dans l'incertitude du succès, visiter et dessiner des

monuments qui ont fait l'admiration et l'étonnement des siècles

passés.

Il n'entre point dans mon objet de discuter ici le mérite ou

l'extravagance de cette expédition. Contentons-nous de jouir de ses

résultats dans le magnifique ouvrage qu'elle a déjà produit, en

attendant l'ouvrage plus magnifique encore que prépare la Commission

des arts et des sciences de l'Institut d'Égypte.

Les talents de M. Denon sont déjà jugés par toute l'Europe. Sa touche,

fine et spirituelle, l'exactitude de ses dessins, l'agrément de sa

manière, étaient connus par les ouvrages qu'il a publiés antérieurement;

et il passait généralement pour un des meilleurs dessinateurs

existants. Ce dernier ouvrage met le comble à sa réputation d'artiste.

On a peine à concevoir comment un homme seul a pu, en si peu de temps,

et dans des circonstances tellement pénibles et fatigantes, exécuter un

travail aussi prodigieux, et le rendre public d'une manière aussi

brillante, en un espace de temps aussi court, (deux ans après son

retour).

La gravure a répondu aux talents du dessinateur. Si la réputation des

Bertaux, des Coiny et des Malbête n'était pas déjà faite, les planches

qu'ils ont gravées pour ce voyage leur assureraient l'immortalité.

Quoique le style du voyageur soit souvent négligé, le journal du voyage

n'en est pas moins rempli de charmes. M. Denon a su mêler

l'enthousiasme avec la précision, et la gaîté avec l'érudition. Le

récit de ses marches, celui des batailles dont il a été témoin, est vif,

animé et plaisant, sans être dépourvu de sensibilité. On distinguera

surtout la franchise et la candeur avec lesquelles il peint les excès

de l'armée Française d'Égypte.

On lui a reproché avec juste raison d'avoir écrit le journal de son

Voyage, sans aucune division dans les matières, sans aucun repos, sans

aucun chapitre, même sans table qui puisse faciliter la recherche des

objets sur lesquels le lecteur peut désirer de revenir.

J'ai essayé de remédier à cet oubli, en divisant par des intitulés en

Italique, les divers objets que ce journal présente successivement.

Après avoir ainsi fait la part des éloges que méritent l'écrivain, le

dessinateur et les graveurs, il m'est pénible d'en venir à la critique:

mais il est impossible de passer sous silence la manière défectueuse

dont l'impression de l'ouvrage a été conduite. La dissonance de cette

partie de l'exécution avec les autres, est choquante; et elle a

d'autant plus droit de surprendre que c'est le premier imprimeur de

France, le célèbre Didot aîné, auquel la partie typographique a été

confiée.

D'abord, le format, qui n'est propre par son énormité à entrer dans

aucune bibliothèque, présente des marges inutiles d'une étendue

prodigieuse, qui font croire que l'on a eu intention de spéculer sur

l'empressement des lecteurs à se procurer le texte, afin de leur vendre

surabondamment une quantité de papier blanc, et d'associer ainsi

l'intérêt de l'ouvrage à l'intérêt du marchand. Il n'est pas nécessaire

de faire un livre colossal parce qu'on y décrit des colosses.

L'inconvénient de la grandeur de cette publication se fait encore

sentir en Angleterre d'une autre manière. Les droits qui sont établis

sur l'importation des livres étrangers, se perçoivent en raison de leur

poids; aussi a-t-il fallu vendre cet ouvrage à Londres sur le pied de

21 guinées; et sans doute il y sera bientôt à 25, et peut-être 30, car

les deux premières éditions de Paris en ont été enlevées aussitôt

qu'elles ont été achevées, et l'on n'aura bientôt plus que des planches

retouchées.

En second lieu, l'incorrection du texte est au delà de ce que l'on peut

imaginer, lorsque l'on voit des caractères si beaux et si larges, et

des feuilles tirées avec autant de soin; nous pourrions en donner un

errata de deux pages [3]. Outre cela, les dates sont souvent erronées,

et les noms propres des mêmes villes y sont presque toujours écrits de

plusieurs manières différentes.

[3: Parmi ces fautes, je citerai ici l'équivoque ridicule qui se trouve

dans la préface Mendès; et puis, page 91, ligne 30, la plaine _des

moines_ pour la plaine des _Momies_ (en Anglais _the Plain of the

Monks_, édition de M. Phillips), page 22, ligne dernière, _avaries_

pour _avanies_; page 30, ligne 3, _changea_ et _rendit_ pour

_changèrent_ et _rendirent_; page 137, ligne 33, _supérioté_ pour

_supériorité_; page 173, ligne 7, les caisses de _moines_ pour des

caisses des _momies_, page 205, ligne 24, _j'ai crus_ pour _je crus_;

ailleurs, _celle_ pour _celui_, etc.]

La difficulté de lire cette édition a obligé d'en faire une petite en

trois volumes in 12mo., pour ceux qui craindraient de se disloquer le

col, de se casser les reins, ou de se crever les yeux, en lisant

l'original.

Cette petite édition a l'inconvénient d'être encore plus défectueuse

que l'autre; car, outre les mêmes fautes, elle en a qui lui sont

propres, notamment à la page 41, où la dernière ligne de la page 22 de

la grande édition a été totalement oubliée.

Dans l'impossibilité où j'étais de copier toutes les planches de

l'édition de Paris, et voulant faire une édition de ce voyage plus

portative et moins dispendieuse que l'original, j'ai choisi de

préférence les dessins qui intéressent le plus les artistes et les

savants. J'ai mis de côté les vues inutiles des côtes de la

Méditerranée, les représentations des batailles des Français et des

Mamelouks, les vues des villes Égyptiennes modernes, les costumes et

les portraits des personnages principaux du pays qui ont eu des

relations avec l'armée Française, comme étant d'un intérêt beaucoup

inférieur: mais je crois n'avoir rien omis des monuments de l'antiquité,

ainsi qu'on en jugera par la nomenclature qui suit. Il suffit de dire

que mes planches ont été gravées par MM. Landseer, Roffe, Middiman,

Armstrong, Smith, Conte, Newton, Mitan, Poole, Audinet, Cardon, Wise,

Pollard, &c, pour que l'on soit assuré d'avance qu'elles sont au moins

égales à l'original, lorsqu'elles ne lui sont pas supérieures.

J'ai préféré la carte d'Égypte tirée de l'ouvrage du général Reynier, Ã

celle du voyage original; il ne peut pas y avoir deux opinions sur la

supériorité de la première.

Enfin, j'ai joint à cet ouvrage environ un demi-volume de découvertes

et de descriptions ultérieures, publiées tout récemment par les savants

de l'expédition d'Égypte; ce qui assure à mon édition un avantage

remarquable sur les petites éditions Françaises et Anglaises du Voyage

de M. Denon, lesquelles ont été faites à la hâte, et dont aucune n'est

digne de ce bel ouvrage.

PRÉFACE.

Le principal objet d'un auteur, lorsqu'il se décide à faire une préface,

est de donner une idée de son ouvrage. Je remplirai cette espèce de

devoir en insérant ici le Discours que je me proposais de lire, Ã

l'Institut du Caire, à mon retour de la Haute-Égypte.

«Vous m'avez dit, Citoyens, que l'Institut attendait de moi que je lui

rendisse compte de mon Voyage dans la Haute-Égypte, en lui faisant

lecture, dans différentes séances, du journal qui doit accompagner les

dessins que j'ai rapportés. L'envie de répondre au voeu de l'Institut

hâtera la rédaction d'une foule de notes que j'ai prises, sans autre

prétention que de ne rien oublier de tout ce que chaque jour offrait Ã

ma curiosité. Je parcourais un pays que l'Europe ne connaît guère que

de nom; tout y devenait donc important à décrire; et je prévoyais bien

qu'à mon retour chacun m'interrogerait sur ce qui, en raison de ses

études, habituelles ou de son caractère, exciterait davantage sa

curiosité. J'ai dessiné des objets de tous les genres; et si je crains

ici de fatiguer ceux à qui je montre mes nombreuses productions, parce

qu'elles ne leur retracent que ce qu'ils ont sous les yeux, arrivé en

France, je me reprocherai peut-être de ne les avoir pas multipliées

encore davantage, où, pour mieux dire, je gémirai de ce que les

circonstances ne m'en ont laissé ni le temps ni les facilités. Si mon

zèle a mis en oeuvre tout ce que j'ai de moyens, ils ont été

puissamment secondés par le général en chef, en qui les plus vastes

conceptions ne font oublier aucun détail. Comme il savait que le but de

mon voyage était de visiter les monuments de la Haute-Égypte, il me fit

partir avec la division qui devait en faire la conquête. J'ai trouvé

dans le général Desaix un savant, un curieux, un ami des arts; j'en ai

obtenu toutes les complaisances que pouvaient lui permettre les

circonstances. Dans le général Belliard, j'ai trouvé égalité de

caractère, de l'amitié, des soins inaltérables; de l'aménité dans les

officiers; une cordiale obligeance dans tous les soldats de la

vingt-unième demi-brigade; enfin je m'étais identifié de telle sorte au

bataillon qu'elle formait, et au milieu duquel j'avais, si l'on peut

s'exprimer ainsi, établi mon domicile, que j'oubliais le plus souvent

que je faisais la guerre, ou que la guerre était étrangère à mes

occupations.

«Comme on avait à poursuivre un ennemi toujours à cheval, les

mouvements de la division ont toujours été imprévus et multipliés.

J'étais donc obligé quelquefois de passer rapidement sur les monuments

les plus intéressants; quelquefois, de m'arrêter où il n'y avait rien Ã

observer. Mais, si j'ai senti la fatigue des marches infructueuses,

j'ai éprouvé aussi qu'il est souvent avantageux de prendre un premier

aperçu des grandes choses avant de les détailler; que si elles

éblouissent d'abord par leur nombre, elles se classent ensuite dans

l'esprit par la réflexion; que s'il faut conserver avec soin les

premières impressions, ce n'est qu'en l'absence de l'objet qui les a

fait naître qu'on peut les bien examiner, les analyser. J'ai pensé

aussi qu'un artiste voyageur, en se mettant en marche, devait déposer

tout amour-propre de métier; qu'il ne doit pas s'occuper de ce qui peut

ou non composer un beau dessin, mais de l'intérêt que devra

généralement inspirer l'aspect du lieu qu'il se propose de dessiner.

J'ai déjà été récompensé de l'abandon que j'ai fait de cet amour-propre

par la complaisante curiosité que vous avez mise, Citoyens, à observer

avidement le nombre immense des dessins que j'ai rapportés; dessins que

j'ai faits le plus souvent sur mon genou, ou debout, ou même à cheval:

je n'ai jamais pu en terminer un seul à ma volonté, puisque pendant

toute une année je n'ai pas trouvé une seule fois une table assez bien

dressée pour y poser une règle.

«C'est donc pour répondre à vos questions que j'ai fait cette multitude

de dessins, souvent trop petits, parce que nos marches étaient trop

précipitées pour attaquer les détails des objets dont je voulais au

moins vous apporter et l'aspect et l'ensemble. Voilà comme j'ai pris en

masse les pyramides de Sakharah, dont j'ai traversé l'emplacement au

galop pour aller me fixer un mois dans les maisons de boue de

Bénisouef. J'ai employé ce temps à comparer les caractères, dessiner

les figures, les costumes des différents peuples qui habitent

maintenant l'Égypte, leurs fabriques, le gisement de leurs villages.

«Je vis enfin le portique d'Hermopolis; et les grandes masses de ses

ruines me donnèrent la première image de la splendeur de l'architecture

colossale des Égyptiens: sur chaque rocher qui compose cet édifice il

me semblait voir gravé, _Postérité, éternité_.

«Bientôt après Dendérah (Tintyris) m'apprit que ce n'était point dans

les seuls ordres Dorique, Ionique et Corinthien, qu'il fallait chercher

la beauté de l'architecture; que partout où existait l'harmonie des

parties, là était la beauté. Le matin m'avait amené près de ses

édifices, le soir m'en arracha plus agité que satisfait. J'avais vu

cent choses; mille m'étaient échappées: j'étais entré pour la première

fois dans les archives des sciences et des arts. J'eus le pressentiment

que je ne devais rien voir de plus beau en Égypte; et vingt voyages que

j'ai faits depuis à _Dendérah_ m'ont confirmé dans la même opinion. Les

sciences et les arts unis par le bon goût ont décoré le temple d'Isis:

l'astronomie, la morale, la métaphysique, ont ici des formes, et ces

formes décorent des plafonds, des frises, des soubassements, avec

autant de goût et de grâce que nos sveltes et insignifiants arabesques

enjolivent nos boudoirs.

«Nous avancions toujours. Je l'avouerai, j'ai tremblé mille fois que

Mourâd-bey; las de nous fuir, ne se rendît, ou ne tentât le sort d'une

bataille. Je crus que celle de Samanhout allait être la catastrophe de

ce grand drame: mais, au milieu du combat, il pensa que le désert nous

serait plus fatal que ses armes; et Desaix vit encore fuir l'occasion

de le détruire, et moi renaître l'espoir de le poursuivre jusqu'au-delÃ

du tropique.

«Nous marchâmes sur Thèbes, Thèbes dont le seul nom remplit

l'imagination de vastes souvenirs. Comme si elle avait pu m'échapper,

je la dessinai du plus loin que je pus l'apercevoir; et je crus sentir

en faisant ce dessin que vous partageriez un jour le sentiment qui

m'animait. Nous devions la traverser rapidement; à peine on apercevait

un monument, qu'il fallait le quitter.

«Là était un colosse qu'on ne pouvait mesurer que de l'oeil et d'après

le sentiment de surprise que sa vue occasionnait; à droite, des

montagnes creusées et sculptées; à gauche, des temples, qui, à plus

d'une lieue, paraissaient encore d'autres rochers; des palais, d'autres

temples dont j'étais arraché; et je me retournais pour chercher

machinalement ces cent portes, expression poétique par laquelle Homère

a voulu d'un seul mot nous peindre cette ville superbe, chargeant le

sol du poids de ses portiques, et dont la largeur de l'Égypte pouvait Ã

peine contenir l'étendue. Sept voyages n'ont pas suffi à la curiosité

que m'avait inspirée cette première journée; ce ne fut qu'à la

quatrième que je pus toucher à l'autre rive du fleuve.

«Plus loin, Hermontis m'aurait semblé superbe, si je ne l'eusse

trouvée presque aux portes de Thèbes. Le temple d'Esné, l'ancienne

_Latopolis_, me parut la perfection de l'art chez les Égyptiens, une

des plus belles productions de l'antiquité; celui d'Edfu (ou

Apollinopolis Magna), un des plus grands, des plus conservés, et le

mieux situé, de tous les monuments de l'Égypte: en son état actuel il

paraît encore une forteresse qui la domine.

«Ce fut là que le sort de mon voyage fut décidé, et que nous nous mîmes

irrévocablement en marche pour Syené (Assouan); c'est dans cette

traversée de désert que pour la première fois je sentis le poids des

années, que je n'avais pas comptées en m'engageant dans cette

expédition; mon courage plus que mes forces me porta jusqu'à ce terme.

Là je quittai l'armée pour rester avec la demi-brigade qui devait tenir

Mourâd-bey dans le désert. Fier de trouver à ma patrie les mêmes

confins qu'à l'empire Romain, j'habitai avec gloire les mêmes quartiers

des trois cohortes qui les avaient jadis défendus. Pendant vingt-deux

jours que je restai dans ce lieu célèbre je pris possession de tout ce

qui l'avoisinait. Je poussai mes conquêtes jusque dans la Nubie,

au-delà de Philoe, île délicieuse, dont il fallut encore arracher les

curiosités à ses farouches habitants; six voyages et cinq jours de

siège m'ouvrirent enfin ses temples. Sentant toute l'importance de vous

faire connaître le lieu que j'habitais, toutes les curiosités qu'il

rassemblait, j'ai dessiné jusqu'aux rochers, jusqu'aux carrières de

granit, d'où sont sorties ces figures colossales, ces obélisques plus

colossales encore, ces rochers couverts d'hiéroglyphes. J'aurais voulu

vous rapporter, avec les formes, des échantillons de tout ce qu'elles

contiennent d'intéressant. Ne pouvant faire la carte du pays, j'ai

dessiné à vol d'oiseau l'entrée du Nil dans l'Égypte, les vues de ce

fleuve roulant ses eaux à travers les aiguilles granitiques, qui

semblent avoir marqué les limites de la brûlante Ethiopie, et d'un pays

plus heureux et plus tempéré. Laissant pour jamais ces âpres contrées,

je me rapprochai de la verdoyante Éléphantine, le jardin du tropique:

je recherchai, je mesurai tous les monuments qu'elle conserve, et

quittai à regret ce paisible séjour, où des occupations douces

m'avaient rendu la santé et les forces.

«Sur la rive droite du Nil je trouvai _Ombos_, la ville du Crocodile,

celle de Junon Lucine, Coptos, près de laquelle il fallut défendre ce

que je rapportais de richesses, du fanatisme atroce des Mekkyns.

«Établi à Kénéh, j'accompagnai ceux qui traversèrent le désert pour

aller à Kosséïr mettre une barrière à de nouvelles émigrations de

l'Arabie. Je vis ce que l'on pourrait appeler la coupe de la chaîne du

Moqatham, les bords stériles de la mer Rouge: j'appris à connaître, Ã

révérer cet animal patient que la nature semble avoir placé dans cette

région pour réparer l'erreur qu'elle a commise en créant un désert. Je

revins à Kénéh, d'où je partis successivement pour retourner à Edfou, Ã

Esné, à Hermontis, à Thèbes, à Dendérah; à Edfou, à Thèbes encore,

toutes les fois qu'on envoyait un détachement, et partout où il était

envoyé. Si l'amour de l'antiquité a fait souvent de moi un soldat, la

complaisance des soldats pour mes recherches en a fait souvent des

antiquaires. C'est dans ces derniers voyages que j'ai visité les

tombeaux des rois; que j'ai pu prendre dans ces dépôts mystérieux une

idée de l'art de la peinture chez les Égyptiens, de leurs armes, de

leurs meubles, de leurs ustensiles, de leurs instruments de musique, de

leurs cérémonies, de leurs triomphes; c'est dans ces derniers voyages

que je suis parvenu à m'assurer que les hiéroglyphes sculptés sur les

murailles n'étaient pas les seuls livres de ce peuple savant. Après

avoir trouvé sur des bas-reliefs des personnages dans l'action d'écrire,

j'ai trouvé encore ce rouleau de papyrus, ce manuscrit unique qui a

déjà fait l'objet de votre curiosité; frêle rival des pyramides,

précieux gage d'un climat conservateur, monument respecté par le temps,

et que quarante siècles placent au rang du plus ancien de tous les

livres.

«C'est dans ces dernières excursions que j'ai cherché, par des

rapprochements, à compléter cette volumineuse collection de tableaux

hiéroglyphiques; c'est en pensant à vous, Citoyens, et à tous les

Savants de l'Europe, que je me suis trouvé le courage de copier avec

une scrupuleuse exactitude les détails minutieux de tableaux secs,

dénués de sens, et qui ne devraient avoir pour moi de l'intérêt qu'avec

le secours de vos lumières.

«À mon retour, Citoyens, chargé de mes ouvrages, dont le poids s'était

journellement augmenté, j'ai oublié la fatigue qu'ils m'avaient coûtée,

dans la pensée qu'achevés sous vos yeux, et à l'aide de vos conseils,

je pourrais quelque jour les utiliser pour ma patrie, et vous en faire

un digne hommage.»

VOYAGE

DANS

LA BASSE ET LA HAUTE ÉGYPTE.

_Introduction.--Départ de Paris, et de Toulon.--Arrivée devant Malte_.

J'avais toute ma vie désiré de faire le Voyage d'Égypte; mais le temps,

qui use tout, avait usé aussi cette volonté. Lorsqu'il fut question de

l'expédition qui devait nous rendre maîtres de cette contrée, la

possibilité d'exécuter mon ancien projet en réveilla le désir; un mot

du héros qui commandait l'expédition décida de mon départ; il me promit

de me ramener avec lui; et je ne doutai pas de mon retour. Dès que

j'eus assuré le sort de ceux dont l'existence dépendait de la mienne,

tranquille sur le passé, j'appartins tout à l'avenir. Bien persuadé que

l'homme qui veut constamment une chose acquiert dès lors la faculté de

parvenir à son but, je ne songeai plus aux obstacles, ou du moins je

sentis au-dedans de moi tout ce qu'il fallait pour les surmonter; mon

coeur palpitait, sans qu'il me fût possible de me rendre compte si

cette émotion était de la joie ou de la tristesse; j'allais errant,

évitant tout le monde, m'agitant sans objet, sans prévoir ni rassembler

rien de ce qui allait m'être si utile dans un pays si dénué de toutes

ressources. Le brave et malheureux _du Falga_ m'associa mon neveu.

Combien je fus reconnaissant de ce bienfait! emmener un être aimable en

m'éloignant de tout ce que j'aimais, c'était empêcher la chaîne de mes

affections de se rompre, c'était conservé à mon âme l'exercice de sa

sensibilité, c'était un acte qui caractérisait la délicatesse de ce

brave et savant homme.

Je m'étendrai peu sur mon voyage de Paris jusqu'au port désigné pour

l'embarquement. Nous arrivâmes à Lyon sans sortir de voiture; là nous

nous embarquâmes sur le Rhône jusqu'à Avignon. Je pensais, en voyant

les belles rives de la Saône, les pittoresques bords du Rhône, que,

sans jouir de ce qu'ils possèdent, les hommes vont chercher bien loin

des aliments à leur insatiable curiosité. J'avais vu la Néva, j'avais

vu le Tibre, j'allais chercher le Nil; et cependant je n'avais pas

trouvé en Italie de plus belles antiquités qu'à Nîmes; Orange,

Beaucaire, S.-Remi, et Aix. Je cite cette dernière ville, parce que

nous y restâmes une heure, et que, je m'y baignai dans une chambre et

dans une baignoire où, depuis le proconsul Sextus, on n'avait rien

changé que le robinet.

Nous perdîmes un jour à Marseille: nous en partîmes le 14 Mai 1798,

pour Toulon; et, le 15, j'étais en mer sur la frégate la _Junon_,

destinée avec deux autres frégates à éclairer la route, et former

l'avant-garde.

Le vent était contraire; la sortie fut difficile: nous abordâmes deux

autres bâtiments; pronostic fâcheux: un Romain serait rentré; mais ce

Romain aurait eu tort, car le hasard, qui nous sert presque toujours

mieux, que nous ne nous servons nous-mêmes, en ne me laissant rien

faire comme je voulais, en me conduisant aveuglément à tout ce que je

voulais faire, me mit dès ce moment aux avant-postes, que je ne devais

pas quitter de toute l'expédition.

Le 16, nous ne fîmes que des bordées.

Le 17, vers le soir, nous découvrîmes quatre voiles; elles

manoeuvraient sous notre vent en ordre de bataille: on ordonna le

branlebas; le _branlebas_! mot terrible dont on ne peut se faire idée,

quand on n'a pas été en mer: silence, terreur, appareil de carnage,

appareil de ses suites, plus funestes que le carnage même, tout est lÃ

sous les yeux réuni sur un même point; la manoeuvre et les canons sont

les seuls objets de la sollicitude, et les hommes ne sont plus

qu'accessoires; La nuit vint, et non pas la tranquillité; nous la

passâmes à notre poste. Au jour, nous n'avions rien perdu de l'avantage

des vents: nous ne pouvions juger si c'étaient des vaisseaux ou des

frégates; ils étaient quatre, et nous trois; tous nos bas agrès étaient

embarrassés de trains d'artillerie: dans l'après-midi la commandante

nous ordonna de la suivre en ordre de bataille, et assura son pavillon

d'un coup de canon: les bâtiments inconnus arborèrent pavillon

espagnol. La nuit arrivait, on nous laissa coucher: à trois heures du

matin on nous éveilla avec l'ordre de se préparer au combat.

Je n'étais pas fâché de commencer une expédition par quelque chose de

brillant; mais j'avais bien quelque peur d'échanger le Nil contre la

Tamise. Nous n'étions plus qu'à une portée de canon, lorsque la

commandante envoya un canot, qui après une heure, nous rapporta que

nous avions également inquiété quatre frégates espagnoles, qui ne

venaient pas plus que nous chercher l'ennemi.

Le 20, à la pointe du jour, le vent passa au nord-ouest: la flotte et

le convoi se mirent en mouvement, et à midi lamer en fut couverte. Quel

spectacle imposant! jamais pompe nationale ne peut donner une plus

grande idée de la splendeur de la France, de sa force, de ses moyens;

et peut-on, sans la plus vive admiration, songer à la facilité, à la

promptitude avec laquelle fut préparée cette grande et mémorable

expédition! On vit accourir avec enthousiasme dans les ports des

milliers d'individus de toutes les classes de la société. Presque tous

ignoraient quelle était leur destination: ils quittaient femmes,

enfants, amis, fortune, pour suivre Bonaparte, et par cela seul que

Bonaparte devait les conduire.

Le 21, l'_Orient_ sortit enfin du port, et nous commençâmes à marcher

par un bon vent; chaque bâtiment prit ses positions en ordre de marche.

Nous nous mîmes en avant; ensuite venait le général avec ses avisos et

les vaisseaux de ligne; le convoi suivait la côte entre les îles

d'Hyères et du Levant: le soir, le vent fraîchit; le _Franklin_ fut

démâté de son hunier d'artimon; deux frégates de notre division furent

envoyées pour avertir le convoi de Gênes qui devait nous joindre; et,

le 23 au matin, nous nous trouvâmes par le travers de la Corse à la

hauteur de St. Florent.

Nous nous dirigions sur le cap Corse, marchant à l'est, abandonnant Ã

notre gauche Gênes et le rivage ligurien. Notre ligne militaire avait

une lieue d'étendue, et le demi-cercle que formait le convoi en avait

tout au moins six. Je comptai cent soixante bâtiments, sans pouvoir

tout compter.

Le 24, au matin, nous avions dépassé le cap Corse; le convoi filait en

bon ordre; nos vaisseaux étaient par le travers du cap Corse, et de

l'île Capraya. J'en dessinai le détroit.

Le convoi qui était resté sous le vent du cap, ne put le doubler de la

journée, et nous restâmes à l'attendre sur le cap même, à une lieue de

la terre. Je fis un dessin du cap.

Le 25, au matin, la division légère se trouva par le travers de la côte

orientale de la Corse, vis-à-vis de Bastia, dont je distinguai fort

bien la rade et le port: j'en fis le dessin. La ville me parut jolie,

et le territoire d'un aspect moins sauvage que le reste de l'île: j'en

fis un dessin. L'île d'Elbe est un rocher de fer, dont les mines

cristallisées offrent toutes les couleurs du prisme. Ce rocher est

partagé en trois souverainetés: la seigneurie et les mines sont au

prince de Piombino; à gauche, Porto-Ferraio appartient au grand-duc de

Toscane; à droite, Porto-Longone est au roi de Naples [4].

[4: D'après le dernier traité de paix avec Naples, la possession de

l'île est assurée à la France.]

Je fis aussi le dessin de la partie sud-ouest de Capraya, qui n'est de

ce côté qu'un rocher escarpé inabordable. Il appartient aux Génois, qui

y ont un château et un mouillage à la partie orientale.

À 5 heures, nous avions à l'est l'île Pianose, qui n'est qu'un plateau

d'une lieue d'étendue; elle ne s'élève qu'à quelques pieds au-dessus de

la surface de la mer; ce qui en fait un écueil très dangereux de nuit

pour tout pilote qui ne connaît pas ces parages; elle est entre l'Elbe

et Monte-Christo, rocher inculte, abandonné aux chèvres sauvages. À

l'ouest de cette île, le vent nous manquait, et notre pesant convoi ne

cheminait plus.

Quand le calme s'établit, l'oisiveté développe toutes les passions des

habitants d'un vaisseau, fait naître tous les besoins superflus, et les

querelles pour se les procurer. Les soldats voulaient manger le double,

et se plaignaient; les plus avides vendaient leurs effets ou en

faisaient des loteries; d'autres, encore plus pressés de jouir,

jouaient, et perdaient plus en un quart d'heure qu'ils ne pouvaient

payer en toute leur vie: après l'argent venaient les montres; j'en ai

vu six ou huit sur un coup de dés. Lorsque la nuit faisait trêve à ces

jouissances violentes, un mauvais violon, un plus mauvais chanteur,

charmaient sur le pont un nombreux auditoire: un peu plus loin, un

conteur énergique attachait l'attention d'un groupe de soldats, à bord;

cet ordre était de marcher sur Cagliari, et de revenir à Porto-Vecchio,

si l'ennemi supérieur en forces nous y avait prévenus.

Le 31 Mai et le 1er Juin, nous ne pûmes profiter du vent, la flotte

n'ayant fait que des bordées: le soir, la _Badine_ nous rejoignit, nous

apportant l'espoir presque certain de trouver la mer libre à la pointe

de Cagliari. Le soir, je dessinai cette pointe.

Jusqu'au 5 il n'y eut rien de nouveau. Nos provisions s'achevaient;

notre eau fétide ne pouvait plus être chauffée; les animaux utiles

disparaissaient, et ceux qui nous mangeaient centuplaient.

Le 6, nous reçûmes l'ordre d'une nouvelle formation; ce qui nous fit

penser que décidément nous nous mettions en marche, et que nous allions

faire canal. La _Diane_ marchait en avant: nous passions ses signaux Ã

l'_Alceste_, qui les transmettait au _Spartiate_, de là à l'_Aquilon_,

et enfin à l'_Amiral_. Vers les 8 heures nous nous trouvâmes dans

l'ordre que je viens de décrire. En cas que la _Diane_ chassât un

vaisseau ennemi, les cinq bâtiments de la flotte légère, devaient

forcer de voiles pour les rejoindre. Nous vîmes de petits dauphins Ã

notre proue; mais, à notre grand regret, ils disparurent pendant que

nous nous disposions à les harponner. Je les observai de très près;

leur marche ressemble au tangage d'un bâtiment; ils sortent ainsi de

l'eau, et s'élancent à vingt pieds en avant; leur forme est élégante,

et leurs mouvements rapides ressemblent plutôt à la gaieté d'une joute,

qu'ils n'annoncent la voracité d'un animal qui cherche une proie. Le

soir, le vent fraîchit, et, passant de l'est à l'ouest, rassembla de

telle sorte le convoi, que je crus voir Venise, et que tous ceux qui

connaissaient cette ville s'écrièrent, _C'est Venise qui marche_!; Au

soleil couchant nous découvrîmes Martimo, et reçûmes ordre de rallier

le convoi, au milieu duquel nous passâmes la nuit comme dans une ville

ambulante.

Le 7, nous réprimes l'ordre de la veille. Je dessinai le Martimo,

rocher qui semble être un môle à la pointe occidentale de la Sicile:

c'est un des points de reconnaissance de la Méditerranée, et c'était un

de ceux où nous pouvions trouver les Anglais. Le vent fraîchit, et nous

faisions deux lieues à l'heure; c'est dans ces cas qu'on oublie les

inconvénients de la mer pour ne voir que l'avantage d'en faire l'agent

d'une marche de quarante mille hommes, sans halte ni relais. À une

heure, nous étions par le travers de Martimo, à une lieue de ce rocher,

découvrant la Favaniane, autre rocher qui est devant Trapany, et le

Mont-Erix, qui domine cette ville célèbre par un temple de Vénus, et

par la manière dont on y offrait des sacrifices à cette déesse. J'avais

autrefois visité le Mont-Erix, et j'y avais cherché son temple, la

ville du même nom, renommée par la beauté des femmes qui l'habitaient:

mais, malgré ma jeunesse et l'imagination de cet âge, je n'avais pu

voir qu'un méchant village, quelques substructions du temple, et les

squelettes des anciennes beautés. Je fis un dessin de la Favaniane, du

Mont-Erix, et d'une partie de la côte de Sicile.

Ce pays agréable, cultivé, abondant, consolait nos yeux de l'aspect

âpre des côtes de Corse et des rochers qui les avoisinent: ils avaient

un charme de plus pour moi, celui des souvenirs; la Sicile était pour

mon imagination une ancienne propriété: je pouvais apercevoir, Ã

travers les vapeurs de l'atmosphère, Marsala, l'ancienne Lilybée, d'où

les Grecs et les Romains voyaient sortir de Carthage les flottes qui

venaient les attaquer. Plus loin, j'entrevoyais les campagnes vertes et

riantes de Mazzarra, la ville de Motia, que les Syracusains attachèrent

à la terre par une jetée, pour y aller combattre les Carthaginois; et

mon imagination, suivant la côte, revoit les aspects de Sélinonte, de

ses temples, de ses colonnes debout ressemblant encore à des tours, et

plus loin l'hospitalière Agrigente. Nous faisions trois lieues Ã

l'heure; et mon rêve allait se réaliser, lorsqu'on nous signala de nous

rapprocher de l'armée pour passer la nuit avec elle. Je fis, en

soupirant de regret, un dessin de ce que je voyais de ces heureuses

côtes: c'était un dernier hommage, et, suivant toute apparence, ce fut

un éternel adieu.

La nuit fut belle. J'avais recommandé qu'on m'éveillât si l'on voyait

encore la terre au point du jour; à trois heures et demie j'étais sur

le pont, et les premiers rayons du jour me firent voir que toute

l'armée et le convoi faisant canal avaient marché sur Malte. La Sicile

disparut. J'aperçus au sud-ouest, pu plutôt je jugeai le gisement de la

Pantellerie aux nues orageuses dont elle s'enveloppe perpétuellement,

honteuse sans doute d'avoir de tout temps servi aux vengeances des

gouvernements: les Romains y exilaient leurs illustres proscrits; elle

recèle encore les prisonniers d'état du roi de Naples.

Le 8, le ciel fut clair; mais un vent faible nous fit faire peu de

chemin; et une chasse que nous fîmes sur un bâtiment inconnu nous

sépara de la flotte, que nous ne pûmes rejoindre. On vit un poisson

d'environ 80 pieds de long.

La nuit fut calme, et le point du jour du 20 nous retrouva dans la même

position où nous avait laissés le soleil couchant. Nous vîmes au

nord-est l'Etna se découper sur l'horizon; j'en reconnus les contours

dans tous leurs développements; la fumée s'échappait par son flanc

oriental, et accusait une éruption par une bouche accidentelle; il

était à 50 lieues de nous, et paraissait encore plus grand que les

montagnes de la côte du midi, qui n'en était qu'à 12. À peine le soleil

fut-il à quelques degrés d'élévation, qu'il disparut avec l'ombre qui

marquait son contour.

Nous aperçûmes le Gozo à six heures; le soir nous le distinguâmes

parfaitement qui rougissait à l'horizon à 7 lieues de distance: nous

nous mîmes en panne pour passer la nuit et attendre le convoi. À la

pointe du jour, je revis encore l'Etna, dont la fumée s'étendait sur le

ciel à plus de 20 lieues de distance comme un long voile de vapeurs.

Nous étions alors à 53 lieues de l'île.

Tous les bâtiments armés passèrent à la poupe du général. Nous n'avions

pas encore approché de l'_Orient_ depuis notre départ: cette évolution

avait quelque chose de si auguste et de si imposant que, malgré le

plaisir que nous avions de nous revoir, nous n'ajoutâmes pas une phrase

au bonjour qu'à voix basse nous dîmes en passant.

Le 9, nous tournâmes à la partie nord du Gozo; c'est un plateau élevé,

taillé à pic, et sans abordage: nous côtoyâmes ensuite la partie

orientale à demi portée de canon. Ce côté, qui paraît d'abord aussi

aride que l'autre, est cependant cultivé en coton; toutes les petites

vallées sont autant de jardins.

Vers le milieu de l'île, il y a un gros village, sous lequel est une

batterie, et au sommet le plus élevé un château casematé, fort bien

bâti.

À huit heures, on signala des voiles; on en distinguait trente:

était-ce la flotte ennemie? on envoya reconnaître; c'était enfin la

division du général Desaix, le convoi de CivitaVecchia, qui avait suivi

la côte d'Italie, passé le détroit de Messine, et nous avait précédés

de quelques jours devant Malte.

De même que l'avalanche, qui s'est grossie en roulant des neiges,

menace dans sa chute accélérée par sa masse d'entraîner les forêts et

les villes, ainsi notre flotte, devenue immense, portait sans doute

l'effroi sur tous les parages qui venaient à la découvrir. La Corse

avertie n'avait ressenti d'autre émotion que celle qu'inspire un aussi

grand spectacle; la Sicile fut épouvantée; Malte nous parut dans la

stupeur. Mais n'anticipons pas sur les événements.

_Prise de Malte_.

À cinq heures, nous passâmes devant le Cumino et le Cumin Otto, qui

sont deux îlots qui séparent le Gozo de Malte, et composent avec ces

deux derniers toute la souveraineté du Grand-Maître. Il y a plusieurs

petits châteaux pour garder les îlots des Barbaresques, et les empêcher

de s'y établir lorsque les galères de Malte ont fini leur croisière.

Une de nos barques allait y aborder; on lui refusa de mettre à terre:

son canot fit le tour, et en sonda les mouillages. À six heures, nous

vîmes Malte, dont l'aspect ne m'imposa pas moins d'admiration que la

première fois que je l'avais vue: deux seules méchantes barques vinrent

nous proposer du tabac à fumer. La nuit vint; aucune lumière ne parut

dans la ville: notre frégate était par le travers de l'entrée du port Ã

moins d'une portée de canon du fort S.-Elme; on ordonna de mettre

toutes les embarcations en mer. À neuf heures, on nous signala de

prendre position; le vent était presque nul. L'armée fit des signaux de

nuit relatifs à ces mouvements, et à ceux du convoi; on tira des fusées,

puis le canon; ce qui fit éteindre jusqu'à la dernière lumière du

port. Notre capitaine était allé à bord du général; mais il garda le

secret sur les ordres qu'il y avait reçus.

Le 22, à quatre heures du matin, entraînés par les courants, nous

étions sous le vent de l'île, dont nous voyions la partie de l'est; il

n'y avait point encore de vent. Je fis une vue de toute l'île, du Gose,

et des deux îlots, pour avoir une idée de la forme générale de ce

groupe et de sa surface sur toute la ligne horizontale de la mer.

Il s'éleva une petite brise; on en profita pour former une ligne

demi-circulaire, et dont une extrémité aboutissait à la pointe

Ste.-Catherine, et l'autre à une lieue à gauche de la ville, et en

bloquait le port, nous mîmes le centre par le travers des forts S.-Elme

et S.-Ange. Le convoi était allé mouiller entre les îles de Cumino et

du Gose. Un moment après on entendit un coup de canon qui partait du

fort Ste.-Catherine, et qui était dirigé sur les barques qui

s'approchaient de la côte, et le débarquement que commandait Desaix:

tout de suite un autre coup se fit entendre du château qui domine la

ville; sur le même château l'étendard de la religion fut déployé en

même temps, à l'autre extrémité de la circonvallation de nos bâtiments,

des chaloupes mettaient à terre des soldats et des canons: à peine

formés sur le rivage, ils marchèrent sur deux postes, dont la garnison

se replia après un moment de résistance. Alors les batteries de tous

les forts commencèrent à tirer sur les débarquements et sur nos

bâtiments. J'en fis le dessin. Les forts continuèrent à tirer jusqu'au

soir avec une précipitation imprudente qui décelait le trouble et la

confusion. À dix heures, nous vîmes nos troupes gravir le premier

monticule, et marcher sur les derrières de la _Cité Valette_, pour

s'opposer à une sortie qu'avaient faite les assiégés: ils furent

repoussés jusque dans les murs et sous les batteries; la fusillade ne

cessa qu'à la nuit fermée. Cette tentative de la part des chevaliers

unis à quelques gens de la campagne eut une funeste issue: il y avait

eu du mouvement dans la ville, et la populace massacra plusieurs

chevaliers à leur rentrée.

Le vent tombait: nous profitâmes du:-reste de la brise pour nous

rapprocher des vaisseaux, dans la crainte de nous trouver par un calme

plat à la disposition de deux galères Maltaises, qui étaient venues

mouiller à l'entrée du port. J'étais toujours sur le pont, et, la

lunette à la main, j'aurais pu faire de là le journal de ce qui se

passait dans la ville, et noter, pour ainsi dire, le degré d'activité

des passions qui en dirigeaient les mouvements. Le premier jour tout

était en armes: les chevaliers en grande tenue, une communication

perpétuelle de la ville aux forts, où l'on faisait entrer toutes sortes

de provisions et de munitions; tout annonçait la guerre: le second jour,

le mouvement n'était plus que de l'agitation; il n'y avait qu'une

partie des chevaliers en uniforme; ils se disputaient et n'agissaient

plus.

Le 12, à la pointe du jour, je retrouvai tout dans le même état où je

l'avais laissé: on continua un feu lent et insignifiant. Bonaparte

était revenu à bord; le général Reynier, qui s'était emparé du Gose,

lui avait envoyé des prisonniers; après se les être fait nommer, il

leur dit d'un ton indigné: Puisque vous avez pu prendre les armes

contre votre patrie, il fallait savoir mourir; je ne veux point de vous

pour prisonniers; vous pouvez retourner à Malte tandis qu'elle ne

m'appartient pas encore.

Une barque sortit du port; nous envoyâmes un canot la héler, et la

conduire au général. Quand je vis cette petite barque portant à sa

poupe l'étendard de la religion, cheminant humblement sous ces remparts

qui avaient victorieusement résisté deux années à toutes les forces de

l'orient commandées par le terrible Dragus; quand je me peignis cette

masse de gloire, acquise et conservée pendant des siècles, venant se

briser contre la fortune de Bonaparte, il me sembla entendre frémir les

mânes des Lisle-Adam, des Lavalette, et je crus voir le temps faire Ã

la philosophie, le plus illustre sacrifice de la plus auguste de toutes

les illusions.

À onze heures, il se présenta une seconde barque avec le drapeau

parlementaire: c'étaient des chevaliers qui quittaient Malte; ils ne

voulaient point être comptés parmi ceux qui avaient tenté de résister.

On put juger par leurs discours que les moyens des Maltais se

réduisaient à peu de chose. A quatre heures, la _Junon_ était à une

demi portée; j'observai tous les forts, et j'y voyais moins d'hommes

que de canons.

Les portes des forts étaient fermées; ils n'avaient plus de

communication avec la ville; ce qui faisait voir la méfiance et la

mésintelligence qui existaient entre les habitants et les chevaliers.

L'aide de camp Junot fut envoyé avec l'ultimatum du général. Quelques

moments après une députation de douze commissaires Maltais se rendit Ã

l'_Orient_. Nous nous trouvions parfaitement vis-à-vis de la ville,

percée du nord au sud, et dont nous avions la vue dans toute la

longueur des rues; elles étaient aussi éclairées alors qu'elles avaient

été obscures la nuit de notre arrivée.

Le 13 au matin, nous apprîmes que l'aide de camp du général avait été

reçu avec acclamation par les habitants. Avec ma lunette, je distinguai

que la grille qui fermait le fort S.-Elme paraissait assaillie par une

multitude de gens du peuple: ceux qui étaient dedans étaient assis sur

les parapets des batteries sans proférer une parole, dans l'attitude de

gens qui attendent avec inquiétude. A onze heures et demie, nous vîmes

partir de l'_Orient_ la barque parlementaire qui y était restée la nuit,

et en même temps, nous reçûmes l'ordre d'arborer le grand pavillon; un

moment après, on nous signala que nous étions maîtres de Malte.

Voyages dans la basse et la haute Egypte pendant les campagnes de Bonaparte en 1798 et 1799 · 第 1 / 30 段