La maison Calmann-Lévy nous présente comme une nouveauté: _Avant
l'amour_ (Calmann-Lévy, 3 fr. 50), de Mme Marcelle Tinayre. Ce sont, en
effet, les premières pages qu'a écrites la jeune romancière, à une date
où elle cherchait un éditeur et où peut-être, tout à fait inconnue, elle
se laissait aller à tout son tempérament. _La Maison du péché_ l'a mise
en vedette; elle tient depuis lors, parmi les romanciers et les
écrivains, un rang fort élevé et fort mérité. A-t-on voulu exploiter sa
réputation en tirant de l'ombre des pages qui n'étaient pas parvenues au
grand public? Ou bien est-ce un service que l'on a rendu aux lettres
par cette sorte d'exhumation d'_Avant l'amour_? Ce qui charmait dans _la
Maison du péché_, c'est qu'elle n'entrait pas dans un genre particulier;
ce n'était pas, malgré de fines analyses de la passion, un roman
purement psychologique; bien que l'auteur nous y montrât la lutte de
l'amour et de la foi, ce n'était pas non plus une histoire simplement
philosophique; malgré les scènes vivantes, on n'avait pas davantage la
désillusion de se trouver en pleines aventures romanesques. Avec
beaucoup d'art, l'auteur avait parfaitement combiné psychologie,
philosophie et imaginations. Mais ce qui dominait, ce qui couvrait le
tout et lui donnait sa beauté, c'était le paysage, c'était l'étonnante
et précise poésie. Jamais on n'avait ainsi senti, vu de près et rendu le
coin de l'Ile-de-France qui comprend Montfort, l'Amaury, Gros-Rouvre,
Galluis, Saint-Léger avec ses étangs et sa forêt. Au fond, Mme Tinayre,
dans _la Maison du péché_, a parfaitement justifié ce que je n'ai cessé
de répéter depuis que je tiens la plume de critique: le roman vaut par
la poésie; on n'est pas un grand romancier si l'on n'est un grand
poète.
C'est par la poésie encore que se distingue _Avant l'amour_, oeuvre
perdue que nous sommes si heureux de retrouver. Dans les morceaux les
plus étudiés, là où l'auteur semble s'attacher à détailler l'âme de son
héroïne, erre encore comme un parfum de bois et de prés, on entend de
jolis et doux bruits de sources. Et cependant, cela n'a pas empêché Mme
Tinayre de mettre là une âpreté singulière, quelque chose de plus serré
peut-être et de plus réaliste que dans ses autres romans. Ce qu'elle a
représenté, c'est la jeune fille, fort bien élevée, d'une instruction et
d'une éducation supérieures, mais sans fortune. Au désavantage de la
pauvreté s'unit celui d'une naissance irrégulière. Sa mère morte,
Marianne a été recueillie dans la famille de son parrain, et, des landes
bretonnes, transplantée dans un milieu parisien de petits bourgeois.
Dans une pareille situation, qu'est-ce que Marianne fera de son coeur?
Autour d'elle, ses jeunes amies se marient; pourra-t-elle jamais comme
elles avoir une famille et un foyer? Et cependant, elle est d'autant
plus dévorée par le besoin d'être aimée qu'elle se sent plus abandonnée
dans la maison même qu'elle habite. La femme de son parrain, Mme
Gannerault, a un fils qu'elle entoure de soins, dont elle caresse
jusqu'aux vices et qui absorbe toute sa tendresse. Qui donc s'apercevra
que Marianne est là, que ses dix-sept ans fleurissent dans ses yeux et
sur ses joues et qu'elle a toute la grâce d'avril? La lecture des poètes
et des romanciers s'est jointe à l'instinct pour lui révéler l'amour et
lui faire désirer l'apparition réelle de l'inconnu dont elle a entrevu
le fantôme dans ses songes. Comme Mme Tinayre a bien décrit ces premiers
pressentiments et ces premiers rêves de la jeune fille qui prend
conscience d'elle-même!
Marianne souffre étrangement parce qu'elle sait, à cette heure
singulière, et que sa marraine lui répète qu'elle n'est pas dans les
conditions sociales requises pour inspirer le sentiment qui conduit au
mariage.
Pourtant, au milieu de ces jeunes filles qui vont à l'autel en robe
blanche, dans ces printemps parisiens pleins de joie, où les couleurs
claires jettent du plaisir dans toutes les rues, où les gros bourgeons
des marronniers éclatent dans les avenues en feuilles et en fleurs, elle
veut vivre et s'épanouir, comme tous les êtres. Un soir, ses yeux
rencontrent ceux d'un jeune musicien qui semble s'émouvoir en sa
présence et qui éprouve réellement pour elle je ne sais quoi de
particulièrement tendre. C'est le premier qui la trouve jolie, qui le
lui dit et qui lui murmure les mots attendus. Elle en conclut,
l'innocente! qu'il va l'épouser. Mais, au moment de s'expliquer, il
disparaît. Eternellement elle gardera au coeur le souvenir du jeune
maestro et la blessure qu'il lui a faite. Un homme, usé par les ans et
par les vices, d'une fortune considérable, d'un beau nom, la poursuit de
ses assiduités. Après l'avoir éconduit, peut-être finira-t-elle par se
résigner et par consentir à l'union légale. Mais ce n'est pas cela
précisément que désire M. de Montauzat. Orpheline, sans état civil
normal, sans fortune, elle a beau être ravissante, d'une intelligence et
d'une délicatesse morale fort exquises, personne ne veut lui donner le
bonheur dans le mariage.
Cette hypocrisie de la société et des hommes, ces lâchetés, ces calculs,
l'irritent profondément et l'incitent à la révolte. N'aimera-t-elle pas
en dehors des lois conventionnelles? Tiendra-t-elle éternellement une
lourde pierre sur son coeur pour en comprimer les battements? Maxime, le
fils de M. et Mme Gannerault, revient d'un long voyage. Quelle surprise!
Celle qu'il a laissée enfant s'est développée en une belle jeune
fille. A travers les bois et les prés, dans ce paysage ondulé de
Galluis, ils se promènent, lui passionnément épris de Marianne. Mais
elle ne l'aime pas, bien que souvent, amollie par les conversations, par
la solitude à deux, par le charme de la campagne, elle ne se refuse pas
complètement à certaines privautés. Si Mme Tinayre l'eût faite plus
sévère, elle l'eût faite moins réelle. Pour qu'elle se décide à aimer
Maxime, dur, arriviste forcené, il faut qu'elle y soit entraînée par la
compassion. Combien souvent, en effet, la passion de la femme est
allumée par sa pitié! Malheureux, rejeté du monde, accablé sous ses
fautes, Maxime trouve le refuge suprême et l'espoir dans le coeur de
Marianne.
Nulle part, en aucun livre, la jeune fille n'avait été ainsi analysée
dans ses désirs, dans ses faiblesses, dans toute sa sensible et subtile
psychologie. Ce n'est pas précisément une sainte, inaccessible à la
passion, que Marianne. C'est une jeune fille fragile et noble en même
temps, c'est une femme qui peut avoir ses passagères défaillances et qui
nous fournit un beau type d'humanité.
Au risque de rencontrer des contradicteurs, j'avouerai ma prédilection,
parmi les livres de Mme Tinayre, pour _Avant l'amour_. Il est d'une
trame ferme; il a cette qualité si rare à rencontrer dans les romans
modernes: l'unité. Ordinairement, on accumule les personnages; on
supplée à la profondeur par l'étendue. Ici, il n'y a guère qu'une
personne, mais qui nous est montrée dans les moindres replis de son âme.
Comment ne pas s'émerveiller pareillement de ce style, poétique avec
goût, éloquent même sans déclamation, paré sans afféterie! Mme Tinayre
ressemble à ces paysages dans lesquels elle se complaît, aux paysages de
l'Ile-de-France; elle vous laisse des impressions de doux soleils, de
forêts qui reçoivent à travers leurs arbres une lumière tamisée, mesurée
et fine.