Après-demain, dimanche, les cloches sonneront sur la campagne
norvégienne déjà blanche de neige et, de Christiania à Narvick, les
pêcheurs des fiords et les paysans de l'intérieur iront, au sortir de
l'église, déposer leur vote en faveur du prince Charles de Danemark,
candidat au trône, ou contre lui. Ce plébiscite n'aura sans doute pas
l'étonnante unanimité de celui du 13 août dernier où 368.200 Norvégiens
ratifièrent le divorce d'avec la Suède et 184 seulement furent d'avis
que l'ancienne union valait mieux.
Depuis le 7 juin, jour où M. Michelsen, président du Conseil, déclara
devant le Storthing que le roi Oscar avait cessé de régner comme roi de
Norvège, l'opposition radicale s'est donné la tâche d'imposer une
tournure républicaine à une révolution qui n'avait été que nationale. Si
les efforts des démocrates ont été vains, il n'en est pas moins certain
que leur propagande a porté quelques fruits et qu'au plébiscite
d'après-demain les partisans de la république seront plus de 184! Mais
nul ne doute du succès de la candidature du prince Charles.
Il est donc temps de parler du nouveau roi. Comme les peuples heureux,
il n'a pas d'histoire. Ce cadet de famille n'espérait certes pas ceindre
de sitôt la couronne. La santé robuste du vieux roi Christian, de
l'héritier du trône et du fils aîné de ce dernier laissait peu de chance
au jeune prince Charles de jamais régner sur les Danois. Né le 3 août
1872 au château de Charlottenlund, il fut destiné par ses parents à la
carrière navale et passa avec succès, en 1887, ses examens d'aspirant.
Successivement enseigne, lieutenant en second, premier lieutenant et
capitaine de frégate, grade qu'il obtint en septembre dernier, on peut
dire que sa vie entière fut strictement consacrée à la marine et qu'il
quittera le gouvernail et le compas pour prendre le sceptre et la
couronne sans avoir jamais fait de politique ou de diplomatie. Il est
donc fort difficile de dire quelles sont ses capacités gouvernementales.
On sait cependant que son intelligence ouverte avait fait de lui le
favori du tsar Alexandre III, qui se plaisait, au cours de ses séjours à
Copenhague, à causer longuement avec le jeune lieutenant de vaisseau
alors âgé d'une vingtaine d'années. Le prince Charles aurait même obtenu
de son oncle bien des choses que des ministres n'eussent pas pu décider
le tsar à contresigner. L'impératrice douairière de Russie a conservé à
son neveu l'affection que lui portait son mari.
Le prince est non moins aimé à la cour d'Angleterre. Son mariage avec la
fille du roi, la princesse Maud, qui eut lieu à Buckingham Palace le 22
juillet 1896, l'attira davantage dans ce pays pour lequel il avait une
prédilection particulière.
[Illustration: Le jeune prince Alexandre, fils du prince Charles. _Phot.
Juncker Jensen._]
Le prince Charles et sa femme ont des goûts modestes, détestent les
cérémonies et les fêtes, et préfèrent s'entourer d'artistes, de
littérateurs et de musiciens. Le prince est lui-même excellent pianiste
et bon peintre, et la princesse Maud est auteur dramatique sous le
pseudonyme de Graham Irving. Tous deux sont des polyglottes fort
distingués, parlant avec une égale facilité le français, l'anglais, le
russe, l'allemand, le norvégien, le suédois--et naturellement le danois.
Ils se trouveront, à Christiania, en pays de connaissance, car ils
connaissent à merveille les oeuvres d'Ibsen, de Bjoernstjerne Bjoernson,
Jonas Lee et autres écrivains norvégiens.
[Illustration: Le château de Charlottenlund, où naquit le prince
Charles.]
La princesse Maud ressemble physiquement à sa mère, la reine Alexandra;
elle a la taille fine et la physionomie toujours jeune et distinguée de
l'impératrice des Indes. L'archevêque de Canterbury, qui maria le jeune
couple, écrivait dans son journal le 22 juillet 1896: «Marié
aujourd'hui la princesse Maud au prince Charles de Danemark. Sa
splendeur est aussi jeune qu'au jour de sa première communion. Lui est
un marin élégant et élancé. J'espère qu'il la rendra heureuse.»
De cette union est né un fils, le jeune prince Alexandre, actuellement
âgé de deux ans et demi. Il devient l'espoir de la dynastie future.
On a raconté bien des choses inexactes sur la candidature danoise, on a
parlé d'une opposition du côté de la Suède, du goût modéré de la
princesse Maud pour la couronne que seuls les conseils sévères de son
père auraient pu vaincre.
La vérité est tout autre. Dès le lendemain de la révolution,
l'explorateur Nansen et le baron de Wedel-Jarlsberg s'étaient rendus à
Copenhague pour offrir la couronne au prince Charles. Les négociateurs
norvégiens reçurent le meilleur accueil et il fut entendu que, si le roi
Oscar renonçait à l'offre que lui avait faite le Storthing norvégien de
la couronne pour un de ses fils, le prince Charles accepterait.
Il y eut échange de correspondance entre le prince héritier de Danemark
et son beau-frère, le prince héritier de Suède. Ce dernier vint même à
Copenhague au début du mois d'août. Tout se passa donc fort
courtoisement entre les deux familles de Suède et de Danemark et le
prince Charles de Danemark montera sur le trône de Norvège avec le plein
consentement du gouvernement suédois.
Le fait est important en ceci qu'il assure des relations cordiales entre
le nouveau souverain et la cour de Stockholm, ce qui permet d'espérer
une paix durable et bienfaisante en Scandinavie.
[Illustration: A ODESSA.--Barricade dans la rue Niejinskaïa: tramways
renversés, caisses, charrettes, fils de fer, grillages, etc.]
[Illustration: Un étudiant blessé dans une bagarre est conduit à
l'hôpital, le 31 octobre, aux cris de: «Vive la liberté!»]