Le repas fut pris au milieu d'un silence presque général

La mère, en dépit de ses efforts, semblait préoccupée.

Louis, d'ordinaire gai comme un pinson, avait l'air rêveur d'un amoureux

dont le coeur est pris sérieusement.

Suzanne, elle, n'avait consenti à se mettre à table que sur les

instances de sa mère, qui n'aimait pas à la voir passer ses jours seule

dans sa chambre ou errant dans le bois, retournant sans cesse le glaive

dans la blessure de son coeur.

Elle ne mangeait guère, la pauvre fille, depuis la catastrophe qui lui

avait enlevé son fiancé. Un cercle de bistre entourait sea yeux, qui

semblaient agrandis et où brillaient parfois des rayons ophéliens.

Pour tout dire en un mot, Suzanne faisait penser à un jeune arbre frappé

de la foudre en pleine sève.

Qu'allait-il arriver?....

[Illustration: je te maudis.]

L'arbre allait-il mourir?.... Ou bien la sève vigoureuse de la jeunesse,

un instant arrêtée dans sa marche, reprendrait-elle ses fonctions

vivifiantes, faisant reverdir les rameaux affaissés et mollissants?...

Voilà ce qu'on pouvait se demander en voyant cette jeune fille à la

démarche languissante, au regard atone.

C'est que le coup dont elle souffrait avait été aussi rude

qu'inattendu....

Songez donc!

Lorsque quelques heures à peine la séparaient du moment où elle allait

être unie à l'élu de son coeur, la plus terrible des catastrophes était

venue anéantir cet espoir, briser ce rêve!....

Et cela, du jour au lendemain, en pleine fièvre de préparatifs

matrimoniaux,... comme un grand coup de foudre dans un ciel clair!

Près de trois semaines s'étaient écoulées depuis la sinistre disparition

de son fiancé, et c'est à peine si la pauvre Suzanne parvenait A

réaliser sa situation de veuve avant d'avoir été mariée.

Il convient d'ajouter que tout le monde, au Chalet, lui montrait une

sympathie émue,--Louis surtout, qui adorait sa soeur.

Combien de fois le jeune homme n'avait-il pas traversé la baie pour

aller aux informations et porter aux parents du pauvre Arthur les

condoléances de la fiancée, trop faible encore pour s'y rendre

elle-même!

Bref, Suzanne avait été très malade et pouvait être considérée, après

deux semaines de crises nerveuses et de larmes, comme une convalescente

à sa première sortie.

On s'abstenait donc, en sa présence, de toute allusion au drame de

l'Îlot, et le mot d'ordre était de n'avoir pas l'air d'être sous le coup

d'une dea plus fortes émotions qu'eût encore éprouvée la petite colonie.

La conversation, toutefois, ne pouvait être bien animée; et, aussitôt le

repas terminé, chacun se retirait pour vaquer à ses occupations.

Il en fut ainsi pendant quelques semaines....

Puis le temps, qui affaiblit les tons crus de toute douleur humaine, en

y étendant sa patine grisâtre, amena une détente dans les esprits, une

sorte d'apaisement dans les coeurs....

Et c'est dans ces conditions de tranquillité morale relative que la

petite colonie de Kécarpoui entra dans cette période d'isolement,

absolu, ressemblant un peu à un emprisonnement au milieu des glaces

polaires, et qui s'appelle: _Un hiver au Labrador...._

Un drame au Labrador · 第 50 / 57 题