OU EST L'AUTRE?

La première chose que vit Gaspard, en débouchant sur le littoral de la

baie,--côté des Labarou,--fut la goélette de ces derniers foc hissé et

misaine à mi-mât, se dirigeant vers le large.

Évidemment, toute la nuit, la tempête avait inquiété les bonnes gens;

et, dès la pointe da jour, profitant du baissant, le père n'avait pu

résister à l'anxiété générale et se disposait à aller voir ce qui se

passait.

Gaspard eut un instant l'idée de le héler.

Mais c'eût été peine perdue.

La goélette, ayant l'ait son abatée et recevant la brise d'aplomb,

bondissait déjà sur les vagues venues du large et filait vers l'îlot.

--Va, va, mon vieux: tu ne trouveras rien!.... ricana le misérable.

C'est à peine si le plus haut rocher de l'îlot commence à se montrer la

tête au-dessus des vagues....

En effet, après être resté une dizaine de minutes en observation, il vit

la goélette dépasser d'abord l'îlot, puis virer de bord et tirer bordée

sur bordée, pour reprendre finalement la direction de la baie.

Le moment psychologique était arrivé....

Il se traîna, plutôt qu'il ne marcha, vers la maison....

Deux femmes, très émues, en observation sur le rivage, suivaient du

regard les mouvements de la goélette.

Tout à coup l'une d'elle,--la mère,--poussa une exclamation;

--Ah! mon Dieu, n'est-ce pas là Gaspard?

--Oui, mère.... Nous allons savoir....

--Mais il est seul!.... Où est Arthur?

--En arrière, probablement...

--Enfin!.... Ce n'est pas trop tôt; j'achevais de mourir d'inquiétude.

--Calmez-vous, mère.... Je cours m'informer.

Et Mimie fit une centaine de pas au-devant de son cousin.

Mais l'apparence dépenaillée, le corps affaissé, et surtout la figure

couverte de sang du revenant, l'arrêtèrent net.

Elle joignit les mains, dans une attitude d'effroi, et s'écria:

--Sainte-Vierge! qui t'a arrangé comme cela?..., D'où sors-tu?

Gaspard, tout pénétré de son rôle, se contenta de lui jeter un regard où

il y avait de l'hébétement et continua d'avancer.

La mère Hélène, de son côté, approchait toute tremblante, n'osant

questionner.

Gaspard jugea le moment arrivé, où il devait y aller d'une petite

syncope....

Comme il ouvrait la bouche pour parler, un voile sembla couvrir ses

yeux; sa langue bredouilla; ses genoux fléchirent....

Il s'affaissa.

Pour comble de guignon, ses bras affaiblis ne furent pas assez prompts

pour empêcher sa tête, sa pauvre tête sanglante, de donner contre le

soi.

Le bandage fut tiraillé, déplacé, et la blessure, encore fraîchement

pansée, se reprit à saigner comme de plus belle.

Naturellement, le pauvre garçon resta là, inerte, respirant à peine,

inspirant la plus profonde pitié.

[Illustration: Va où Dieu te mène, cher enfant. Je vais prier, moi!]

Car il faut rendre aux deux femmes cette justice qu'elles oublièrent,

pendant une demi-minute, l'une son fils, l'autre son frère, pour

prodiguer leurs soins au blessé.

--Le pauvre garçon! dit la mère Labarou, presque aussi pâmée que son

neveu.... Qu'est-il donc arrivé?.... Où est Arthur?.... Va-t-il nous

tomber sur les bras, en lambeaux, lui aussi?

--Gaspard va nous le dire, mère: le voici qui reprend ses sens. Ah! que

j'ai hâte qu'il parle!

--Gaspard! Gaspard!.... appela fébrilement la vieille femme, où est mon

fils?.... ou est Arthur?

Le blessé, un peu revenu à lui, la regardait fixement, avec des yeux

égarés....

La mère répéta sa demande, haussant la voix, secouant le bras inerte,

serrant la main molle....

--Arthur!.... Qu'est devenu Arthur?

De son côté, Mimie,--la soeur,--dardait sur lui ses prunelles

électriques, qui semblaient lire jusqu'au fond de son âme.

Un drame au Labrador · 第 42 / 57 题