LE MEURTRIER ET LA VEUVE

Environ vers six heures de cette même matinée, une légère embarcation

traversait la baie, de l'ouest à l'est.

Elle atterrit en face du Chalet.

Un homme d'une cinquantaine d'années, barbe et teint bruns, chevelure

grisonnante, sauta sur le rivage, où il s'occupa aussitôt à fixer

solidement le grappin de l'embarcation.

Puis, cela fait, il se dirigea lentement, le front penché, vers le

chalet, dont les murs blanchis à la chaux ressortaient, à une couple

d'arpents du rivage, au milieu des arbres.

Arrivé en face de la porte d'entrée, regardant l'ouest, il frappa deux

coups...

Une voix de l'intérieur répondit....

L'homme entra.

--Jean Lehoulier! s'écria la maîtresse du logis, en reculant de deux

pas.

--Moi-même, Yvonne Garceau!

--Que voulez-vous?.... Que venez-vous faire ici?....

--Je viens dire à la veuve de Pierre Noël: Oublions tous deux la scène

du 15 juin 1840 et ne faisons pas porter à nos enfants le poids des

fautes de leurs pères.

La veuve étendit très haut son bras amaigri et s'écria avec une sombre

énergie:

--Moi, pardonner au meurtrier de mon époux, du père de mes enfants!....

Jamais!

--Écoutez-moi....

--Pourquoi vous écouterais-je?... Quelle justification pouvez-vous

m'offrir?... Allez-vous rendre la vie à mon homme, que vous avez tué à

coups de couteau?

[Illustration: Arthur, fit-elle en tendant les mains au jeune homme.]

Et la veuve, les yeux flamboyants, les poings serrés, fit un pas vers

son interlocuteur.

Celui-ci, calme et triste, ne bougea pas et reprit de sa même voix

humble:

--Yvonne, je pourrais ici faire appel aux souvenirs de notre jeunesse,

à tous deux, de cette époque où, libres encore, nous nous aimions et

avions décidé de nous unir par les liens sacrés du mariage; je pourrais

évoquer ces jours de larmes où l'on nous força de renoncer l'un à

l'autre,--vous parce qu'un prétendant, plus riche s'offrait, moi parce

que le service maritime me réclamait dans les cadres.... Mais ce n'est

pas à la générosité de vos sentiments que je viens livrer assaut, par

surprise: c'est à votre conscience d'honnête femme, c'est à votre coeur

de mère que je veux frapper.

--Une mère peut-elle pardonner à celui qui rendit ses enfants orphelins?

--Une mère pardonne tout pour le bonheur de ses enfants.... Et,

d'ailleurs, Yvonne Garceau, le Fils de Dieu lui-même n'a-t-il pas

demandé à son Père la grâce de ses bourreaux?

--Le Fils de Dieu avait la force d'En-Haut. Moi, faible femme, je suis

impuissante.... Cette scène de meurtre me poursuit, me hante nuit et

jour, depuis douze ans.... Et, tenez, au moment même où je vous parle,

je la vois; j'y assiste; je vous entends vous écrier:

--Ah! misérable traître, après m'avoir pris la femme que j'aimais, tu

voudrais encore me voler ma réputation d'homme d'honneur, en m'accusant

de tricher au jeu!.... Eh bien, meurs donc, et puisse ta femme ne pas

te survivre!.... Car ce sont là vos propres paroles, Jean Lehoulier!

Celui-ci ne broncha pas.

Élevant seulement la main avec solennité:

--Femme, dit-il, on vous a trompée, odieusement trompée!....

Quelques-unes des paroles rapportées sont vraies,--les premières! Les

autres n'ont pas le sens commun.

La veuve fit un geste pour protester.

Mais Jean continua, sans le remarquer:

--La querelle entre nous n'a pu commencer comme vous dites, puisque

jamais je n'ai touché une carte de ma vie.... Nous ne jouions donc pas.

Mais nous étions un peu gris,--Pierre surtout,--et vous vous souvenez

comme il était jaloux, le pauvre homme, une fois dans les vignes....

--Oh! bien à tort, vous ne l'ignorez pas.... murmura la veuve, en jetant

un rapide regard à son premier amoureux.

--Sans doute, Yvonne; mais, comme tous ses pareils, il n'en était pas

moins intraitable sur ce chapitre, quand il avait son _plumet!_ Si bien

que, ce soir-là, il m'accusa devant tous les camarades de ne rechercher

son amitié que pour mieux le tromper....; de profiter de ses absences

pour m'introduire nuitamment chez vous; bref, de le déshonorer ni plus

ni moins.... Était-ce vrai, cela?

--Vous savez bien que non.

--C'est ce que je cherchai à faire pénétrer dans sa cervelle en feu.

Mais, «va te faire lan-laire!» il n'entendait plus rien, gesticulant,

criant, me mettant le poing devant la face et piétinant autour de moi,

comme un furieux. Jamais je ne l'avais vu ainsi. Je faisais mille

efforts pour conserver mon sang-froid, reculant, tournant en cercle,

afin de l'empêcher de me frapper.

«Les camarades regardaient, chuchotant entre eux, sans toutefois

intervenir.

«Je protestais toujours, évitant à dessein de hausser ma voix au

diapason de la sienne. Mais tout de même, la moutarde me montait au nez.

J'avais des bouffées de colère, des envies folles de cogner.

«Il vint un moment où, fou de rage, ivre de vin, Jean se rua sur moi,

son couteau au poing.

«Je tirai aussitôt le mien de sa gaine, tout en parant machinalement du

bras gauche.

«C'est en cherchant ainsi à me protéger, que j'éprouvai à, l'avant-bras

cette sensation inoubliable de froid, bien connue de tous ceux oui ont

reçu des coups de couteau.

«La lame avait passé entre les deux os et ne s'était arrêtée qu'au

manche.

«Je poussai un cri de rage et frappai à mon tour, sans voir,--car un

nuage de sang faisait tout danser autour de moi.

«Mon adversaire tomba, et il se fit une grande rumeur dans l'auberge.

«Des amis m'entraînèrent....

«Vous savez le reste. La veuve ne disait plus rien.

Le front penché, les yeux sombres, elle semblait évoquer, par la

puissance du souvenir, cette scène d'auberge où son homme fut couché

sanglant sur le carreau.

Deux ou trois minutes durant, elle garda ce silence farouche.

Puis elle releva la tête et, regardant son interlocuteur bien en face:

--Jean Lehoulier, dit elle avec une froide énergie, vous mentez!

--Madame!....

--Vous mentez, vous dis-je!....

--Yvonne!

--Et, la preuve que vous mentez, je vais vous la donner. Attendez une

minute.

Pierre ouvrait des yeux ébahis.

Mais la veuve avait disparu par la porte d'une chambre à coucher,--la

sienne,--ouvert un vieux bahut et y fouillait avec ardeur.

Au bout de quelques instants, elle reparaissait, tenant un papier plié

en forme de lettre.

Elle courut aussitôt à la signature et la mettant sous les yeux de son

ancien fiancé de là-bas:

--Reconnaissez-vous ce nom?

--Sans doute: Robert Quetliven!

--Eh bien, écoutez bien ce qu'il m'écrit:

SAINT-PIERRE ET MIQUELON, ce 26 juillet 1852.

MADAME VEUVE PIERRE NOEL, Côte du Labrador,

_Madame et vieille amie,_

J'apprends que vous êtes sur le point de marier votre fille Suzanne

avec le fils de Jean Labarou, votre voisin de la baie Kécarpoui. Je

le regrette beaucoup pour les deux jeunes gens, mais ce mariage ne

peut se faire. Votre défunt mari, _assassiné méchamment_, il n'y a

pas encore une éternité, se lèverait de sa tombe pour se jeter entre

les deux futurs conjoints.

Vous ne comprenez pas!...

Eh bien, apprenez, ma pauvre amie, que ce Jean Labarou dont le fila

courtise votre fille Suzanne n'est autre que Jean Lahoulier, qui tua

votre mari, par pure rancune, dans l'auberge des Mathurins Salés,

sur le port de Saint-Pierre, il y aujourd'hui douze ans et quelques

semaines...

Mon devoir est fait. Que Dieu vous donne la force de ne pas faillir

au vôtre,

Un drame au Labrador · 第 21 / 57 题