Comme je cherchais une définition du Nouveau-riche en me promenant aux
Tuileries, je tombai sur un de ces bons camarades que j'aime, s'ils sont
bavards, car je peux penser à autre chose tandis qu'ils me racontent
leurs petites histoires.
--«Mon vieux», me dit celui-ci, «je viens d'écrire un portrait.»
Il a, c'est exact, la manie d'écrire des portraits et, pour comble, de
les publier.
--«Vous plaît-il de l'entendre? Je serais heureux d'avoir votre
sentiment.»
Je dus l'écouter.
Il lut:
* * * * *
--«_Cet homme que je viens de rencontrer, après l'avoir perdu de vue
pendant de si lourdes années, je le tenais pour mort depuis longtemps.
Ou j'aurais gagé du moins qu'il portait barbe blanche. Je fus bien
surpris de lui trouver les cheveux noirs. Il n'est pas vieux. Quant à la
barbe, vous concevez sans peine qu'il n'en a pas, non plus que de
moustache. Mais ce n'est point par ces traits vulgaires que se fait
remarquer mon ami._
»_Hélas, en effet, il se fait remarquer, et viole ainsi la règle posée
par Brummel, moins par le négligé de sa tenue ou la recherche de sa
mise, que par une certaine façon qu'il a de protester publiquement,
quoique sans tapage, contre la veulerie envahissante de ce temps de
désordres._
»_Me croirez-vous? Je n'ose vous le dire. Vous me répondrez que je
plaisante. Au fait, qu'importe? Mon ami donc, quand il monte dans une
voiture, (que ce soit sa limousine ou la bagnole de la première
station), s'il accompagne une dame, il lui cède toujours la place de
droite. Mais souvent il doit la lui imposer, car nos pauvres
contemporaines n'en savent pas beaucoup plus long sur ce chapitre que
nos contemporains glorieux._
»_Vous voyez que mon ami ne reste pas assis dans le Métro, lorsque votre
mère est debout. Ce n'est rien. Dans la rue, s'il marche à côté de sa
dactylographe ou de la baronne Jakobsohn, vous penseriez qu'il est
atteint d'une singulière maladie: il passe tantôt à bâbord et tantôt à
tribord, et plus d'une fois la dactylographe, ou la baronne, (elles sont
de même naissance), se demande quelle mouche le pique. Lui cependant, au
hasard de la promenade, demeure fidèle aux coutumes françaises et se
contente de laisser le haut du trottoir à qui de droit._
»_Il vaut mieux que je ne pousse pas plus loin cette mauvaise farce.
Vous avez raison. Comment ne pas affirmer que j'exagère? Est-ce qu'un
homme pareil existe encore? Il n'intéresserait plus que les
paléontologues._»
* * * * *
--«Mais il m'intéresse beaucoup», m'écriai-je.
Mon camarade souriait avec confiance.
--«Oui», dis-je, «je ne sais pas qui vous aviez en vue quand vous fîtes
ce portrait. Mais je sais parfaitement que votre personnage n'a rien de
commun avec un Nouveau-riche. Et je vous demande la permission
d'employer votre portrait. Si je n'arrive pas à montrer à mes lecteurs
ce que c'est qu'un Nouveau-riche, je leur montrerai du moins, grâce à
vous, ce que ce n'est pas.»