Les bons journalistes ont dans leur musette une collection remarquable
de lieux-communs dont ils font étalage à la moindre occasion.
Il n'en est pas beaucoup qui n'affirment pas, une fois par semaine,
qu'il n'y a rien de nouveau sous le soleil. Les plus savants écrivent:
_nil novi sub sole._ Ils n'en tirent aucune gloire, hâtons-nous de le
reconnaître. Le public aime qu'on lui impute des lumières de tout, et il
n'est pas fâché d'apprendre que les pires extravagances dont nous sommes
témoins ne sont pas dangereuses, parce qu'elles sont vieilles comme le
monde.
Que le public le sache donc bien: malgré la contradiction qu'on relève
en ces termes, il y a toujours eu des Nouveaux-riches. On s'en est
toujours moqué. C'est la rançon de la fortune.
Dans des siècles plus heureux, au Grand Siècle entre autres, il y en
eut. Il y en eut moins, car le roi les châtiait, ce qui explique tout.
Ils étaient moins arrogants aussi. Ils eurent l'honneur d'être peints
par les plus grands auteurs de leur temps. Cela leur confère une sorte
de laurier qui ne doit pas nous émouvoir.
Nous reviendrons sur le cas de M. Jourdain. Il le mérite. M. Jourdain, à
dire vrai, n'est pas de ces hommes qui n'ont point de grands-pères.
Giton, lui, par contre, a droit à notre sollicitude. Il est l'ancêtre de
nos Nouveaux-riches. Il a reçu leurs lettres de noblesse. Qu'en ont-ils
fait, les malheureux? Mais relisons-les ensemble, voulez-vous?
* * * * *
_GITON a le teint frais, le visage plein et les joues pendantes, l'œil
fixe et assuré, les épaules larges, l'estomac haut, la démarche ferme et
délibérée: il parle avec confiance, il fait répéter celui qui
l'entretient, et il ne goûte que médiocrement tout ce qu'il lui dit; il
déploie un ample mouchoir, et se mouche avec grand bruit; il crache fort
loin et il éternue fort haut; il dort le jour, il dort la nuit
profondément; il ronfle en compagnie. Il occupe à table et à la
promenade plus de place qu'un autre; il tient le milieu en se promenant
avec ses égaux; il s'arrête, et l'on s'arrête; il continue de marcher,
et l'on marche; tous se règlent sur lui; il interrompt, il redresse ceux
qui ont la parole; on ne l'interrompt pas, on l'écoute aussi longtemps
qu'il veut parler; on est de son avis, on croit les nouvelles qu'il
débite. S'il s'assied, vous le voyez s'enfoncer dans un fauteuil,
croiser les jambes l'une sur l'autre, froncer le sourcil, abaisser son
chapeau sur ses yeux pour ne voir personne, ou le relever ensuite, et
découvrir son front par fierté et par audace. Il est enjoué, grand
rieur, impatient, présomptueux, colère, libertin, politique, mystérieux
sur les affaires du temps; il se croit des talents et de l'esprit: il
est riche._
* * * * *
Vous avez envie de crier:
--«Comme c'est ça!»
Mais il y a loin de Giton à notre Nouveau-riche.
Celui-là porte perruque, évidemment. Nous ne le voyons plus que sur la
scène de la Comédie-Française. Il est devenu Nouveau-riche de musée. On
est sur le point de le trouver beau, comme nous trouvons beau, assez
sottement du reste, tout ce qui est ancien.
Notre Nouveau-riche est autre. Il s'habille d'un complet veston; il est
chauve, bien entendu; il fume de gros cigares; il parle, et voilà sa
perte, nous l'entendons. Au théâtre, il est dans la salle; il souffle à
côté de nous; il a du ventre; il a les mains courtes; il sue la
richesse, et de richesse: il ne sent pas bon. Tournons la page.