_Il faut éprouver les amis aux petites occasions et les employer aux
grandes._
_Il faut louer tout bas ses amis._
Madame Geoffrin établissait comme autant de règles, 1^o qu’il faut
rarement louer ses amis dans le monde; 2^o qu’il ne faut les louer que
généralement et jamais par tel ou tel fait, en citant telle ou telle
action, parce qu’on ne manque jamais de jeter quelque doute sur le
fait ou de chercher à l’action quelque motif qui en diminue le mérite;
3^o qu’il ne faut pas même les défendre lorsqu’ils sont attaqués trop
vivement, si ce n’est en termes généraux et en peu de paroles, parce
que tout ce qu’on dit en pareil cas ne sert qu’à animer les détracteurs
et à leur faire outrer la censure.
Ces conseils sont le développement de notre proverbe, qui est pris du
passage suivant des Proverbes de Salomon (ch. 27, v. 14): _Qui laudat
amicum suum voce altâ erit illi loco maledictionis._ _Qui loue son ami
à haute voix, attire sur lui la malédiction._
_Les amis de nos amis sont nos amis._
C’est-à-dire qu’ils ne doivent pas nous être indifférents, et qu’ils
ont des droits à nos égards.
_Il est bon d’avoir des amis partout._
Ce proverbe a donné lieu à un vieux conte qui a été mis en rimes de la
manière suivante par je ne sais quel auteur:
Une dévote, un jour, dans une église,
Offrit un cierge au bienheureux Michel,
Un autre au diable.—Oh! oh! quelle méprise!
Mais c’est au diable. Y pensez-vous? ô ciel!
—Laissez, dit-elle, il ne m’importe guères;
Il faut toujours penser à l’avenir.
On ne sait pas ce qu’on peut devenir,
Et les amis sont partout nécessaires.
L’abbé Tuet rapporte qu’un Visigoth arien, nommé Agilane, disait un
jour sérieusement à Grégoire de Tours, qu’on peut choisir, sans crime,
telle religion que l’on veut, et que c’était un proverbe de sa nation,
qu’en passant devant un temple de païens et une église de chrétiens, il
n’y a point de mal de faire la révérence devant l’un et devant l’autre.
Ce Visigoth, faisant son offrande à saint Michel, n’aurait sûrement pas
oublié l’estafier du bienheureux.
_Il faut se dire beaucoup d’amis et s’en croire peu._
Parce que, en se disant beaucoup d’amis, on peut obtenir quelque
considération, et, en se croyant peu d’amis, on est moins exposé à se
laisser tromper par ceux qui abusent de ce titre.
_Dieu me garde de mes amis!
Je me garderai de mes ennemis._
On peut se garantir de la vengeance d’un ennemi déclaré, mais il n’y
a point de préservatif contre la trahison qui se présente sous les
couleurs de la bienveillance et de l’amitié.
Stobée rapporte (pag. 721) que le roi Antigone, sacrifiant aux dieux,
les priait de le protéger contre ses amis, et qu’il répondait à ceux
qui lui demandaient le motif de cette prière: _C’est que connaissant
mes ennemis, je puis m’en préserver._
On lit dans l’Ecclésiastique (ch. 6, v. 13): _Ab inimicis tuis
separare et ab amicis tuis attende._ _Séparez-vous de vos ennemis, et
gardez-vous de vos amis._
Les Italiens disent comme nous:
_Di chi mi fido quarda mi Dio!
Degli altri mi guardaro io._
En visitant les _pozzi_ du palais du doge, à Venise, j’ai trouvé ces
deux vers sur un mur dans un de ces cachots où le conseil des Dix
enfermait ses victimes; ils y avaient été tracés de la main d’un prêtre
qui avait eu le bonheur d’échapper à son horrible captivité par une
issue qu’il s’était ouverte en arrachant du pavé une large dalle posée
sur un égout aboutissant au canal voisin.
Les Allemands ont le même proverbe, et Schiller l’a employé dans une de
ses tragédies.
_Le plus bel âge de l’amitié est la vieillesse._
Le temps qui flétrit tout embellit l’amitié.
_Il faut découdre et non déchirer l’amitié._
Mot de Caton l’ancien, rapporté par Cicéron en ces termes: _Amicitiæ
sunt dissuendæ magis quām discindendæ._
C’est quelquefois un malheur nécessaire de renoncer à certains amis;
alors il faut s’en éloigner insensiblement, sans aigreur et sans
colère, et faire voir qu’en se détachant de l’amitié on ne veut pas la
remplacer par l’inimitié; car il n’y a rien de plus honteux que d’être
en guerre ouverte après une liaison intime.
«Il ne faut pas croire, dit très bien madame de Lambert, qu’après les
ruptures vous n’ayez plus de devoirs à remplir; ce sont les devoirs
les plus difficiles, et où l’honnêteté seule vous soutient. On doit du
respect à l’ancienne amitié. Il ne faut point appeler le monde à vos
querelles; n’en parlez jamais que quand vous y êtes forcé pour votre
propre justification; évitez même de trop charger l’ami infidèle, etc.»
_Il ne faut pas laisser croître l’herbe sur le chemin de l’amitié._
Il ne faut pas négliger ses amis. Les Celtes disaient: «Sachez que, si
vous avez un ami, vous devez le visiter souvent. Le chemin se remplit
d’herbes, et les arbres le couvrent bientôt si l’on n’y passe sans
cesse.»
_L’amitié rompue n’est jamais bien soudée._
Les Espagnols disent par la même métaphore: _Amigo quebrado, soldado,
mas nunca sano._ _Ami rompu peut bien être soudé, mais il n’est jamais
sain._
Il n’y a guère de réconciliation tout à fait sincère; la défiance ou la
trahison s’y mêlent presque toujours. Asmodée, parlant de sa dispute
avec Paillardoc, a dit avec autant de vérité que de finesse: «On nous
réconcilia, nous nous embrassâmes, et, depuis ce temps, nous sommes
ennemis mortels.»
Il y a un proverbe patois fort ingénieux, dont voici la traduction
littérale: _L’amitié rompue ne se renoue point sans que le nœud
paraisse ou se sente._
=AMOUR.=—_Amour et mort, rien n’est plus fort._
Rien ne résiste à l’amour ni à la mort. C’est la belle pensée de
l’Écriture sainte: _Fortis ut mors dilectio_; _l’amour est fort comme
la mort_.
_L’amour le plus parfait est le plus malheureux._
Les contrariétés auxquelles l’amour est soumis en prouvent la
perfection. Tous les romans semblent faits pour confirmer la vérité
de ce proverbe. On n’y voit que des amants poursuivis par une fatale
destinée et dont la constance s’affermit sous les coups du malheur.
_L’amour fait perdre le repas et le repos._
Ce proverbe est l’un des trente-un articles du _Code d’amour_ qui
se trouve dans l’ouvrage intitulé: _Livre de l’art d’aimer et de la
réprobation de l’amour_, par maître André, chapelain de la Cour
royale de France. Voici cet article: _Minus dormit et edit quem amoris
cogitatio vexat._
Le souci ronge ceux qui aiment, dit l’auteur de l’_Imitation_. Ovide a
dit dans son _Héroïde_ de Pénélope à Ulysse:
_Res est solliciti plena timoris amor._
L’amour est toujours plein d’un inquiet effroi.
Les Italiens ont ce proverbe: _Chi ha l’amor nel petto ha sprone nei
fianchi_; _qui a l’amour au cœur a l’éperon aux flancs_.
_L’amour sied bien aux jeunes gens et déshonore les vieillards._
_Amare juveni fructus est, crimen seni._ (LABERIUS.)
L’_amour_, disait Louis XII, _est le roi des jeunes gens, et le tyran
des vieillards_.
_Est in camtie ridiculosa Venus._ (OVIDE.)
_Turpè senex miles._ (Id.)
C’est une grande difformité dans la nature qu’un vieillard amoureux.
(LA BRUYÈRE.)
_Lorsqu’un vieux fait l’amour,_
_La mort court à l’entour._
L’amour hâte la fin de la vie d’un vieillard. L’amour chez le vieillard
est comme le gui qui fleurit sur un arbre mort.
_Qui se marie par amour_
_A bonnes nuits et mauvais jours._
Une femme d’esprit disait à son fils, pour le dissuader de faire
un mariage d’amour, qui est ordinairement un mariage pauvre:
Souvenez-vous, mon fils, qu’il n’y a qu’une chose qui revienne tous les
jours dans le ménage: c’est le pot-au-feu.
_Après l’amour le repentir._
Hélas! nous ne pouvons aimer toujours, et le repentir nous prend où
l’amour nous laisse.
_L’amour et la pauvreté font ensemble mauvais ménage._
Le ménage le plus uni cesse de l’être quand il est pauvre. La pauvreté
tue l’amour. Les Anglais disent: _When poverty comes in at the door,
love flies out at the window_; _lorsque la pauvreté entre par la porte,
l’amour s’envole par la fenêtre_.
_L’amour ne loge point sous le toit de l’avarice._
Le Code d’amour déjà cité dit: _Amor semper ab avaritiæ consuevit
domicitiis exulare._
_L’amour apprend aux ânes à danser._
La légèreté et la souplesse singulières avec lesquelles les ânes, au
mois de mai, bondissent et se trémoussent dans la prairie auprès des
ânesses, ont donné lieu à ce proverbe, dont le sens est que l’amour
polit le naturel le plus inculte.
_L’amour porte la musique._
Les amants aiment à chanter leurs plaisirs et leurs peines. De là ce
proverbe, qu’on trouve expliqué dans les Symposiaques de Plutarque
(liv. I, quest. 5). Les Anglais disent: _Love was the mother of
poetry._ _Amour engendra poésie._ Ce qui a été ingénieusement développé
dans le _Spectateur_, n^o 377.
_A battre faut l’amour._
_Faut_ est ici la troisième personne du présent indicatif du verbe
_faillir_, et ce proverbe, tiré du latin, _Injuria solvit amorem_,
signifie que les mauvais traitements font cesser l’amour.—Cependant
le cas n’est point sans exceptions. On sait que les femmes moscovites
mesuraient l’amour qu’elles inspiraient sur la violence avec laquelle
elles étaient battues, et qu’il n’y avait ni paix ni contentement pour
elles avant d’avoir éprouvé la pesanteur du bras marital. _Experientia
testatur fœminas moscoviticas verberibus placari._ (Drex., _de
Jejunio_, lib. I, cap. 2.)
Une vieille chanson languedocienne attribue aux filles de Montpellier
le même goût.
Lei castagnos aou brasié
Pétoun qan soun pas mourdudos;
Les fillos de Mounpelié
Plouroun qan soun pas batudos.
Ce qu’un ancien traducteur a rendu ainsi vers par vers.
Les châtaignes au brasier
Pètent de n’être mordues;
Les filles de Montpellier
Pleurent de n’être battues.
Il y a encore une exception très remarquable au proverbe, et ce sont
les deux parfaits modèles des amants qui l’ont fournie. Le sensible
Abeilard fustigeait quelquefois la sensible Héloïse, qui ne l’en aimait
pas moins. Lui-même, parlant à elle-même, raconte la chose dans une de
ses lettres, où il avoue d’un cœur contrit les scandaleux excès de sa
passion immodérée: _In ipsis diebus dominicæ passionis;.... te notentem
ac dissuadentem sæpiùs minis ac flagellis ad consensum trahebam._ _Les
jours mêmes de la passion de notre Seigneur,.... lorsque tu me refusais
ce que je demandais ou que tu m’exhortais à m’en priver, ne t’ai-je pas
trop souvent forcée par des menaces et par des coups de fouet à céder
à mes désirs?_ Ausone avait deviné le cœur d’Héloïse, lorsqu’il disait
en peignant les qualités d’une maîtresse accomplie (épig. 77): _Je veux
qu’elle sache recevoir des coups, et qu’après les avoir reçus, elle
prodigue ses caresses à son amant._
_On revient toujours à ses premières amours._
Parce qu’on espère y trouver un bonheur que ne donnent point les autres.
Ce premier sentiment de l’ame
Laisse un long souvenir que rien ne peut user,
Et c’est dans la première flamme
Qu’est tout le nectar du baiser. (LEBRUN.)
_Que la nuit me prenne là où sont mes amours!_
Pour dire qu’on s’attarde volontiers dans un endroit où l’on se plaît,
auprès des personnes qu’on aime.
Ce vœu tendre et délicat ne serait pas déplacé auprès du vœu de
Léandre, dans l’Anthologie ou _Choix de fleurs_. C’est vraiment une
fleur d’amour.
_Il n’y a point de laides amours._
_L’objet qu’on aime est toujours beau._
«Tout cœur passionné embellit dans son imagination l’objet de sa
passion; il lui donne un éclat que la nature ne lui donne pas, et il
est ébloui de ce faux éclat. La lumière du soleil, qui est la vraie
joie des yeux, ne lui paraît pas aussi belle.»
(BOSSUET.)
_Quisquis amat ranam ranam putat esse Dianam._
Quiconque aime une grenouille prend cette grenouille pour Diane.
C’est Diane Limnatis, déesse des marais et des étangs.
Les habitants de l’île de Chypre avaient érigé des autels à Vénus
barbue. Les Romains adoraient Vénus louche, comme on le voit dans
le second livre de l’_Art d’aimer_ d’Ovide, et dans le _Festin de
Trimalcion_, par Pétrone. Ils disaient même proverbialement, en parlant
d’une belle qui avait le rayon du regard faussé: _Si pæta, est Veneri
similis._ _Si elle est louche, elle ressemble à Vénus._ Horace nous
apprend qu’un certain Balbinus trouvait des grâces dans le polype
d’Agna sa maîtresse.
Le meilleur développement du proverbe, _Il n’y a pas de laides amours_,
est dans les vers suivants, tirés de la traduction libre que Molière
avait faite de Lucrèce, et placés dans la cinquième scène du deuxième
acte du _Misanthrope_.
.... L’on voit les amants vanter toujours leur choix;
Jamais leur passion n’y voit rien de blàmable,
Et dans l’objet aimé tout leur paraît aimable.
Ils comptent les défauts pour des perfections,
Et savent y donner de favorables noms:
La pâle est aux jasmins en blancheur comparable;
La noire à faire peur, une brune adorable;
La maigre a de la taille et de la liberté;
La grasse est, dans son port, pleine de majesté;
La malpropre, sur soi de peu d’attraits chargée,
Est mise sous le nom de beauté négligée;
La géante paraît une déesse aux yeux;
La naine, un abrégé des merveilles des cieux;
L’orgueilleuse a le cœur digne d’une couronne;
La fourbe a de l’esprit; la sotte est toute bonne;
La trop grande parleuse est d’agréable humeur,
Et la muette garde une honnête pudeur.
C’est ainsi qu’un amant, dont l’amour est extrême,
Aime jusqu’aux défauts des personnes qu’il aime.
=AMOUREUX.=—_Amoureux transi._
Cette expression, dont on se sert pour désigner un amoureux timide,
novice, froid, fait allusion à un ancien usage des justiciables
volontaires des cours d’amour, espèce d’énergumènes qui avaient
formé, sous le règne de Philippe V, une société ou confrérie nommée
_la Ligue des amants_, dont l’objet était de prouver l’excès de
leur passion par une opiniâtreté invincible à braver les ardeurs de
l’été et les rigueurs de l’hiver. Dans les chaleurs extrêmes, ils
allumaient de grands feux pour se chauffer, et ne sortaient de chez eux
qu’enveloppés d’épaisses fourrures. Quand il gelait à pierre fendre,
ils se couvraient très légèrement, et allaient, par le froid, par la
neige ou par la pluie, soupirer à la porte de leurs maîtresses, où ils
se tenaient jusqu’à ce qu’ils les eussent aperçues, _étant parfois
tellement morfondus et transis dans l’attente_, dit un vieux auteur,
_qu’on entendait claquer leurs dents comme les becs des cigognes_.
Cette dévotion d’amour, poussée ainsi jusqu’au martyre, éclatait
en outre par une foule de pratiques minutieuses et d’expressions
alambiquées. Tel confrère élisait son domicile à l’enseigne de la
Passion, rue du Sacrifice, paroisse de la Sincérité; tel autre
demeurait sur la place de la Persévérance, hôtel de l’Assiduité,
etc. Il existe un ouvrage rare et curieux, intitulé: _l’Amoureux
transy_, par Jehan Boucher. Cet ouvrage, qui ne porte point de date,
est une espèce de code galant de cette secte jadis si fameuse par ses
extravagances et par ses niaiseries sentimentales.
=AN.=—_Je m’en moque comme de l’an quarante._
On croyait beaucoup à la fin du monde, dans le commencement du onzième
siècle. C’était une opinion alors universellement répandue que les
_mille ans et plus_ qu’on prétendait assignés par Jésus-Christ lui-même
comme terme à son église et à la société entière, devaient expirer
en l’an quarante de ce siècle. La peur avait gagné tous les esprits.
Les pécheurs se convertissaient en foule, et chacun parlait de se
faire ermite. Mais lorsque celle époque si redoutable fut passée, on
changea de langage, et l’on dit _Je m’en moque comme de l’an quarante_,
expression qui est encore usitée en parlant d’une chose qui ne doit
inspirer aucune crainte.
=ANE.=—_Un âne en gratte un autre._
_Asinus asinum fricat._
On voit quelquefois deux ânes se mettre l’un contre l’autre et se
frotter pour apaiser les démangeaisons de leur peau. De là ce proverbe
qui s’emploie au figuré, en parlant de deux sots qui échangent entre
eux des compliments ou des éloges.
_L’âne de la communauté
Est toujours le plus mal bâté._
Pour dire qu’on néglige communément ce que l’on possède en commun:
_Communiter negligitur quod communiter possidetur._
_L’âne de la montagne porte le vin et boit de l’eau._
Proverbe qu’on emploie en parlant d’un sot dupé qui a la peine sans
avoir le profit.
On sait que les montagnards transportent à dos d’âne ou de mulet leur
vin enfermé dans des outres, parce que la difficulté des chemins ne
leur permet point de le transporter sur un chariot.
_L’âne au milieu des singes._
On désigne ainsi un imbécile qui se trouve parmi des gens malins
auxquels il sert de jouet.
_Pour un point Martin perdit son âne._
Un ecclésiastique, nommé Martin, qui possédait l’abbaye d’Asello, en
Italie, voulut faire inscrire sur la porte ce vers latin:
_Porta patens esto. Nulli claudaris honesto._
Porte reste ouverte. Ne sois fermée à aucun honnête homme.
C’était à une époque où la ponctuation, longtemps abandonnée, venait
d’être remise en usage. Martin, étranger à cet art, s’adressa à un
copiste qui n’en savait pas plus que lui. Le point, qui devait être
après le mot _esto_, fut placé après le mot _nulli_, et changea le sens
de cette manière:
_Porta patens esto nulli. Claudaris honesto._
Porte ne reste ouverte pour personne. Sois fermée à l’honnête homme.
Le pape, informé d’une inscription si mal séante, priva l’abbé Martin
de son abbaye qu’il donna à un autre. Le nouveau titulaire corrigea la
faute du malheureux vers, auquel il ajouta le suivant:
_Uno pro puncto caruit Martinus asello._
Martin, pour un seul point, perdit son asello.
Ce qui revenait à cette formule de l’antique jurisprudence des Romains:
_Qui cadit virgulà, caussâ cadit_; et comme _asello_ signifie également
_un âne_, l’équivoque donna lieu au dicton: _Pour un point Martin
perdit son âne._
Quelques parémiographes, jugeant cette explication trop recherchée,
prétendent qu’il faut dire: _Pour un poil Martin perdit son âne_,
et ils fondent leur opinion sur celle de Nicot qui dit dans son
Dictionnaire: L’âne d’un nommé Martin avait été perdu ou volé à la
foire. Notre homme, en le cherchant, apprit qu’un particulier venait
d’en trouver un, et, comme il ne douta point que ce ne fût le sien,
il courut le réclamer; mais celui qui l’avait trouvé demanda: De
quelle couleur est le poil de la bête?—Il est gris, répondit le
réclamant.—Non, répliqua l’autre, il est noir. Et c’est ainsi que
_pour un poil Martin perdit son âne_.
La véritable origine est la première que j’ai rapportée, et ce qui le
prouve, c’est qu’en Italie, d’où nous est venu le dicton, on dit aussi:
_Per un punto Martin perse la cappa_, _pour un point Martin perdit la
chape_, c’est-à-dire la dignité abbatiale dont la chape était l’insigne.
On a tort de dire: _Faute d’un point_ Martin perdit son âne, au lieu de
_pour un point_, etc. Cette variante qui fausse l’explication que j’ai
donnée, ne se trouve pas dans les vieux recueils. Évidemment elle est
moderne.
_Être comme l’âne de Buridan._
C’est être tout-à-fait indécis entre deux partis ou deux avantages
offerts.
Jean de Buridan, né à Béthune en Artois, célèbre dialecticien du
quatorzième siècle, voulant prouver que, si les bêtes ne sont point
déterminées par quelque motif externe, elles n’ont pas la force de
choisir entre deux objets égaux, avait imaginé un argument sophistique
dans le genre du crocodile[8] des stoïciens, afin de soutenir sa
thèse avec succès contre toutes les objections. Il supposait un âne
également pressé de la soif et de la faim, entre un seau d’eau et une
mesure d’avoine faisant la même impression sur ses organes. Ensuite il
demandait: que fera cet animal? Si ceux qui voulaient bien discuter
avec lui cette grave question répondaient: il demeurera immobile; le
docteur répliquait: il mourra donc de soif et de faim entre l’eau
et l’avoine. S’ils lui disaient, au contraire: il ne sera pas assez
bête pour se laisser mourir; sa conclusion était: il se tournera donc
d’un côté plutôt que d’un autre; il a donc le libre arbitre. Son
raisonnement embarrassa tous les philosophes du temps, et son âne,
devenu fameux parmi ceux des écoles, obtint les honneurs du proverbe.
Spinoza (_Éthiq._, part. 2, p. 89) parle de l’ânesse au lieu de l’âne
de Buridan, et il avoue sans façon qu’un homme qui serait dans le cas
de cette bête, mourrait de faim et de soif. Montaigne (_Ess._, liv. II,
chap. 14) exprime la même opinion. «Qui nous logerait, dit-il, entre
la bouteille et le jambon avec un égal appétit de boire et de manger,
il n’y aurait sans doute remède que de mourir de soif et de faim, n’y
ayant aucune raison qui nous incline à la préférence.»
Bayle trouve ce raisonnement absurde, et le réfute ainsi: «L’homme a
deux moyens de se dégager des piéges de l’équilibre. L’équilibre ne
le ferait pas demeurer dans l’inaction, comme Spinoza le prétend; il
y a le remède de penser qu’il ne dépend pas des objets: 1º je veux
préférer ceci à cela, parce qu’il me plaît d’en user ainsi; 2º il
pourrait agir en tirant ce qu’il a à faire à la courte-paille.»
_C’est le pont aux ânes._
On se sert de cette expression en parlant des choses qui sont connues
des esprits vulgaires et ne peuvent embarrasser que des ignorants
de la première espèce, justement assimilés aux baudets qu’on voit
s’arrêter devant un pont de bois dont les planches mal jointes leur
laissent entrevoir le cours de l’eau, car ces animaux ont ordinairement
une si grande peur de se noyer, que, suivant la remarque de Pline le
naturaliste (liv. VIII, ch. 4), _ils se précipiteraient à travers les
flammes pour éviter de se mouiller les pieds_. La même expression
s’emploie aussi pour signifier les lieux communs et les réponses
banales à l’usage des ignorants, et, dans ce sens, elle est une
allusion à ces vieux recueils de solutions ou de thèmes tout faits,
auxquels on donnait autrefois le nom de _pont aux ânes_, à cause
de l’interrogatif _an_ qui figurait au commencement de toutes les
questions énoncées en latin. C’est un véritable calembourg, où _pont
aux ânes_ a été substitué à _pont aux an_, qui signifie le moyen de
passer sur ces _an_ comme sur une rivière, c’est-à-dire de surmonter
les difficultés.
On trouve dans le vingt-huitième chapitre du deuxième livre de Rabelais
le passage suivant, qui confirme l’explication que je viens de donner:
«O qui pourra maintenant racompter comment se porta Pantagruel contre
les trois cents géants! O ma muse! ma Calliope! ma Thalie! inspire-moy
à ceste heure! Restaure-moy mes esperits; car voici _le pont aux
ânes de logicque_; voici le trébuchet, voici la difficulté de povoir
exprimer l’horrible bataille qui feut faicte.»
_Les ânes de Beaune._
L’animosité des Athéniens contre les Thébains n’est pas plus célèbre
que celle des habitants de Dijon contre les habitants de Beaune. S’il
faut en croire les Dijonais, l’air seul du pays de leurs adversaires
est abrutissant, et c’est à qui racontera les simplicités beaunoises
le plus ridicules. La querelle de Piron avec les Beaunois n’a pas peu
contribué à fortifier le préjugé qui leur est défavorable. Tous les
jeux de mots auxquels peut donner lieu la comparaison d’un sot avec un
âne ont été employés d’une manière plus ou moins heureuse, et jusqu’à
satiété. Mais de telles plaisanteries sont-elles fondées? Les habitants
de Beaune ont-ils l’esprit plus lourd et la conception plus tardive
que ceux de Dijon? Il n’y a rien qui le prouve, et le proverbe n’a pas
été fait pour populariser le béotisme qu’on leur impute. Il est venu
de ce que, dans le XIII^e siècle, il y avait à Beaune une famille de
négociants distingués dont le nom était Asne. Lorsqu’on voulait parler
d’un commerce bien établi, on citait les Asne de Beaune. Depuis, ce nom
est passé aux habitants, et c’est sur cette misérable équivoque que
roulent tous les quolibets qui sont faits sur leur compte.
_La sépulture des ânes._
Au moyen âge, ceux qui mouraient déconfès ou excommuniés étaient jetés
dans les champs ou à la voirie, comme des charognes. C’est ce qu’on
appelait la _sépulture des ânes_. On lit dans une vieille charte:
_Extrà cimeterium sepulturâ asinorum sepulti._ La même expression se
trouve dans un passage de la bulle d’excommunication fulminée par
le pape Grégoire V contre le roi Robert et la reine Berthe. Voici
ce passage littéralement traduit du latin: «Qu’ils n’aient d’autre
_sépulture_ que celle _des ânes_, afin qu’ils soient aux nations
futures un exemple d’opprobre et de malédiction.» Cette expression est
prise de l’Écriture sainte, où l’on voit qu’il fut prédit par Jérémie
que Joachim aurait la _sépulture d’un âne_; prophétie qui se vérifia
lorsque Nabuchodonosor fit massacrer ce roi de Juda et jeter son corps
hors de la ville, avec défense de l’inhumer.
=ANGE.=—_Écrire comme un ange._
Ange Vergèce, célèbre calligraphe, venu de l’île de Candie, sa patrie,
à Paris, vers 1540, donna lieu, dit-on, à cette expression proverbiale
par la beauté de son écriture qui servit d’original aux graveurs
des caractères de l’alphabet grec pour les impressions royales sous
François I^{er}. La bibliothèque royale possède trois beaux manuscrits
grecs de cet hellène, qui était attaché au collége royal en qualité
d’_écrivain du roi en lettres_ grecques.
_Être aux anges._
C’est être transporté de joie.—Les Grecs et les Romains disaient dans
le même sens: _Être admis aux plus secrets mystères_, par allusion aux
jouissances que devaient éprouver les initiés aux mystères d’Eleusis,
lorsqu’ils étaient admis par l’hiérophante, après de nombreuse
épreuves, à la connaissance de ces mystères, si secrets, dit Tibulle
(élég. 5, liv. III), qu’il n’était pas permis de les révéler même aux
dieux.
_Boire aux anges._
Saint Césaire, évêque d’Arles, dit, dans sa sixième homélie, que,
de son temps, au commencement du VI^e siècle, on poussait si loin
la débauche de vin que, lorsqu’on ne pouvait presque plus boire, on
adressait, pour s’y exciter encore, des santés aux saints et aux anges.
Cette superstition d’ivrogne, renouvelée des Grecs qui, à la fin d’un
repas, vidaient quelques coupes de plus en l’honneur des dieux, a donné
naissance à l’expression _boire aux anges_, c’est-à-dire _boire au delà
de sa soif_, ou, comme s’exprime Rabelais, _boire pour la soif à venir_.
_Voir les anges violets._
On dit de quelqu’un qui a reçu un coup sur les yeux, qu’_il a vu les
anges violets_, qu’_on lui a fait voir les anges violets_. C’est une
allusion à l’éblouissement lumineux qui accompagne d’ordinaire ces
sortes de coups, à la couleur violette de la partie contuse, à celle du
costume épiscopal qui est aussi violette, et à l’usage où l’on était
autrefois de désigner les évêques par le nom d’_anges_ que saint Jean
l’évangéliste leur a donné dans le deuxième chapitre de son Apocalypse.
L’Académie s’est bornée à dire que _Voir les anges violets_ signifie
avoir des visions creuses; mais il est certain que cette expression a
toujours été employée dans le sens que j’ai donné et comme synonyme de
cette autre plus usitée aujourd’hui: _Voir trente-six chandelles._
=ANGLAIS.=—_Être poursuivi par les Anglais._
C’est être poursuivi par des créanciers rigides.—Le mot Anglais, pris
dans ce sens, fut introduit, suivant Borel, à l’époque de l’occupation
de la France par les Anglais qui, s’étant emparés de tout l’argent
du pays, prêtaient aux habitants à des conditions fort dures, et se
conduisaient comme de vrais Arabes envers leurs malheureux débiteurs.
D’autres étymologistes pensent qu’il fut employé à l’occasion des
impôts extraordinaires établis pour la rançon du roi Jean, prisonnier à
Londres. Estienne Pasquier le fait venir des réclamations des Anglais
qui prétendaient que cette rançon, fixée à trois millions d’écus d’or,
par le traité de Bretigny, n’avait pas été entièrement payée.
Oncques ne vys Anglois de vostre taille,
Car, à tout coup, vous criez: baille, baille. (MAROT.)
=ANGUILLE.=—_Il y a quelque anguille sous roche._
Pour signifier qu’il y a dans une affaire quelque chose de caché et de
dangereux dont il faut se défier.
Le mot anguille, venu du latin _anguilla_, dont la racine est _anguis_,
_serpent_, se prenait autrefois pour serpent, et il a gardé cette
acception dans notre proverbe, qui correspond à celui des Grecs: _Le
scorpion dort sous la pierre_; et à celui des Latins: _Latet anguis in
herba_, _le serpent est caché sous l’herbe_.
On désigne encore les couleuvres, en certains endroits, sous le nom
d’_anguilles de haie_.
_Écorcher l’anguille par la queue._
C’est commencer par où il faudrait finir.
_Rompre l’anguille au genou._
C’est tenter l’impossible, car une anguille, qui glisse toujours des
mains, ne peut se rompre sur le genou comme un bâton. M. de Mennechet
dit dans une annotation à la page 209 de l’_Histoire de l’estat de
France sous le règne de François II_: «_Rompre l’anguille au genou_,
signifie rompre une étoffe nouée à l’endroit du nœud.» Ce qui est un
équivalent, et non une explication de l’expression proverbiale.
On trouve dans Rabelais, _Rompre l’andouille au genou_.
Les Espagnols disent: _Soldar el azogue_, _souder le vif-argent_; et
les Italiens: _Pigliar il vento con le reti_, _prendre le vent au
filet_.
_Il ressemble aux anguilles de Melun, il crie avant qu’on l’écorche._
On représentait un jour à Melun le mystère de saint Barthélemy qui,
suivant le martyrologe, fut écorché et mis en croix: un étudiant de
cette ville, nommé Languille, chargé de faire le rôle du martyr, fut
tellement épouvanté, au moment où les bourreaux le saisirent pour
simuler le supplice, qu’il ne put s’empêcher de pousser des cris. Et
de là vint la locution proverbiale qu’on applique à une personne qui
s’effraie sans sujet, qui se plaint avant de sentir le mal. D’après
cette explication, donnée par Fleury de Bellingen, il faudrait dire:
_Il ressemble à Languille_, et non pas _aux anguilles de Melun_; mais
la seconde version, quoique fautive, n’est pas moins usitée que la
première, et le Dictionnaire de l’Académie l’a consacrée.
=ANGOISSE.=—_Faire avaler à quelqu’un des poires d’angoisse._
C’est lui faire essuyer de mauvais traitements dont il ne peut se
plaindre. Allusion à la poire d’angoisse, petite boule de fer qui,
étant glissée pur les voleurs dans la bouche d’un homme qu’ils
voulaient dépouiller, et s’y détendant par la pression d’un ressort
secret, accroissait son volume au point de lui couper la parole et de
ne pouvoir être retirée qu’avec l’aide d’un serrurier. Machine vraiment
diabolique dont l’invention a été attribuée par quelques auteurs
au capitaine Gaucher qui servait, du temps de la ligue, au pays de
Luxembourg, et par quelques autres à un Toulousain nommé Palioly, chef
d’une bande de filous établie à Paris. L’Académie semble croire que
cette locution fait allusion à la poire d’Angoisse, fruit _si âpre et
si revéche au goût_, dit-elle, _qu’on a de la peine à l’avaler_. Mais
elle se trompe, car ce fruit est assez doux dans sa maturité, et les
Parisiens, qui le trouvaient fort bon autrefois, devaient en faire une
consommation assez considérable, puisque les colporteurs le criaient
dans les rues. Témoin ce vers des _Crieries de Paris_, par Guillaume de
la Villeneuve:
Poires d’Angoisse crier haut.
L’instrument de fer a été nommé _poire d’angoisse_, parce qu’il est
en forme de poire et qu’il cause de _l’angoisse_ ou de la douleur; le
fruit a tiré son nom de celui d’_Angoisse_ ou _Angoissement_ (d’autres
disent _Angoisserent_), village du Limousin où il fut primitivement
connu et devint très abondant.
=ANNÉE.=—_Les années de Pierre._
C’est-à-dire vingt-cinq années de pontificat, parce que saint Pierre
fut à la tête de l’Église de Rome pendant vingt-cinq années. On dit
à chaque nouveau pape qu’on élève sur la chaire de l’apôtre: _Sancta
pater, non videbis annos Petri_; _saint-père, vous ne verrez pas les
années de Pierre_. Et en effet, aucun pape ne les a vues. La raison
en est toute simple: c’est que pour être un _sujet papable_, dit
l’histoire des conclaves, il faut être cardinal d’un âge avancé et
d’une complexion dont on ne puisse attendre ni un long règne ni de trop
vigoureuses résolutions.
En examinant la liste des papes, on voit que le terme moyen de leur
règne est d’environ huit ans. Pie VII est le pontife qui a gouverné le
plus longtemps l’Église depuis saint Pierre. S’il eût vécu un an de
plus, la prophétie proverbiale aurait été démentie, et Rome, alors,
aurait été exposée aux plus grands malheurs et à la destruction,
suivant l’opinion superstitieuse des habitants de cette ville.
=ANTAN.=—_Parler des neiges d’antan._
C’est-à-dire de choses qui sont passées et dont on ne doit plus
s’occuper. On trouve dans la dix-neuvième satire de Régnier: _Discourir
des neiges d’antan._
_Antan_ est un vieux mot formé par contraction des deux mots latins
_ante annum_, et signifiant _l’autre année_, _l’année d’avant_.
L’expression des _neiges d’antan_, qu’on n’emploie guère aujourd’hui, a
été pendant longtemps en grande vogue, à cause de la fameuse ballade
de Villon sur _les dames du temps jadis_, dont voici quelques vers:
. . . . . . . . Où est la reine
Qui commanda que Buridan
Fût jeté dans un sac en Seine?
Mais où sont les neiges d’antan?
La reine, blanche comme un lys,
Qui chantait à voix de sirène,
Berthe au grand pied, Biétris, Alys,
Harembouges qui tint le Maine,
Et Jeanne, la bonne Lorraine,
Qu’Anglais brûlèrent à Rouen,
Où sont-ils, vierge souveraine?
Mais où sont les neiges d’antan?
=ANTIFE.=—_Battre l’antife._
Antife est un terme d’argot employé par les gueux et les filous pour
désigner une église, lieu qu’ils fréquentent de préférence, parce
qu’ils y trouvent les chances les plus favorables au succès de leur
industrie, au milieu de la foule qui s’y rend. C’est dans ce sens que
l’auteur du poëme de _Cartouche_ s’est servi de ce mot, qui paraît
être le même qu’_antive_, féminin d’_antif_ (antique), vieux adjectif
tombé en désuétude. Ainsi, l’expression populaire _battre l’antife_,
qui correspond figurément à _battre le pavé des rues_, ou, comme on dit
encore, _battre l’estrade_, signifie, au propre, _battre le pavé des
églises_, acception qui n’est pas usitée.
=APOTHICAIRE.=—_Apothicaire sans sucre._
Le sucre, cette précieuse denrée que le vieux poëte Eustache Deschamps
appelait l’_auxiliaire de la civilisation_, fit son entrée dans le
monde, au commencement du XIV^e siècle, par l’officine des apothicaires
qui lui attribuaient toute sorte de vertus curatives et l’employaient
dans tous les remèdes: de là cette expression, _Apothicaire sans
sucre_, par laquelle on désigne tout marchand mal assorti et toute
personne qui manque de quelque chose d’essentiel à sa profession.
On trouve dans de vieux auteurs, _Apothicaire sans caffetin_. Le sucre
blanc raffiné était autrefois appelé _caffetin_. Ce mot est dans une
ordonnance rendue par le roi Jean, en 1353.
=APÔTRE.=—_Faire le bon apôtre._
Chercher à tromper en contrefaisant l’homme de bien. On dit encore
ironiquement, _C’est un bon apôtre_, en parlant de quelqu’un qui
déguise sa malice sous les apparences de la bonté, qui affecte une
candeur, une probité qu’il n’a pas.—Allusion à la conduite de l’apôtre
Judas, qui portait la trahison dans le cœur en faisant à son divin
maître des protestations d’attachement et de fidélité.
=APPÉTIT.=—_L’appétit vient en mangeant._
Plus on a, plus on veut avoir.—Autant croît le désir que le trésor.
C’est la réponse que fit Amyot à Charles IX, dont il avait été le
précepteur, un jour que ce roi lui témoignait sa surprise de ce
qu’ayant paru d’abord borner son ambition à un petit bénéfice qu’il
avait obtenu, il demandait encore le riche évêché d’Auxerre. Mais
cette réponse, qu’on croit avoir été l’origine du proverbe, n’en fut
que l’application. Amyot, en s’exprimant ainsi, répétait simplement un
mot rapporté par Rabelais dans le cinquième chapitre de _Gargantua_,
et attribué à Angeston[9], qui n’en était peut-être pas l’inventeur.
Ovide, parlant d’Erisichton, condamné par Cérès à une famine dévorante,
avait dit:
. . . . . . . . _Cibus omnis in illo
Causa cibi est._ (_Metam._, lib. VIII, fab. 11.)
Tout aliment l’excite à d’autres aliments.
Et Quinte-Curce (liv. VII, ch. 8) avait mis la phrase suivante dans
le discours des Scythes à Alexandre: _Primus omnium satietate parasti
famem._ _Tu es le premier chez qui la satiété ait engendré la faim._
Cependant, il est juste de dire que si Angeston a pris la pensée de ces
deux auteurs, il se l’est appropriée par l’heureuse originalité avec
laquelle il l’a rendue en français.
_Pain dérobé réveille l’appétit._
Pain dérobé que l’on mange en cachette,
Vaut mieux que pain qu’on cuit ou qu’on achète. (LA FONT.)
On lit dans les Proverbes de Salomon (ch. 9, v. 17): _Aquæ furtivæ
dulciores sunt, et panis absconditus suavior._ _Les eaux dérobées sont
plus douces, et le pain pris en cachette est plus agréable._ C’est de
là qu’a été tiré notre proverbe, qui signifie que nous trouvons une
certaine douceur dans les choses qui nous sont défendues, que l’objet
de nos désirs nous plaît d’autant mieux qu’il est moins permis.—Les
Latins disaient: _Dulce pomum quum abest custos._ _Le fruit est doux en
l’absence du gardien._
_Nitimur in vetitum semper cupimusque negata._ (OVID, lib. III, éleg.
4.)
Nous nous roidissons toujours contre ce qui nous est défendu, et nous
désirons ce qu’on nous refuse.
Tel est le cœur humain, surtout celui des femmes:
Un ascendant mutin fait naître dans nos ames,
Pour ce qu’on nous permet un dégoût triomphant,
Et le goût le plus vif pour ce qu’on nous défend. (PIRON, _Métrom._)
=ARBRE.=—_Quand l’arbre est tombé, tout le monde court aux branches._
Pour dire que tout le monde cherche à retirer quelque avantage de la
disgrâce qui atteint un homme élevé en dignité.
_On ne jette des pierres qu’à l’arbre chargé de fruits._
Il n’y a que l’homme distingué qui soit en butte aux traits envenimés
de la critique: les détracteurs attaquent le mérite et laissent en paix
la médiocrité. Un vieux proverbe les assimile aux _chiens qui n’aboient
qu’après la pleine lune sans se soucier du croissant_.
=ARC.=—_Débander l’arc ne guérit pas la plaie._
Il ne suffit pas, pour réparer ou pour guérir le mal qu’on a fait, de
renoncer au moyen d’en faire.
Lorsque le roi René perdit Isabelle de Lorraine, sa première épouse,
qu’il aimait beaucoup, il prit pour devise un arc dont la corde était
rompue, avec ces mots italiens: _Arco per lentare, piaga non sana_,
dont notre proverbe est la traduction, et il mit cette devise dans un
beau livre d’Heures qu’il peignit pour Jeanne de Laval, sa seconde
épouse, à laquelle il était aussi tendrement attaché. La Bibliothèque
royale conserve ce précieux ouvrage, qui présente sur toutes les pages
les lettres R I enlacées avec grâce, et sur toutes les marges plusieurs
autres devises relatives aux deux princesses.
=ARCHIDIACRE.=—_Crotté en archidiacre._
C’est-à-dire bien crotté, parce que les archidiacres étaient tenus
autrefois de faire à pied leurs visites, dans toutes les saisons, chez
tous les curés de leur archidiaconé. Le temps a fait disparaître cet
usage et la locution qui s’y rattache.
=ARGENT.=—_L’argent est un bon serviteur, mais c’est un mauvais
maître._
Ce proverbe a été attribué au chancelier Bacon, mais il existait avant
Bacon; peut-être a-t-il été inspiré par ce vers d’Horace:
_Imperat aut servit collecta pecunia cuique;_
ou bien par ce mot sur Caligula: «Il n’y eut jamais un meilleur esclave
ni un plus mauvais maître.»
Il faut pouvoir dire de l’argent ce que le philosophe Aristippe disait
d’une belle courtisane: «Je possède Laïs sans qu’elle me possède.»
_L’argent fait tout._
_Nummus vincit, nummus regnat, nummus imperat._