Quand nous n’agissons point les dieux nous abandonnent. (VOLT.)

Les Lacédémoniens recommandaient d’implorer l’assistance des dieux avec

les bras étendus et non pas avec les bras croisés.

Les Athéniens disaient: Φιλεῖ τῷ ϰἀμνοντι συγϰἀμνειν Θἑος. _Dieu aime à

seconder celui qui travaille._

Les Basques rendent la même pensée en ces termes: _Iaincoa, ahalcor

bad’ere, esta ahanscor._ _Quoique Dieu soit bon ouvrier, il veut qu’on

l’aide._

Les Espagnols se servent de cette phrase élégamment figurée: _Por agua

del cielo no dexes tu riego._ _Pour l’eau du ciel n’abandonne pas

l’arrosoir[5]._

Les Écossais s’expriment ainsi: _Do the likeliest, and God will do the

best._ _Fais ce qui convient, et Dieu fera le reste._

Le Ciel bénit toujours la main laborieuse.

On sait que le proverbe _Aide-toi, le Ciel t’aidera_, a été mis en

action par La Fontaine, dans la fable du _Charretier embourbé_, qui a

contribué beaucoup à le rendre très populaire.

=AIGLE.=—_L’aigle ne chasse point aux mouches._

L’homme supérieur dédaigne les bagatelles, ne descend point à des

petitesses.

C’est la traduction littérale de l’adage latin: _Aquila non capit

muscas._ Christine de Suède, qui affectait de se montrer ennemie des

petits détails, avait souvent cet adage à la bouche.

Les Latins disaient encore dans un sens analogue: _De minimis non curat

prætor_, parce que le préteur ne jugeait point les causes qui avaient

peu d’importance.

_L’aigle n’engendre point la colombe._

Pour dire que les vertus et les talents sont héréditaires, ce qui est

rarement vrai, surtout des talents.

Ce proverbe est traduit d’Horace, qui a dit, dans l’ode 3^e du liv. IV:

_..... Nec imbellem feroces

Progenerant aquilæ columbam._

Et l’aigle, courageuse et fière,

N’engendre point de tourtereaux. (J.-B. ROUSSEAU.)

=AIGUILLE.=—_Il faut une aiguille pour la bouche et deux pour la

bourse._

C’est-à-dire que le mauvais emploi de l’argent est moins préjudiciable

que le mauvais emploi des paroles.

_Chercher une aiguille dans une botte de foin._

C’est chercher une chose aussi difficile à trouver que le serait une

aiguille tombée dans une botte de foin.

_Disputer sur la pointe d’une aiguille._

C’est-à-dire sur une chose qui n’en vaut pas la peine, sur la moindre

bagatelle.

On a prétendu que cette expression est venue de la longue apostrophe

que Pymante, personnage de la pièce de _Clitandre_ par Corneille,

adresse à l’aiguille avec laquelle Doris lui a crevé un œil. Mais une

preuve sans réplique que l’expression n’est point venue de là, c’est

qu’elle se trouve dans les vers suivants de Regnier, mort plusieurs

années avant que Corneille eût écrit:

On n’avait point de peur qu’un procureur fiscal

Formât sur une aiguille un long procès-verbal.

Il est probable qu’elle est née d’une allusion aux disputes qui

s’élèvent parmi les enfants, au jeu de _la poussette_, lorsque, dans un

cas douteux, les uns prétendent que la pointe d’une aiguille qui vient

d’être poussée avec le doigt se trouve placée de manière à rendre le

coup valable, tandis que les autres soutiennent le contraire.

Les Grecs disaient: _Disputer sur l’ombre d’un âne_. Ce qui était fondé

sur une historiette que Démosthène conta aux Athéniens pour ramener

leur attention, un jour qu’il les haranguait, sans en être écouté,

en faveur d’un homme qu’il voulait dérober au supplice. Un voyageur,

dit-il, allait d’Athènes à Mégare, monté sur un âne qu’il avait loué.

C’était au temps de la canicule, et vers le milieu du jour; ne pouvant

résister à la rage du soleil et ne trouvant pas même un buisson sur

la route pour se mettre à l’abri, il prit le parti de descendre de sa

monture, de s’asseoir près d’elle et de se rafraîchir à son ombre;

l’ânier qui l’accompagnait revendiqua cette place, alléguant qu’il

n’avait pas loué l’ombre de sa bête. La dispute s’échauffa, des paroles

on en vint aux coups, et il en résulta un procès... Après avoir

parlé de la sorte, Démosthène allait reprendre sa harangue; mais les

auditeurs, dont il avait piqué la curiosité, voulurent savoir quelle

avait été la décision des juges sur une telle affaire. L’orateur alors

releva éloquemment cette puérilité dans l’intérêt de son client, en

leur reprochant d’accorder leur attention à une dispute sur l’_ombre

d’un âne_, tandis qu’ils la refusaient à une cause où il s’agissait de

la vie et de l’honneur d’un homme.

Les Latins disaient: _Rixari de lanâ caprinâ._ _Disputer sur la laine

d’une chèvre._ Expression qui se trouve dans ce vers d’Horace:

_Alter rixatur de lanâ sæpe caprinâ._

=AIGUILLETTE.=—_Courir l’aiguillette._

Cette expression est, dit-on, fondée sur une coutume observée

anciennement à Beaucaire, la veille de la foire, par les femmes de

mauvaise vie qui, ce jour-là, célébraient la fête de sainte Magdeleine,

leur patronne, en faisant une course publique où la plus agile gagnait

un paquet d’aiguillettes. Ce n’était point sans un motif particulier

qu’un pareil prix leur était assigné par les autorités du lieu; car

l’enseigne de ces femmes était une aiguillette que chacune d’elles

portait sur l’épaule gauche. Ainsi le voulait une ordonnance par

laquelle Louis IX avait réglé leur costume, ordonnance que la reine

Jeanne, comtesse de Provence, fit observer, un siècle après, dans le

comtat Venaissin.

On ne peut dire précisément à quelle époque fut établie la course de

Beaucaire. Peut-être est-elle aussi ancienne que la foire qui fut

instituée, à ce qu’on prétend, par Raymond VI comte de Toulouse, en

reconnaissance du zèle que les Beaucairois avaient montré pour ses

intérêts pendant la guerre des Albigeois[6]. On ne peut préciser non

plus à quelle époque cette course fut supprimée. Golnitz, qui en a

parlé dans son Ulysse gallo-belge, écrit en 1630, nous apprend qu’elle

n’existait plus alors depuis longtemps.

On fesait courir aussi les courtisanes en Italie, et le prix qu’on leur

donnait, ou le _patio_, était un coupon de velours ou de brocard, ou de

quelque autre étoffe précieuse.

Certains étymologistes ont pensé que la qualification de _coureuse_

donnée à une femme galante est venue d’une allusion à cette espèce de

course. Il est plus probable que cette espèce de course, au contraire,

a été la conséquence de la qualification de _coureuse_, qui est d’une

haute antiquité. Salomon, dans ses Proverbes (ch. 7, v. 9), appelle la

courtisane _mulier vaga_, c’est-à-dire _coureuse_; et Properce se sert

du même terme, dans ce vers de la cinquième élégie du premier livre:

_Non est illa vagis similis collata puellis._

Celle que tu recherches ne ressemble point aux coureuses.

_Nouer l’aiguillette._

Ami lecteur, vous avez quelquefois

Ouï conter qu’on nouait l’aiguillette. (VOLTAIRE.)

Cette expression, dont on se sert pour désigner un prétendu maléfice

auquel le peuple attribue le pouvoir de réduire les nouveaux mariés

à un état d’impuissance, est venu, dit un excellent commentateur de

Regnier, de ce que, autrefois, le haut-de-chausses tenait au pourpoint

par un lacet nommé aiguillette, ajustement dont le costume de l’Avare,

conservé au théâtre dans cette pièce de Molière, peut donner une idée.

C’est l’explication la plus décente, et je m’y tiens. Si l’on en désire

une autre, on saura bien la trouver sans moi.

On a cru, dans tous les temps, qu’il y avait des sorciers capables

d’empêcher la consommation du mariage, et cette croyance, tout absurde

qu’elle est, a été partagée par des philosophes, des saints, des

législateurs et des papes. Platon, livre XI des Lois, conseille aux

nouveaux époux de se prémunir contre les charmes ou ligatures qui

trompent l’espoir du lit conjugal. Saint Augustin, Traité septième,

de l’Évangile selon saint Jean, spécifie les divers sortiléges usités

en pareil cas. Charlemagne, dans ses Capitulaires, condamne à des

peines afflictives les fauteurs de cette œuvre d’iniquité, et plusieurs

pontifes ont fulminé des bulles contre eux.

La superstition avait suggéré un assez grand nombre de moyens pour

empêcher ou pour rompre le nouement de l’aiguillette. Un des plus

anciens, que rapportent les auteurs qui ont écrit sur les cérémonies

nuptiales, consistait à frotter de graisse de loup le haut et les

poteaux de la porte de la maison où les mariés devaient coucher;

et il est à remarquer que le mot latin _uxor_, épouse, est venu de

cette onction faite par l’épouse. On a dit d’abord _unxor_, du verbe

_ungere_, _oindre_, et puis _uxor_. Ne riez pas de cette étymologie:

elle a été reconnue, excellente par Festus, saint Isidore de Séville,

Arnobe, Donat, Servius, Brisson, etc., etc.

Chez nos bons aïeux, on avait soin de mettre du sel dans ses poches

ou des sous marqués dans ses souliers, avant d’aller à l’église

pour la cérémonie du mariage. Quelquefois on fesait cette cérémonie

pendant la nuit, en cachette, afin qu’il n’y eût que des personnes

non suspectes; quelquefois aussi on frappait la tête et la plante des

pieds des fiancés avec des bâtons ou autrement, pendant qu’agenouillés

ils recevaient la bénédiction nuptiale. (Thiers, _Traité des

superstitions_.)

Lorsque ces préservatifs contre le sortilége n’avaient pas été assez

efficaces, on perçait un tonneau de vin blanc dont on n’avait encore

rien tiré, et on fesait passer dans l’anneau nuptial le premier vin

qui en coulait.—On usait aussi de plusieurs pratiques religieuses,

indiquées dans quelques rituels, pour guérir _les hommes froids et

maléficiés, homines frigidos et maleficiatos_.

Le père Théophile Raynaud a écrit sérieusement qu’il était permis, en

ce cas, de renouveler le mariage qu’on avait contracté, et il en cite

plusieurs exemples. Cependant l’Église condamna formellement cette

folle idée qui s’était accréditée.

=AILE.=—_Tirer pied ou aile de quelqu’un ou de quelque chose._

C’est en tirer de manière ou d’autre au moins une partie de ce qu’on

prétend en avoir.

Expression métaphorique que l’on croit être prise du tir de l’oie.

On donne à ce jeu cruel, qui se pratique dans nos villages, une origine

très ancienne et très singulière. Il fut, dit-on, institué par les

Gaulois, en mémoire du revers que fit éprouver aux soldats de Brennus

la vigilance de l’oiseau gardien du Capitole. Si le fait est vrai, il

peut être cité comme modèle de la vengeance la plus persévérante qu’il

y ait jamais eu. Mais il faut avouer qu’il eût mieux valu amnistier

l’innocente parenté des oies romaines, qui, après tout, n’avaient fait

que leur devoir.

_En avoir dans l’aile._

Cette expression est une allusion à l’état d’un oiseau blessé à l’aile,

qui ne peut plus voler. Elle s’emploie en parlant d’une personne

amoureuse à qui sa passion ne permet plus de voltiger, ou d’une

personne qui a éprouvé quelque disgrâce.

_En avoir dans l’aile_, se dit encore pour signifier: _Être dans la

cinquantaine_. En ce sens, l’expression est une allusion homonymique du

mot _aile_ à la lettre numérale =L=, qui signifie _cinquante_ dans le

système des chiffres romains, dont voici l’explication:

La lettre M marqua _mille_, parce qu’elle est la première du mot latin

_mille_. Cette lettre eut d’abord ces deux formes CIƆ et CIƆ, dont une

moitié, tracée ainsi IƆ ou D, constitua le demi-mille ou cinq cents.

Le C, qui représenta le nombre _cent_, en sa qualité d’initiale du mot

_centum_, eut primitivement cette figure C qui, coupée en deux par le

milieu, donna L ou _cinquante_, moitié de cent.—Quant aux chiffres

de la première dizaine, ils furent faits à l’imitation des doigts de

la main sur lesquels on comptait, en commençant par l’auriculaire.

I fut mis pour _un_, II pour _deux_, III pour _trois_, IIII pour

_quatre_, V pour _cinq_, parce que le pouce et l’index écartés forment

une espèce de V; et X, composé de deux V réunis par la pointe, valut

_dix_, nombre égal à celui des doigts des deux mains.—Dans la suite,

on réforma le chiffre IIII pour la commodité ou l’abréviation de

l’écriture, et l’on eut IV, en plaçant I comme unité diminutive devant

V, ce qui désigne une main moins un doigt. On mit aussi la même unité

devant X, pour marquer la même diminution, et X, à son tour, servit à

priver de toute la valeur numérique qu’il a les chiffres L et C qui en

furent précédés, de sorte que XL devint le signe XXXX _quarante_, et XC

de LXXXX, _quatre-vingt-dix_, etc.

=AIMER.=—_Il faut aimer pour être aimé._

Proverbe rapporté par Sénèque, _Si vis amari, ama_, et très bien

expliqué dans ce passage de J.-J. Rousseau: «On peut résister à tout,

hors à la bienveillance, et il n’y a pas de moyen plus sûr de gagner

l’affection des autres que de leur donner la sienne.... On sent qu’un

tendre cœur ne demande qu’à se donner, et le doux sentiment qu’il

cherche vient le chercher à son tour.»

La bonté, dit Bossuet, est le premier attrait que nous avons en

nous-même pour gagner les autres hommes. Les cœurs sont à ce prix, et

celui dont la bonté n’est pas le partage, par une juste punition de sa

dédaigneuse insensibilité, demeure privé du plus grand bien de la vie

humaine, c’est-à-dire des douceurs de la société.

_C’est trop aimer quand on en meurt._

Ce proverbe est du moyen âge, dont il atteste la simplicité. Il n’a

plus d’application dans notre siècle égoïste. On dit, au contraire,

aujourd’hui: _Mort d’amour et d’une fluxion de poitrine._

_Mieux vaut aimer bergères que princesses._

On a voulu chercher une origine historique à ce proverbe qui est né

peut-être d’une réflexion naturelle, et l’on a trouvé cette origine

dans l’affreux supplice que subirent deux gentilshommes normands,

Philippe d’Aunai et Gautier, son frère, convaincus d’avoir eu, pendant

trois ans, un commerce adultère avec les princesses Marguerite

et Blanche, épouses des deux fils de Philippe-le-Bel, Louis et

Charles. Les chroniques en vers de Godefroy de Paris (manuscrits

de la Bibliothèque royale, n^o 6812) nous apprennent que les deux

coupables furent écorchés vifs, traînés, après cela, dans la prairie

de Maubuisson tout fraîchement fauchée, puis décapités et pendus par

les aisselles à un gibet. Quant aux deux princesses, elles furent

honteusement tondues et incarcérées. Marguerite fut étranglée, dans la

suite, au château Gallard, par ordre de son mari Louis-le-Hutin, qui

voulut se remarier, en montant sur le trône. Blanche languit dans une

longue captivité.

_Aimer mieux de loin que de près._

Expression qui a beaucoup de rapport avec ce vers qu’Alcyone adresse à

Céix (Métamorph. d’Ovid., liv. IX):

_Jam via longa placet, jam sum tibi carior absens._

Il est très vrai qu’on aime mieux certaines personnes lorsqu’on n’est

plus auprès d’elles, parce que leurs défauts, rendus moins sensibles

et presque effacés par l’éloignement, ne contrarient plus la tendre

impulsion du cœur. Mais ce n’est point là ce qu’on entend d’ordinaire

quand on dit _aimer mieux de loin que de près_. Cette phrase ne

s’emploie guère que pour signifier qu’on ne se soucie point d’avoir un

commerce assidu avec une personne.

_Feindre d’aimer est pire que d’être faux monnayeur._

Il n’est pas besoin d’observer que ce proverbe est du temps des Amadis.

_Il faut connaître avant d’aimer._

Maxime bonne pour l’amitié, mais inutile pour l’amour, qui n’est jamais

déterminé par la réflexion.

_Aime comme si tu devais un jour haïr._

Ce mot, que Scipion regardait comme le plus odieux blasphème contre

l’amitié, est attribué à Bias par Aristote, qui dit dans sa Rhétorique:

«L’amour et la haine sont sans vivacité dans le cœur des vieillards;

suivant le précepte de Bias, ils aiment comme s’ils devaient haïr

un jour; ils haïssent comme s’ils devaient un jour aimer.» Cependant

Cicéron ne peut croire que la première partie de cette sentence

appartienne à un homme aussi sage que Bias: la seconde, en effet,

est seule digne de lui. Il est probable, comme le remarque M.

Jos-Vict-Leclerc, que le philosophe de Priène s’était contenté de

dire: _Haïssez comme si vous deviez aimer_, et qu’on a ajouté le reste

pour former antithèse et pour appuyer une fausse maxime d’une grande

autorité. Quoi qu’il en soit, cette maxime n’en est pas moins passée en

proverbe, par une espèce de fatalité qui, trop souvent, fait retenir ce

qui est mal et oublier ce qui est bien. Mais ce n’a pas été pourtant

sans une forte opposition. Tous les auteurs qui ont écrit sur l’amitié

se sont attachés à la combattre. Les deux meilleures réfutations qu’on

en ait faites sont ce mot de César, _J’aime mieux périr une fois que de

me défier toujours_, et ces vers de Gaillard que La Harpe a cités dans

son _Cours de Littérature_:

Ah! périsse à jamais ce mot affreux d’un sage,

Ce mot, l’effroi du cœur et l’effroi de l’amour:

«Songez que votre ami peut vous trahir un jour!»

Qu’il me trahisse, hélas! sans que mon cœur l’offense,

Sans qu’une douloureuse et coupable prudence,

Dans l’obscur avenir, cherche un crime douteux.

S’il cesse un jour d’aimer, qu’il sera malheureux!

S’il trahit nos secrets, je dois encor le plaindre.

Mon amitié fut pure et je n’ai rien à craindre.

Qu’il montre à tous les yeux les secrets de mon cœur;

Ces secrets sont l’amour, l’amitié, la douleur,

La douleur de le voir, infidèle et parjure,

Oublier ses serments comme moi son injure.

Vivre avec nos ennemis, dit La Bruyère, comme s’ils devaient être un

jour nos amis, et vivre avec nos amis comme s’ils pouvaient devenir nos

ennemis, n’est ni selon la nature de la haine, ni selon les règles de

l’amitié. Ce n’est point une maxime de morale, mais de politique.

_Qui m’aime, me suive._

Philippe VI de Valois était à peine sur le trône de France qu’il

fut engagé à la guerre contre les Flamands. Comme son conseil ne

paraissait pas approuver cette guerre qu’il embrassait avec une extrême

avidité, il porta sur Gaucher de Châtillon[7] un de ces regards qui

semblent vouloir enlever les suffrages. «Et vous, seigneur connétable,

lui dit-il, que pensez-vous de tout ceci? Croyez-vous qu’il faille

attendre un temps plus favorable?—Sire, répondit le guerrier, qui

a bon cœur, a toujours le temps à propos. «Philippe, à ces mots, se

lève transporté de joie, court au connétable, l’embrasse et s’écrie:

_Qui m’aime, si me suive!_ Saint-Foix, qui rapporte le fait, prétend

que ce fut l’origine du proverbe; mais il est sûr que ce n’en fut que

l’application. Le proverbe existait longtemps auparavant, puisqu’il se

trouve dans ce vers de Virgile:

_Pollio, qui te amat veniat quo te quoque gaudet._

Il remonte jusqu’à Cyrus, qui exhortait ses soldats en s’écriant: _Qui

m’aime, me suive!_

_Qui bien aime, bien châtie._

_Qui benè amat, benè castigat._

Le conseil exprimé par ce proverbe, étranger aux mœurs actuelles,

fut un des points fondamentaux de la méthode du stoïcien Chrysippe

pour l’éducation des enfants. Il paraît même avoir fait partie de

la doctrine socratique, si l’on en juge par la quatrième scène du

cinquième acte des _Nuées_ d’Aristophane, où un disciple de Socrate

est représenté battant son père, en disant: «Battre ce qu’on aime est

l’effet le plus naturel de tout sentiment d’affection; aimer et battre

ne sont qu’une même chose. Τοῦτ ἔς̓ ευνοεῖν τὸ τὐπτειν.»

_Quand on n’a pas ce que l’on aime, il faut aimer ce que l’on a._

Proverbe qui se trouve dans presque toutes les langues; tant la vérité

qu’il exprime est généralement reconnue. _Il n’y pas de maladie plus

cruelle_, disaient les Celtes, _que de n’être pas content de son sort_.

_Aime-moi un peu, mais continue._

Pour dire qu’on préfère une affection modérée mais durable, à une

affection excessive qui est sujette à passer promptement.

_Qui aime Bertrand aime son chien._

Pour signifier que quand on aime quelqu’un, il faut aimer aussi tout ce

qui l’intéresse.

=AIR.=—_Prendre ou se donner de grands airs._

C’est-à-dire de grandes manières, trancher du grand seigneur.

Le mot _air_ a été mis ici pour _erre_, qui signifie manière de

vivre, d’agir, train de vie, comme dans cette autre locution, _Aller

grand’erre_, dont on se sert, dit Barbasan, pour exprimer qu’une

personne a un grand train, un grand équipage, qu’elle est somptueuse en

habits. Roquefort observe qu’on n’a écrit _air_ pour _erre_ que dans le

dix-huitième siècle et dans les nouveaux dictionnaires.

=ALCHIMIE.=—_Faire de l’alchimie avec les dents._

C’est n’avoir ni pain ni pâte, et mâcher à vide.—C’est encore se

refuser la nourriture nécessaire, et chercher, comme l’avare, à remplir

sa bourse par l’épargne de sa bouche.—Le roi Midas, dont les aliments

se convertissaient en or, fesait de l’alchimie avec les dents.

=ALGARADE.=—_Faire une algarade à quelqu’un._

C’est lui faire une insulte bruyante et imprévue.—Plusieurs

étymologistes prétendent que le mot _algarade_ a été formé du nom des

Algériens, à cause des invasions subites que ces corsaires fesaient

autrefois sur les côtes de la Méditerranée. Il me semble qu’il a dû

être formé par métaplasme du cri _à la garade_, que les habitants

de nos contrées méridionales sont habitués à faire entendre pour

avertir de quelque danger. Mais les doctes ont prononcé qu’il est

venu de l’espagnol _algarada_, qu’ils dérivent du verbe arabe _gara_,

_molester_, _agir avec perfidie_, et de l’article _al_, pareillement

arabe.

=ALIBORON.=—_Maître Aliboron ou Aliborum._

Ignorant qui fait l’entendu et qui se croit propre à tout. Antoine de

Arena a dit dans son poëme macaronique intitulé _Modus de choreando

bene_:

_Mestrus Aliborus omnia scire putans._

Ce mot est plus ancien que ne l’a cru Court de Gébelin qui en a

attribué le premier emploi à Rabelais; car l’auteur de _la Passion à

personnages_ s’en était servi antérieurement dans ce vers injurieux

que le satellite Gadifer adresse au Sauveur (feuillet 207 de l’édition

in-4^o gothique):

Sire roy, maistre Aliborum.

Pour en expliquer l’origine on a fait beaucoup de conjectures, dont la

plus ingénieuse est celle du savant Huet évêque d’Avranches. D’après

lui, ce terme, né au barreau, fut originairement un sobriquet donné

à un avocat qui, plaidant en latin, selon l’ancien usage, et voulant

détourner les juges d’admettre les _alibi_ allégués par sa partie

adverse, s’était écrié sottement: _Non habenda est ratio istorum

aliborum_, comme si _alibi_ eût été déclinable.

Le docte Le Duchat a imaginé une espèce de généalogie d’_Aliboron_,

qu’il fait descendre d’Albert-le-Grand. Cet Albert, réputé alchimiste

et magicien, est, dit-il, le prototype d’_Albéron_, _Auberon_ ou

_Obéron_, roi de féerie, dont le pouvoir opère des merveilles dans le

roman de Huon de Bordeaux; et d’_Albéron_ est venu _Aliboron_, qui,

l’on doit l’avouer, ne fait pas grand honneur à ses ancêtres.

Sarazin et La Fontaine ont vu tout simplement un âne dans _Aliboron_.

Le premier a dit dans le _Testament du Goulu_:

Ma sotane est pour _maistre aliboron_,

Car la sotane à sot âne appartient.

Et le second, dans la treizième fable du deuxième livre, _Les Voleurs

et l’Ane_:

Arrive un troisième larron

Qui saisit _maître aliboron_.

Sarazin et La Fontaine, en donnant un tel nom à cet animal, n’ont fait,

à mon avis, que lui rendre ce qui lui appartient. Je crois qu’Aliboron

est le mot patois _aribourou_, francisé avec le changement de _r_

en _l_, si commun en lexicologie; et _aribourou_, composé de _ari_,

_va_, et de _bourou_, _baudet_, c’est-à-dire, _Va, baudet!_ est, dans

les idiomes méridionaux dérivés de la langue romane, un cri dont les

âniers se servent pour faire marcher leurs bêtes, et dont les mauvais

plaisants font une espèce de _macte animo_ ironique qu’ils adressent

aux sots qui extravaguent.

=ALLELUIA.=—_Enterrer l’alleluia._

On dit qu’on enterre l’_alleluia_, pour marquer le temps où l’on cesse

de le chanter aux offices, c’est-à-dire le samedi veille du dimanche de

la Septuagésime; et il est à remarquer qu’autrefois cette expression

avait une signification littérale, comme le prouve un article intitulé

_Sepelitur alleluia_, qui se trouve dans les statuts de l’église

de Toul, rédigés au xv^e siècle. L’enterrement de l’_alleluia_ se

fesait très solennellement dans la cathédrale de cette ville, entre

nones et vêpres, en présence de tout le chapitre. Les enfants de

chœur officiaient et portaient une espèce de bière, qui représentait

l’_alleluia_ décédé, et qui était accompagnée des croix, des torches,

de l’eau bénite et de l’encens. Il fallait que ces enfants et ceux qui

suivaient le cercueil fissent entendre des plaintes et des lamentations

jusqu’au cloître, où la fosse était préparée pour l’inhumation.

_Fouetter l’alleluia._

Cette expression désignait autrefois une cérémonie qui se fesait

aussi dans quelques diocèses, le samedi veille du dimanche de la

Septuagésime. Un enfant de chœur lançait dans l’église une toupie

autour de laquelle était écrit _alleluia_ en lettres d’or, et, le fouet

à la main, il la poussait le long du pavé, jusqu’à ce qu’elle fût tout

à fait dehors. L’église alors, comme une mère complaisante, fesait dans

sa liturgie la part de la récréation des jeunes clercs.

_Alleluia d’automne._

Le peuple appelle ainsi, dans quelques endroits du midi de la France,

une joie inconvenante et déplacée, comme le serait un _alleluia_ chanté

à l’office des morts qu’on fait en automne; ce qui revient au proverbe

de l’Ecclésiastique (ch. 22, v. 6): _Musica in luctu, importuna

oratio_: _Un discours à contre-temps est comme une musique pendant le

deuil._—Saint Grégoire-le-Grand avait ordonné que l’_alleluia_ (terme

hébreu, qui signifie _louez Dieu_) fût chanté toute l’année. Dès lors

ce mot fut joint à toutes les prières, comme le _Gloria Patri_ à tous

les psaumes. Les rubricaires le placèrent même dans l’office des morts,

d’où il fut ôté par décision expresse du onzième canon du quatrième

concile de Tolède. De là l’expression _Alleluia d’automne_, qu’on

pourrait regarder aussi comme une altération de _Alleluia d’Othon_,

expliqué plus bas.

On dit encore: _Alleluia de Carême_, et c’est une superstition notée

par Thiers (liv. IV, ch. 3), qu’il ne faut point chanter l’_alleluia_

en Carême, de peur de faire pleurer la bonne Vierge.

_Alleluia d’Othon._

L’empereur Othon II fit une irruption en France et s’avança, à la tête

de soixante mille Allemands, jusqu’à Paris, qu’il assiégea, au mois

d’octobre 978. Il s’approcha d’une des portes de la cité et la frappa

de sa lance. Ensuite il monta sur le haut de Montmartre, et fit chanter

_alleluia_ en l’honneur d’une telle prouesse. Mais Lothaire, qui arriva

sur ces entrefaites avec les troupes du comte Hugues-Capet et du duc de

Bourgogne Henri, troubla la joie inconsidérée de ce fier conquérant, le

mit en déroute, le poursuivit jusqu’à Soissons, et s’empara de tous ses

bagages. L’_alleluia_ d’Othon passa en proverbe, et servit autrefois à

désigner une réjouissance intempestive ou une fanfaronnade suivie de

quelque effet désagréable pour laefanfaron.

=ALLEMAND.=—_Faire une querelle d’Allemand._

Faire une querelle sans sujet ou pour un très mince sujet. Ce que les

Italiens appellent _Pigliar la cagione del petrosello._ _Prendre la

cause du persil._

Les Allemands, que Ronsard appelle _la gent pronte au tabourin_,

c’est-à-dire prompte à faire du bruit, furent longtemps d’incommodes

voisins pour la France, et se montrèrent toujours prêts à saisir le

moindre prétexte pour faire des irruptions sur son territoire. De là

est venue probablement notre expression proverbiale. Elle peut être

venue aussi de ce que les seigneurs allemands, autrefois fort adonnés

aux plaisirs de la table, se cherchaient dispute à tout propos, une

fois qu’ils étaient échauffés par le vin.—On disait, au moyen âge:

_Li plus ireux_ (les plus enclins à l’_ire_ ou à la colère) _sont en

Allemaingne_.

_C’est du haut allemand._

C’est inintelligible. Molière a dit (_Dépit amour._, act. II, sc. 7):

Mon père, quoiqu’il eût la tête des meilleures,

Ne m’a jamais rien fait apprendre que mes heures,

Qui, depuis cinquante ans, dites journellement,

_Ne sont encor pour moi que du haut allemand_.

On trouve dans plusieurs passages de Rabelais, notamment dans le

prologue du livre 4: _N’y entendre que le haut allemand._

Cette expression est fondée sur l’ignorance générale où étaient nos

pères du langage des habitants de l’Allemagne supérieure, avec lesquels

ils n’avaient presque point de commerce. Ce langage, au reste, n’était

pas toujours bien compris des habitants de l’Allemagne inférieure,

comme l’atteste l’aventure des trois Bavarois, _de tribus Bavaris_,

rapportée par Bebelius, au livre 3^e de ses Facéties. Le pur saxon, ou

le haut allemand, ne commença à prévaloir sur les nombreux dialectes

germaniques et à devenir familier que par suite du choix qu’en firent

les premiers écrivains de la réforme.

=ALLER.=—_On ne va jamais si loin que lorsqu’on ne sait pas où l’on

va._

Ce proverbe est aussi anglais. Cromwell le répétait quelquefois, pour

marquer qu’il faut avoir un but déterminé.

=ALLOBROGE.=—_C’est un Allobroge._

C’est un original, un sot, un rustre.—On dit aussi: _Agir, parler,

raisonner, écrire comme un Allobroge._ Voltaire a dit: De très

mauvaises tragédies barbares, _écrites dans un style d’Allobroge_, ont

réussi.

L’emploi de ce mot dans un sens de mépris n’est pas nouveau, car il se

trouve dans plusieurs auteurs latins, notamment dans Juvénal, qui nous

apprend qu’un certain Rufus, rhéteur gaulois établi à Rome, qualifiait

Cicéron de la sorte:

_Rufus qui toties Ciceronem allobroga dixit._ (Sat. 7, v. 214.)

Les Allobroges étaient un ancien peuple établi dans la partie des

Gaules qu’on appelle aujourd’hui le Dauphiné et la Savoie, pays

montagneux, d’où dériva leur nom formé, suivant Boxhornius, des

mots celtiques _all_, _haut_, et _brog_, _pays_; c’est-à-dire le

_haut pays_ ou la _montagne_. L’opinion désavantageuse qu’on se fait

ordinairement de l’esprit et des manières des montagnards fut sans

doute la cause du ridicule attaché au nom des Allobroges, et à celui

de leurs descendants, car on dit aussi populairement, en parlant d’un

homme grossier: _C’est un Savoyard._ Mais il y a une autre raison de

cette dernière expression: c’est que la plupart des gens qui viennent

de Savoie en France pour travailler n’exercent guère que des métiers

méprisés, comme celui de ramoneur. Ceci soit dit sans blesser la

susceptibilité des bons habitants de cette contrée, qui tiennent à être

nommés _Savoisiens_.

=ALMANACH.=—_Faire des almanachs._

Fleury de Bellingen donne cette explication: «Passer le temps, comme on

dit, à compter les étoiles et tomber dans les misères en négligeant les

affaires importantes, ainsi que cet astrologue qui, la vue fixée sur le

ciel, ne prenait pas garde à la fosse qui était devant lui et y tomba.»

_Faire des almanachs_ s’emploie aujourd’hui le plus souvent pour

signifier faire des pronostics en l’air, se remplir la tête d’idées

fausses, d’imaginations extravagantes. On dit aussi dans le même sens

qu’un homme est _un faiseur d’almanachs_.

_Prendre des almanachs de quelqu’un._

On dit à un homme qui a prédit juste ce qui devait arriver dans

une affaire, qu’une autre fois _on prendra de ses almanachs_, pour

signifier qu’on suivra ses conseils ou qu’on ajoutera foi à ses

prédictions.

=ALOUETTE.=—_Il attend que les alouettes lui tombent toutes rôties

dans le bec._

Ce proverbe, qu’on applique à un fainéant qui ne veut se donner aucune

peine pour gagner sa vie, n’est point venu, comme le pense l’abbé

Tuet, d’une allusion à la manne qui tombait du ciel pour nourrir les

Israélites: il est fondé sur une tradition de l’âge d’or qu’on a fait

revivre dans celle du _pays de Cocagne_. Voyez l’article sur cette

expression, et vous y trouverez un fragment d’un poète grec où il est

dit que, pendant l’âge d’or, _les grives toutes rôties_ volaient dans

les bouches que l’appétit fesait ouvrir.

On trouve dans les prophéties de Nahum, ch. 3: _Fici cadunt in os

comedentis._

_Si le ciel tombait il y aurait bien des alouettes prises._

Réponse proverbiale qu’on fait pour se moquer d’une supposition absurde

par une autre plus absurde:

_Si cælum caderet multæ caperentur alaudæ._

Les Grecs disaient dans le même sens: _Que serait-ce, si le ciel

tombait?_ Et notez que chez eux la possibilité de la chute du ciel

n’était pas une supposition, mais une croyance entretenue par leurs

poëtes qui le représentaient soutenu sur les épaules chancelantes

d’Atlas, et par quelques physiciens qui le croyaient fait de pierres

de taille. Les Gaulois croyaient aussi à la chute du ciel, comme

le prouve la réponse de leurs envoyés auprès d’Alexandre-le-Grand,

lorsqu’il allait soumettre les Gètes au delà du Danube. Ce prince, qui

les reçut à sa table, leur ayant demandé ce qu’ils craignaient le plus

au monde:—Rien, s’écrièrent-ils, si ce n’est que le ciel ne tombe et

ne nous écrase. Paroles qui firent dire au conquérant: Αλαζόνίς Κἐλτοὶ

εἰσίν. _Ils sont fiers, les Gaulois._

=ALPHABET.=—_La colère se passe en disant l’alphabet._

Les vers suivants de Molière (_École des Femmes_, act. II, sc. 4)

expliquent très bien ce proverbe, qui se trouve parmi les six mille

proverbes recueillis par Gomes de Trier, sous le titre de _Jardin de

récréation auquel croissent et fleurissent rameaux, fleurs et fruits_.

Amsterdam, 1611.

Un certain Grec disait à l’empereur Auguste,

Comme une instruction utile autant que juste,

Que, lorsqu’une aventure en colère nous met,

Nous devons, avant tout, dire notre alphabet,

Afin que, dans ce temps, notre ire se tempère,

Et qu’on ne fasse rien que l’on ne doive faire.

C’est Athénodore, philosophe originaire de Tharse, qui donna à

l’empereur Auguste ce remède contre la colère. Il voulait lui faire

entendre par là, dit Sénèque, que la réflexion est le meilleur moyen

pour réprimer les premiers mouvements de cette passion impétueuse.

_Interit ira mora._ (OVID.) La colère se passe quand on en retarde

l’effet.

=AMANDE.=—_Il faut casser le noyau pour en avoir l’amande._

Il faut prendre de la peine avant de retirer du profit de quelque

chose. Les Latins disaient: _Qui nucleum esse vult frangit nucem_; _qui

veut manger la noix doit en casser la coque_. Rabelais (Prologue du

1^{er} livre) recommande de _rompre l’os pour en sucer la moelle_.

=AMANDIER.=—_Il vaut mieux être mûrier qu’amandier._

Il y a plus de profit à être sage qu’à être fou.—L’amandier est

considéré comme le symbole de l’imprudence, parce que sa floraison trop

hâtive l’expose aux gelées du printemps; et le mûrier comme celui de la

prudence, parce qu’il fleurit à une époque où il ne peut éprouver aucun

dommage.

=AMANT.=—_L’ame d’un amant vit dans un corps étranger._

Cet adage ingénieux, rapporté par Plutarque dans la vie de

Marc-Antoine, signifie qu’un amant est tout entier à sa passion et ne

s’appartient pas à lui-même. L’ame d’un amant vit plus dans ce qu’elle

aime que dans ce qu’elle anime, _Anima plus vivit ubi amat quam ubi

animat_, parce que, disent les philosophes, elle est par nécessité là

où elle anime, tandis qu’elle est par choix et par inclination là où

elle aime.

_La bourse d’un amant est liée avec des feuilles de porreau._

C’est-à-dire qu’elle n’est pas liée, parce que les feuilles de porreau,

qui se rompent aussitôt qu’on veut les nouer, ne peuvent servir de lien.

Ce proverbe, qui était usité chez les Grecs et chez les Latins, et

qui est cité dans les Symposiaques de Plutarque (liv. I, quest. 5),

s’emploie pour marquer la prodigalité des amants. Cette prodigalité,

dont on pourrait citer des milliers d’exemples remarquables, ne s’est

jamais manifestée par un trait plus charmant que celui qui a inspiré à

Delille les vers suivants:

Que j’aime ce mortel qui, dans sa douce ivresse,

Plein d’amour pour les lieux où jouit sa tendresse,

De ses doigts que paraient des anneaux précieux

Détache un diamant, le jette et dit: «Je veux

Qu’un autre aime après moi cet asile que j’aime,

Et soit heureux aux lieux où je le fus moi-même!»

Cœur noble et délicat! dis-moi quel diamant

Égale un trait si pur, et vaut ton sentiment.

Cet amant était milord Albemarle, le même qui, voyant un soir

mademoiselle Gaucher, sa maîtresse, occupée à regarder fixement une

étoile, s’écria: _Ne la regardez pas tant, ma chère, je ne pourrais pas

vous la donner._

Le sentiment qui respire dans ce mot, où le cœur s’est exprimé avec

tant d’esprit et de délicatesse, se retrouve sous une forme non moins

naïve qu’originale dans ces vers d’une vieille ballade qui est insérée

parmi les ballades de Villon, mais qui n’est pas de Villon:

Or elle a tort, car noise ne rancune

Onc n’eut de moi: tant lui fus gracieux

Que s’elle eût dit: donne-moi de la lune,

J’eusse entrepris de monter jusqu’aux cieux.

=AME.=—_Être l’ame damnée de quelqu’un._

C’est être dévoué à toutes ses volontés, à tous ses désirs.

Cette façon de parler fait allusion à l’esprit familier, démon ou _ame

damnée_, que tout sorcier est supposé avoir à ses ordres.

=AMENDE.=—_Les battus paient l’amende._

Lorsqu’il s’élevait quelque différend chez nos aïeux, et que rien

n’indiquait de quel côté la balance de la justice devait pencher, leur

législation autorisait le juge à remettre la décision de l’affaire

au sort des armes. Il prononçait qu’_il échéait gage de bataille_,

et les deux parties, après avoir entendu la messe célébrée pour la

circonstance, _missa pro duello_, allaient plaider leur cause en champ

clos, sous les yeux des magistrats. Les nobles combattaient à cheval,

armés de pied en cap, les vilains à pied, tenant un bâton d’une main et

un bouclier de l’autre. La victoire était la preuve du droit, comme le

combat en était la discussion, parce que l’on croyait que _Dieu pris

pour juge_ fesait toujours triompher celui qui avait raison. Lorsque

la contestation avait lieu en matière criminelle, le vaincu, s’il

ne succombait pas sous les coups de son adversaire, était livré au

bourreau; lorsqu’elle avait lieu en matière civile, il n’était pas mis

à mort, il était seulement obligé de faire satisfaction au vainqueur,

et de payer une amende plus ou moins forte. De là le proverbe: _Les

battus paient l’amende._

On dit aussi: _C’est la coutume de Lorris, les battus paient l’amende._

Ce qui est venu de ce que, autrefois, à Lorris, en Orléanais, tout

créancier qui réclamait une somme, sans pouvoir fournir la preuve de sa

créance, avait droit de contraindre son débiteur à un duel judiciaire à

coups de poings, dans lequel le vaincu avait toujours tort, et de plus

était amendé au profit du seigneur du lieu.

Cette coutume, fondée, dit-on, sur un titre octroyé par Philippe-le-Bel

à la châtellenie de Lorris, était suivie dans plusieurs autres

endroits; elle paraît avoir existé également à Paris, dans le quartier

nommé _l’Apport_ ou la _porte Baudoyer_, comme le prouvent des lettres

de rémission de 1374, où se trouve cette phrase: «Ce serait grief que

le blessé fisse les frais de l’écot pour la réconciliation, _et le

droit de la porte Baudoyer, qui est battu, si l’amende_.»

=AMI.=—_Au besoin on connaît l’ami._

Proverbe tiré de ce passage de l’Ecclésiastique (ch. 12, v. 9): _In

bonis viri, immici illius in tristitia, in malitia illius amicus

agnitus est_: quand un homme est heureux, ses ennemis sont tristes, et

quand il est malheureux, on connaît quel est son ami.

_Amicus certus in re incertâ cernitur._ (ENNIUS.)

La bonté du cheval se connaît à la guerre, et la fidélité de l’ami

dans la mauvaise fortune. (PLUTARQUE.)

_Le faux ami ressemble à l’ombre d’un cadran._

Cette ombre se montre lorsque le soleil brille, et elle n’est plus

visible quand il est voilé par les nuages.

Les anciens comparaient les faux amis aux hirondelles, qui paraissent

dans la belle saison et disparaissent dans la mauvaise.

_Donec eris felix, multos numerabis amicos

Tempora si fuerent nubila, solus eris._ (OVIDE, élég. 5.)

(Tant que vous serez heureux, vous aurez des amis; mais si la fortune

vous devient contraire, ils vous laisseront seul.)

Nous avons encore une comparaison proverbiale qui a inspiré cet

ingénieux quatrain à Mermet, poëte du seizième siècle:

Les amis de l’heure présente

Ont le naturel du melon:

Il faut en essayer cinquante

Avant d’en trouver un de bon.

_Rien de plus commun que le nom d’ami, rien de plus rare que la chose._

_Vulgare amici nomen, sed rara est fides._ (PHÆDR., lib. III, fab. 9.)

Heureux celui qui, dans sa vie, peut trouver l’ombre d’un ami! disait,

dans une comédie de Ménandre, un jeune homme qui n’osait croire à la

réalité d’un bien si précieux.

Aristote s’écriait: O mes amis, il n’y a plus d’amis! et Caton

prétendait qu’il fallait tant de choses pour faire un ami, que cette

rencontre n’arrivait pas en trois siècles.

L’amitié est bien bête de compagnie, disait Plutarque, mais non pas

bête de troupeau. Remarque très vraie, car les amitiés célèbres n’ont

jamais existé qu’entre deux personnes.

C’est un assez grand miracle de se doubler, a dit Montaigne; n’en

connaissent pas la hauteur ceux qui parlent de se tripler.

On connaît cette boutade spirituelle de Chamfort: Dans le monde, vous

avez trois sortes d’amis: vos amis qui vous aiment, vos amis qui ne se

soucient pas de vous, et vos amis qui vous haïssent.

Hélas! pourquoi faut-il que ces chers amis à qui nous donnons notre

confiance ne soient presque toujours que de chers ennemis!

_Qui cesse d’être ami ne l’a jamais été._

_Qui desinit esse amicus, amicus non fuit._

Ce bel adage se trouve en grec dans le troisième discours de Dion

Chrysostôme, qui l’a développé, en disant que le caractère de l’amitié

est de ne point changer, et que si quelqu’un est infidèle à une

personne avec qui il était lié, il déclare par cette conduite qu’il

ne l’aimait point véritablement, car s’il eût été son ami, il serait

demeuré tel. C’est exactement la pensée que le père de Neuville a

exprimée d’une manière si heureuse dans un de ses sermons, en parlant

de _la cour, où les heureux n’ont point d’amis, puisqu’il n’en reste

point aux malheureux_.

_Un bon ami vaut mieux que cent parents._

Ce proverbe a sa raison dans cet autre: _Beaucoup de parents et peu

d’amis._

Delille a dit:

Le sort fait les parents, le choix fait les amis.

Dorat avait dit avant Delille:

C’est le hasard qui fait les frères

Et la vertu fait les amis.

_Un ami est un autre nous-même._

Mot de Zénon, fondateur de la secte des stoïciens.

_Qui n’est pas grand ennemi n’est pas grand ami._

C’est-à-dire, celui qui n’est pas capable de bien haïr, n’est pas

capable de bien aimer; celui qui ne peut mettre beaucoup d’ardeur à se

venger de ses ennemis, ne peut non plus en mettre beaucoup à servir ses

amis.—L’auteur des _Loisirs d’un Ministre d’état_ désapprouve très

fort ce proverbe, qui mesure sur les degrés de la haine les degrés

de l’amitié. «Distinguons, dit-il, entre les excès dans lesquels les

passions peuvent nous entraîner et les suites d’une liaison sage et

réfléchie. L’amitié ne doit être que de ce dernier genre. Si elle

devenait passion, elle cesserait d’être aussi estimable et aussi

respectable qu’elle l’est; elle aurait tous les dangers de l’amour,

qui fait faire autant de fautes que la haine et la vengeance. Dieu

nous garde de trop aimer aussi bien que de trop haïr! Cependant, il

faut bien aimer jusqu’à un certain point: le cœur de l’homme a besoin

de ce sentiment, et ce sentiment fait du bien à notre esprit, quand

il ne l’aveugle point. Mais la haine et le désir de la vengeance ne

peuvent jamais que nous tourmenter. On est heureux de ne point haïr;

mais en aimant d’une manière sensée, ne peut-on pas servir ardemment

ses amis, mettre de la vivacité, de la suite, même de la ténacité dans

les affaires qui les intéressent? Eh! faut-il donc être cruel pour les

uns parce que l’on est tendre pour les autres, persécuteur pour être

serviable? non. Pour moi, je déclare que je suis un faible ennemi,

non-seulement en force, mais en intention, quoique je sois ami très

zélé et très essentiel.»

_Ami jusqu’aux autels._

C’est-à-dire dans tout ce qui n’est pas contraire à la religion.

Ce proverbe, rapporté par Aulu-Gelle et par Plutarque, est une réponse

de Périclès à un de ses amis qui l’engageait à faire un faux serment en

sa faveur. Il est fondé sur l’usage antique de jurer, la main posée sur

un autel.

François I^{er} en fit une noble application lorsque, en 1534, il

écrivit au roi d’Angleterre, Henri VIII, qui lui conseillait de se

séparer de l’église romaine comme il venait de le faire: _Je suis votre

ami, mais jusqu’aux autels._

_On ne peut dire ami celui avec qui on n’a pas mangé quelques minots de

sel._

Aristote et Plutarque se sont servis de ce proverbe, dont le sens est

que l’amitié ne peut se former subitement, et qu’elle a besoin d’être

confirmée par le temps. «Semblable aux vins généreux dont les années

augmentent le prix, dit Cicéron, plus elle est vieille, plus elle est

parfaite; et c’est avec raison qu’on pense qu’il faut manger ensemble

plusieurs boisseaux de sel pour la consommer.»

L’amitié est aussi comparée au vin dans l’Ecclésiastique (ch. 9, v.

15): _Vinum novum amicus novus: vetarescet et cum suavitate bibes

illud._ _Le nouvel ami est comme un vin nouveau: il vieillira, et alors

tu le boiras avec plaisir._

_Amicitia pactum salis_, _amitié, pacte de sel_, est un proverbe du

moyen âge pour exprimer que l’amitié doit s’établir lentement et être

toujours durable. Les mots _pactum salis_ sont employés dans les livres

saints, où ils signifient une alliance inviolable, par allusion à la

nature du sel qui empêche la corruption. _Num ignoratis quod Dominus

Deus Israël dederit regnum David super Israël in sempiternum ipsi et

filiis ejus in_ PACTUM SALIS. Il était recommandé dans le Lévitique

d’offrir du sel dans tous les sacrifices, _In omnii oblatione tuâ

offeres sal_ (lib. II, cap. 13). Homère a donné au sel l’épithète de

_divin_; Pythagore le regardait comme le symbole de la justice, et

il voulait que la table en fût toujours pourvue. Vatable croit que

les Francs admettaient le sel dans leurs pactes, pour montrer qu’ils

dureraient toujours; et quelques auteurs ont pensé que le nom de _loi

salique_ a pu dériver de cet usage.

_Il vaut mieux perdre un bon mot qu’un ami._

Ce proverbe doit être fort ancien. Quintilien a dit, dans ses

_Institutions oratoires_, l. VI, ch. 3: _Lædere numquam velimus, longe

que absit propositum illud: potius amicum quam dictum perdidit._

_Un ami en amène un autre._

Une personne invitée dans une maison y mène quelquefois une autre

personne qu’on n’attendait pas, et la présentation se fait avec des

excuses auxquelles on répond: _Un ami en amène un autre._

_Ami de Platon, mais plus ami de la vérité._

_Amicus Plato sed magis amica veritas._

Ce proverbe est un mot d’Aristote attaquant quelques opinions

philosophiques de son maître Platon.

_Ami au prêter, ennemi au rendre._

Proverbe qui paraît pris de cette pensée de Plaute: Si vous redemandez

l’argent que vous avez prêté, vous trouverez souvent que d’un ami votre

bonté vous a fait un ennemi.

_...... Si quis mutuum quid dederit,

Cum repetit, inimicum amicum beneficio invenit suo._

(_Trinum_, act. IV, sc. 3.)

Dictionnaire étymologique, historique et anecdotique des proverbes et des locutions proverbiales de la Langue Française en rapport avec de proverbes et des locutions proverbiales des autres langues · 第 25 / 62 题