Ombraux connaissait mal Lordas, que peu de gens d’ailleurs connaissaient
bien. Il eût fallu faire une enquête très difficile, auprès de personnes
diverses, dont bien peu le jugeaient en pleine indépendance d’esprit,
car il était à la fois très aimé et très haï.
Il faut bien constater que beaucoup de gens le considéraient comme un
maître chanteur. Et un certain nombre de faits assez patents venaient à
l’appui de cette sévère appréciation.
Lordas avait quarante ans. Ses parents étaient de petits bourgeois du
quartier Popincourt. De son père, qui avait été intéressé dans une
fonderie de cuivre, les fiches commerciales disaient qu’il «payait son
terme régulièrement, que rien de fâcheux n’était entendu dans son
compte, et qu’on pouvait entrer en relations pour un crédit modéré.»
Lordas avait fait ses études dans un lycée de Paris. Il avait passé son
bachot, un peu aidé par la chance, car, s’il était assez brillant sur
certaines matières du programme, il y en avait d’autres auxquelles toute
sa vie il devait résolument rester étranger.
Les gens bien équilibrés auraient pu le traiter d’incomplet.
Mais il arrive que ces prétendus incomplets parviennent à de hautes
situations, précisément à cause de leurs lacunes.
L’ignorance permet de magnifiques audaces qui parfois, vous amènent au
succès.
Un savant voit sur la route qu’il doit suivre des quantités d’obstacles
qui lui barrent le passage. Lordas allait de l’avant, car il avait au
moins l’avantage de n’être pas effrayé par des objections qu’il
n’apercevait point, et qui d’ailleurs pouvaient être vaines.
En 1914, il était parti à la guerre comme simple soldat et assez vite
avait été nommé officier. Il était rarement courageux et la plupart du
temps assez craintif. Mais il était soutenu par un tel orgueil qu’il se
montrait capable d’accomplir à l’occasion un bel acte de vaillance. Il
pouvait être très lâche et aussi très intrépide, selon ses dispositions
de corps ou d’esprit. Très soucieux de l’opinion des gens, il sut
toujours cacher dans des coins d’ombre ses moments de pusillanimité.
En revanche, il utilisa au mieux de sa réputation ses éclairs de
courage.
Cette vanité lui servit encore à combattre sa paresse, car il était très
paresseux. Le désir de briller le sauva de ce péril.
Un autre stimulant de son activité sommeillante fut son continuel besoin
d’argent. Il n’avait jamais eu devant lui beaucoup de disponibilités.
Aussitôt qu’il entrait un peu de blé dans son aire, il ne se sentait
plus le goût de labourer.
Il était d’ailleurs fort généreux dans les périodes où son portefeuille
était garni. Quand il déjeunait ou dînait avec des amis, personne autre
que lui n’avait le droit de payer l’addition. Dans les semaines
prospères, où l’argent lui coulait facilement des doigts, il s’offrait
la satisfaction d’étaler de beaux principes. Il lui semblait alors qu’il
avait toujours ignoré la dissipation. Et, bien que constamment endetté,
il déclarait avec une sincérité éperdue qu’il n’aimait pas devoir de
l’argent à autrui.
Soudain, cependant, il se demandait avec effroi si les gens le
considéraient comme peu solvable. Il souffrait de se voir refuser une
confiance absolue. Surtout, il ne voulait pas se dire à lui-même qu’il
ne la méritait pas.
Car il s’aimait beaucoup. Et il était franchement affectueux pour les
personnes qui lui témoignaient de l’affection.
C’est ce qui lui faisait croire qu’il était bon.
D’ailleurs, il était loin d’être dépourvu de bonté, car le goût de la
joie d’autrui ne lui était pas désagréable.
Vraiment, à certains moments, il était sûr d’avoir une grande âme. Il
sentait en lui une générosité fougueuse, un vrai donquichottisme et
surtout un indomptable désir de redresser les torts.
Il avait commis un assez grand nombre de ces actes, que l’on flétrit du
nom de chantage. Mais, à l’origine de ces entreprises délictueuses, il y
avait toujours chez lui une certaine indignation morale, qui le poussait
à tracasser ceux qui agissaient mal.
C’est entendu. Sa vertu ne sévissait jamais contre lui-même... Mais il
avait tellement horreur de se donner tort! Il cessait d’être un juge
aussitôt qu’il tournait ses regards au dedans de lui. Il lui aurait été
trop pénible de se condamner.
Sa faculté d’oubli était admirable. Il y avait même des moments où il
oubliait complètement qu’il était un homme vertueux.
Ce manque de mémoire était souverain. Ces actes délictueux dont nous
parlions, il les effaçait à l’instant même de son casier judiciaire
intime. Il s’accordait constamment le bénéfice de la loi de sursis.
Mais il faut reconnaître que lorsqu’il ne s’agissait pas de lui-même, sa
clairvoyance était remarquable.
D’ailleurs, s’il avait eu à porter ses regards sur sa propre conduite,
il n’eût pas été embarrassé pour la justifier, car il avait l’esprit
ingénieux.
Il eût estimé que son rôle était tout à fait honorable au point de vue
d’une morale supérieure... Il se fût considéré comme un vrai redresseur
de torts, qui punit les malfaiteurs en leur inspirant la crainte du
scandale et en leur infligeant des amendes afflictives calculées selon
leurs ressources. Ces amendes, il était ensuite naturel qu’il les
encaissât lui-même, comme rémunération de sa saine besogne.
Quand l’argent d’un malfaiteur arrivait dans sa caisse, il cessait
immédiatement de se dire que ces fonds avaient été extorqués à des
innocents par les misérables à qui il faisait rendre gorge.
Abandonnant le point de vue de la morale supérieure, il revenait à celui
de la société moyenne. A son avis, l’argent n’avait du mauvais relent
que lorsqu’il restait dans les mains d’êtres véreux, mais se
désodorisait merveilleusement aussitôt qu’il arrivait dans sa caisse à
lui.
Du reste, il n’y séjournait jamais longtemps.
Ce serait une grave erreur de prendre Lordas pour un homme sans
conscience.
Pour faire ses affaires, dans une société civilisée, il faut avoir une
conscience intermittente. L’homme qui en manque totalement n’aurait
aucune chance de réussir. La route lui serait barrée par le prochain
malveillant, tout prêt à s’armer des principes d’honnêteté pour faire
obstacle aux hommes trop hardis. Aussi les hommes déshonnêtes ne doivent
pas être étrangers aux sentiments d’honnêteté. Les scrupules leur sont
nécessaires. Ils s’en servent comme d’antennes, avec quoi ils se
dirigent à travers la société.
On ne fait pas le mal dans le vide en dehors de la société. Pour faire
le mal, il faut être deux. Il est bon d’avoir avec son adversaire des
points de communs afin de mieux le connaître et de pouvoir manœuvrer
avec plus d’aisance.
Grâce à ces excellents organes tactiles, qu’on appelle les scrupules, on
acquiert une précieuse qualité, la mesure. Elle est nécessaire aux
maîtres escrocs comme à tous les autres artistes.