Vers l’avenir obscur

L’hôtel, le garage, et la fleuriste réglés, tous les trois avec le moins

possible d’espèces, Charlie Ombraux se trouvait avec six billets. Il

était résolu à gagner Biarritz en chemin de fer. Le chef de famille

paraissait soucieux. Que fut-ce, un quart d’heure plus tard, quand il

fallut régler au concierge deux mille francs de dettes personnelles,

montant des emprunts de Catalin! Il y eut entre les deux amis une

explication sourde et terrible. Elle eût amené certainement un divorce

si une membrane invisible ne les eût liés pour la vie.

Ils décidèrent de passer par Paris. C’était ce qu’il y avait de plus

simple. Ils prendraient deux trains de jour pour éviter les frais de

wagons-lits.

Charlie Ombraux savait que Maric, à Paris, avait de l’argent en banque.

Il s’agissait bien de trente mille francs. Mais c’était la dernière

personne du monde à qui il fallait s’adresser pour venir en aide à la

communauté. Ombraux se dit tout de même que peut-être elle aurait un bon

mouvement et que, sachant les ennuis du groupe, il lui viendrait l’idée

de leur donner à tous un coup de main. A la vérité, c’était chez lui une

espérance bien faible, mais en allant quelques heures à Paris, on

donnait à Maric l’occasion de faire le beau geste.

Arrivés dans la grande ville, ils passèrent la soirée au cinéma. Ombraux

et Catalin s’étaient rendus à leur domicile en tremblant, car ils ne

savaient jamais quelle surprise les y attendait. Maric avait sans doute

des parents à embrasser, mais elle se trouvait dans une période où

l’esprit de famille ne la dominait pas.

Ils passèrent la nuit à prix réduits dans un hôtel proche de la gare.

Puis ils prirent le train pour Biarritz le lendemain matin. La partie de

belote à trois, qui avait duré de Dinard à Paris, se continua pendant le

reste du voyage, coupée par les repas au wagon-restaurant.

Il y a beaucoup d’hôtels à Biarritz, ce qui permettait d’éviter les

palaces où l’on a laissé des souvenirs. Ils trouvèrent un petit hôtel

excellent, très près du centre de la ville.

Ils avaient l’habitude des voyages, qui ne les fatiguaient pas trop. A

minuit, Ombraux en smoking, et Maric, très élégante, faisaient leur

entrée au casino.

Ils savaient y rencontrer Linette et son jeune Anglais, qu’ils

trouveraient aux environs du bar. Cette prévision était juste et le

rassemblement fut marqué par des embrassades et des cris de joie.

Quelques coupes de champagne aidant, ils se rendirent compte qu’ils

étaient très heureux d’être libérés de Mme Brünner, des attitudes

réservées et contraintes, et aussi de la mélomanie.

Il y avait des moments dans la vie où le mystère de l’aventure leur

donnait une espèce d’allégresse, qui ressemblait vraiment à du bonheur.

Cette confiance heureuse pouvait les inciter à jouer. Mais ces jeunes

gens avaient déjà assez d’expérience pour savoir que les promesses

engageantes du Destin ne se réalisent pas toujours, et qu’il suffit de

quelques mauvais coups de baccara pour gâter irrémédiablement un bon

état d’âme.

Ils ne jouèrent donc pas ce soir-là et se bornèrent à souper. Maric, qui

bavardait tout bas avec Linette, l’interrogeait sur la prospérité des

opérations des jours précédents autour des tables vertes. A ce moment le

jeune Anglais avait le dos tourné et Linette, par une moue expressive,

indiqua que le sort avait été plutôt dur.

Elle compléta ce renseignement. Dickie avait écrit à sa famille et la

réponse n’arrivait pas. Ils étaient logés dans un hôtel confortable, et

leurs notes de semaine, repoussées le plus loin possible au fond d’un

tiroir, attendaient un règlement ultérieur.

Hirondelles de plages · 第 32 / 40 题