Un soir, à un gala du casino, ils dînaient tous les trois, Charlie,
Catalin, Elsa Brünner.
M. Ombraux vit soudain entrer dans la salle Maric elle-même, très
somptueuse dans une robe bleu-turquoise lamée or qu’il ne lui
connaissait pas, et accompagnée d’un monsieur entre deux âges, qu’il ne
lui connaissait pas non plus.
Elle passa devant sa table sans le regarder. Un peu plus tard, quand
elle fut assise et que leurs yeux se rencontrèrent, il lui fit un gentil
sourire en se penchant bien nettement en avant. Elle répondit par une
inclinaison de tête et un sourire mécanique.
--Vous connaissez cette personne? demanda la Brünner.
--Oui, c’est une petite camarade.
--Une femme de théâtre?
--De temps en temps.
Cette réponse amusa démesurément Elsa Brünner. Elle connaissait bien le
français, mais, pour paraître le connaître mieux encore, elle trouvait
un sens infiniment spirituel à des réflexions dont celui même qui les
avait proférées ne soupçonnait pas tout le piquant.
--De temps en temps! Chéri, vous êtes impayable!
Ombraux encaissait toujours avec un sourire entendu les éloges les plus
imprévisibles, du moment qu’on les mettait à sa disposition.
Ce soir-là, Charlie donnait une grande impression d’élégance, très droit
et un peu raide sur sa chaise, presque aussi sobre de gestes que s’il
avait été paralysé.
Aux autres tables, il y avait également des gentlemen qui, au moment du
cigare, semblaient frappés d’hémiplégie et capables d’un seul petit
mouvement de l’avant-bras droit.
Comme le repas du trio touchait à sa fin, Charlie pensa qu’il était
prudent d’aller saluer Maric.
Elle désigna les deux hommes l’un à l’autre.
--Monsieur Charles Ombraux... Le docteur Mmmm...
Ah! cette habitude de ne pas prononcer d’une voix distincte le nom d’un
monsieur que l’on vous présente! Mais peut-être le patronyme de son
compagnon de chambre ne lui était-il pas encore assez familier.
Le docteur en question, comme son confrère Miracle, portait dans une
face glabre de grands sourcils diaboliques. Il s’inclina aimablement.
Il ne semblait pas toutefois que la connaissance d’Ombraux marquât pour
lui un tournant de sa vie.
--Vous restez ce soir au casino? demanda Maric.
--Oui, je compte y revenir tout à l’heure, dit Charlie.
--Si vous êtes seul, nous prendrons un verre de champagne.
--Je serai seul.
--A tout à l’heure, cher ami.
Quand, ayant laissé sa liberté à Catalin, il eut ramené Elsa Brünner à
l’hôtel et passé en la glorieuse compagnie de cette dame la demi-heure
tendre, éthérée et un peu vide qu’il lui consacrait tous les soirs,
Charlie revint trouver Maric au casino.
A les voir assis à côté l’un de l’autre à une table, on aurait dit
qu’ils parlaient de choses insignifiantes. Il écoutait froidement sa
camarade qui, le regard sur la nappe et dessinant du bout de son doigt
un projet invisible d’ornementation, lui disait des choses définitives.
--Tu penses bien que je ne suis pas jalouse de cette dame âgée. Mais
laisse-moi te dire que tu es souverainement ridicule à côté d’elle. Pour
tout le monde, c’est comme une enseigne lumineuse. Tu es le gigolo
qu’elle s’est offert...
Ombraux n’avait rien à répondre. Maric continua:
--Je trouve extraordinaire qu’un garçon comme toi, avec l’intelligence
que tu as, ne comprenne pas qu’on ne s’affiche pas comme ça. Un chasseur
de vestiaire qui se fait lever par une vieille lady, ça n’a rien
d’étonnant. Mais toi, Monsieur Ombraux, qui veux que les gens te
considèrent...
Ombraux allait risquer une justification, parler du plaisir artistique
qu’il goûtait avec cette grande cantatrice. Mais il sentait bien que
cette idée n’entrerait pas du tout dans la tête fermée de Maric.
--Tu sais l’âge qu’elle a? poursuivit Maric. Elle a soixante-six ans.
Ombraux leva les épaules.
--Elle a soixante-six ans, je te dis. Et je tiens le renseignement d’une
personne qui n’est pas malveillante et qui l’admire beaucoup. C’est ce
monsieur autrichien que tu as vu à Deauville. Il m’a dit--avec
admiration, je te répète--«Elle a soixante-six ans et il y a bien des
femmes de trente ans qui voudraient être comme elle.» Je lui ai répondu
que c’était possible, mais qu’il y avait aussi beaucoup d’autres femmes
qui n’y tiendraient pas du tout.
«... Mon ami, je ne suis ni ta mère ni ta sœur, mais je crois t’avoir
prouvé l’affection que j’avais pour toi. C’est dans ton intérêt que je
te parle aujourd’hui. Pour ta réputation, je t’assure qu’il vaudrait
mieux être arrêté par la justice que de t’afficher avec un bébé pareil.
«... Je ne te demande pas ce que tu fais avec elle. Vous êtes un galant
homme, Monsieur, et vous me répondriez qu’il n’y a rien entre vous. Ça
n’a pas d’importance pour la question de la compromettre. Car, même si
tu n’es pas son amant, personne ne croira qu’elle est encore demoiselle.
«... J’ai voulu te donner mon opinion, tu en feras ce qu’il te plaira.
Moi, très sincèrement, à ta place, pendant qu’il en est temps encore, je
la plaquerais poliment... Mais tu lui dois peut-être de l’argent?
--Non, fit sans conviction Ombraux.
--Tu lui en dois certainement. Et tu trouves que c’est un peu vite pour
la laisser tomber. Si tu ne lui dois pas une somme colossale, j’ai des
amis qui me l’avanceront. Ces affaires-là, entre toi et moi, ça n’a pas
de conséquences. On peut raconter ce qu’on voudra, la preuve n’est pas
là. Mais quand n’importe qui voit un gars de ton âge avec ce numéro-là,
tu comprendras, si tu veux y penser une demi-seconde, que ça ne fait de
doute pour personne. Sans compter que, mon vieux, tu as beau me dire
tout ce que tu voudras, je suis persuadée que tu t’embêtes royalement
avec elle. De la musique, du grand art, faut pas me raconter ça à moi,
je sais que ce n’est pas ton affaire.
... Or, comme je sais aussi que tu n’aimes pas t’embêter dans la vie, il
viendra un jour où tu la plaqueras vilainement. Il vaut mieux faire ça
maintenant, quand ça garde encore une certaine allure.
Ombraux n’était pas converti par ces objurgations de Maric. Mais il se
dit qu’il n’était pas adroit d’entrer en discussion avec elle et qu’il
valait mieux se donner l’air d’un monsieur qui veut réfléchir, d’autant
qu’au cours de leur entretien, Maric lui avait dit qu’elle quittait le
pays le lendemain matin, en auto, avec son nouvel ami le docteur. Il
accepta à tout hasard le rendez-vous qu’elle lui donna pour la semaine
suivante à Deauville.
En rentrant à l’hôtel, il repassait dans son esprit ce que lui avait dit
la jeune femme. Il se disait un peu confusément que les gens lui
feraient une réputation fâcheuse, mais qu’il vivait dans un milieu
élégant et que s’il était blâmé par certaines personnes, il serait
peut-être envié par d’autres, et même par quelques-unes de celles qui le
blâmaient.
Pourtant, la conversation de Maric avait laissé dans sa mémoire un germe
dangereux. Maric lui avait révélé ce dont il ne se rendait pas
absolument compte, à savoir qu’il s’ennuyait en compagnie de Mme
Brünner. Or, Maric l’avait dit, il supportait mal de s’ennuyer dans la
vie.