Présentation de deux jeunes hommes en liberté

Charles Ombraux était un grand garçon de vingt-huit ans, assez gras,

blond, imberbe, distingué. Catalin, un peu plus jeune, était petit et

mince, modernisé par une moustache brune à l’américaine, extrêmement

réduite.

Ombraux avait été clerc d’avoué. Mais il avait compris que cette

profession était peu compatible avec celle d’habitué du turf, lorsqu’on

ne se contente pas des réunions des dimanches et qu’on veut suivre

assidûment le plat, les obstacles et le trot. C’était du moins l’opinion

du patron du jeune Ombraux et, quand il se sépara de son clerc, sa

décision parut malheureusement irrévocable.

Ombraux n’avait plus ses parents, qu’il avait perdus trois ans

auparavant, à deux mois d’intervalle.

Son père était un ancien comptable de la compagnie du gaz, et sa mère,

dont il avait la belle stature, était la fille d’un fermier normand.

Des placements timides et la dévalorisation du franc avaient réduit à

bien peu de chose l’héritage de cet orphelin.

Il habitait avec son ami dans le petit appartement de sa famille, à

Passy. Jusqu’à présent il était arrivé à s’y tenir en équilibre et à

lutter, quatre fois par an, avec des armes toujours improvisées, contre

le fléau du terme.

Catalin avait moins d’instruction, mais il était assez bon pianiste. Il

aurait gagné sa vie dans les petits cinémas de quartier, s’il avait été

plus exact, et s’il n’avait pas convoité un jour la femme d’un

exploitant, chez lequel il était employé. Tout se fût bien passé encore,

si cette convoitise n’avait pas été satisfaite. Malheureusement la dite

dame, qui avait bien quinze années de plus que le jeune pianiste,

n’était pas restée insensible à son adoration.

Un jour, en l’absence du patron, le cinéma commença sans musique, parce

que le pianiste était occupé dans le logement particulier de la

patronne. Le malheur voulut que le patron, qui n’était pas attendu,

arrivât dans son établissement une demi-heure avant le moment présumé de

son retour. Il se trouva en présence d’un public houleux qui réclamait

des airs de piano pour accompagner la projection. Le patron se mit en

quête de sa femme, également du pianiste. Ses recherches furent

facilitées par ce fait qu’il les trouva l’un et l’autre au même endroit.

Il y eut des cris, des menaces de lutte et le musicien jugea plus

prudent de s’échapper, car il savait qu’en cas de meurtre, le code

accorde aux maris une excuse légale. Or, les maris n’ignorent pas la loi

et savent en plus qu’ils peuvent compter sur l’indulgence des jurys

parisiens.

Il règne entre les exploitants de cinéma une solidarité déplorable, qui

fait que lorsque l’un d’eux a à se plaindre d’un employé, il en avertit

bassement ses confrères. Catalin se vit réduit à ne tirer de ses talents

musicaux que des joies purement morales, d’autant plus difficiles à

obtenir qu’il n’avait pas de piano chez lui, celui qu’il avait acheté

lui ayant été retiré par un marchand barbare, sous le prétexte qu’un

seul versement mensuel sur douze avait été effectué.

Ombraux et Catalin n’étaient pas, comme on serait tenté de le croire,

des garçons déshonnêtes, du moins à leurs propres yeux.

Quand ils empruntaient des sommes à leur prochain, c’était avec la ferme

intention de les rendre ou tout au moins avec un espoir de s’acquitter

tellement solide qu’il équivalait à une conviction.

Du moment qu’ils avaient l’ingéniosité nécessaire pour se procurer les

sommes qu’ils devaient restituer, on se demandera pourquoi ils ne

tâchaient pas de les avoir tout de suite, avant de les emprunter. Mais

c’est mal connaître le stimulant qu’apporte à un débiteur la nécessité

de payer. Ombraux et Catalin n’étaient pas des gens prévoyants.

Autrement, ils n’auraient pas mené l’existence accidentée, mais assez

brillante, qui correspondait à leurs goûts.

Ils ne pouvaient «en mettre» que dans des instants critiques, alors

qu’un besoin urgent les poussait et fortifiait leur énergie

intermittente.

Dans la conduite de leur vie, ils n’agissaient point par système. La

longue préméditation leur était inconnue.

Il y a dans la vie courante, comme dans l’athlétisme, des stayers,

c’est-à-dire des hommes qui tiennent la distance et qui sont capables

d’un effort continuel et patient. Ombraux et Catalin appartenaient

plutôt à la catégorie des sprinters, dont il ne faut attendre qu’un

effort brusque et puissant.

J’ai dit qu’ils n’étaient pas, à leurs propres yeux, des hommes

déshonnêtes. Ombraux avait trop étudié le code pour ne pas savoir ce qui

était licite et ce que la loi réprouvait.

Catalin était moins gêné, étant d’une culture morale plus rudimentaire.

En compagnie de ce nommé Lucien à qui il avait téléphoné au Havre et

dont il avait fait la connaissance jadis, sur un autocar qui les

conduisait à Maisons, Catalin s’était livré, la saison précédente, dans

une ville d’eaux assez importante, à une petite expérience de baccara

qui n’avait pas donné les résultats attendus.

Lucien et Catalin, cette année-là, étaient installés dans un petit hôtel

de la station où ils opéraient; mais ils cessaient brusquement de se

connaître aussitôt qu’ils pénétraient dans le casino.

Quand Lucien jouait au baccara, Catalin se trouvait comme par hasard

derrière son adversaire, sur le jeu de qui il semblait jeter un regard

indifférent. Il se tenait debout dans une attitude méditative, son index

tantôt placé sur la joue, tantôt sur le front, tantôt derrière

l’oreille. C’était une espèce de badaud, un être neutre à qui personne,

sauf évidemment Lucien, ne prêtait attention.

Il n’est pas désavantageux, pour un monsieur qui tient les cartes,

d’être renseigné sur le jeu de son adversaire. Mais cette petite

supériorité n’arrive pas à compenser une déveine persistante. Le Ciel,

mentant à la promesse du proverbe, n’aida jamais ces deux amis qui

s’aidaient si bien.

Ce qu’il faut noter, c’est l’attitude nettement désapprobatrice

d’Ombraux, le jour où Catalin lui raconta cette histoire.

--Tu as perdu, c’est bien fait pour toi. Tout ça, c’est des trucs de

bandits. Lucien et toi, vous n’êtes que des gamins, et vous ne vous

rendez pas compte. Tâchez de ne pas recommencer. Sans ça, je vous laisse

tomber tous les deux.

Hirondelles de plages · 第 8 / 40 题