Le bureau de ce petit hôtel n’était point vraiment d’un style trop
moderne.
Les candélabres de la cheminée dataient de soixante ans. Le tapis frangé
de la table remontait à une origine encore plus lointaine. Cette table
elle-même, en palissandre contourné, avait été fabriquée jadis par un
ébéniste d’imagination faible, visiblement impressionné par la forme
classique des violons.
Dans un coin, sur un pouf, était couché un petit chien, un bâtard de
griffon bruxellois, qui sortait un petit bout de langue, par snobisme,
parce qu’il l’avait vu faire à des chiens de pure race.
Charles Ombraux et Georges Catalin étaient entrés dans ce salon d’hôtel,
avec l’espoir qu’il ne s’y pratiquait pas des prix de haut palace.
Les établissements de premier ordre leur étaient interdits. C’était
pourtant la première fois qu’ils venaient en cette grande station
normande. Mais ils avaient fréquenté un certain nombre de villes
balnéaires et le personnel des chasseurs et des maîtres d’hôtels «fait»
malheureusement dans l’année deux ou trois stations.
C’est effrayant ce que ces gens obligeants peuvent avoir de mémoire.
Les portiers de palaces et les maîtres d’hôtel des restaurants sont d’un
naturel parfois généreux, mais que cette largesse est peu encline à
récidiver quand on a oublié d’acquitter la première dette! Instruits par
la vie, il semble qu’ils répugnent à remettre cinquante louis à une
personne qui leur en doit déjà vingt-cinq. Trop de prudence, trop de
sagesse! Ils aiment mieux faire une croix sur une ardoise que de courir
après leur argent.
Ombraux et Catalin trouvèrent deux chambres voisines, pourvues d’une eau
courante qui ne courait que par intervalles. Le robinet d’eau froide
envoyait vraiment un peu d’eau froide, mais quand celui d’eau chaude
consentait à s’échauffer, c’était pour emplir la cuvette d’une boue
jaunâtre, qui, sans doute, eût pu être efficace contre les rhumatismes.
Mais les docteurs du pays ne s’en avisaient pas.
Les deux camarades avaient disputé les prix avec la patronne aussi
âprement que s’ils avaient déjà su la façon dont ils payeraient leurs
chambres.
Pour le moment, ils écartaient de leur esprit ce problème et se
demandaient s’ils allaient pouvoir obtenir de la dite patronne cinq ou
six cents francs d’argent prêté, pour aller tenter la fortune au casino.
Ils étaient sûrs néanmoins qu’ils acquitteraient leur note d’hôtel pour
la raison supérieure que depuis trois ans qu’ils menaient cette vie
errante, ils l’avaient toujours payée, ou, pour parler plus exactement,
ils avaient toujours trouvé, à la fin de leur séjour, l’argent qui leur
eût permis de le faire.
--Il y a un moyen à peu près sûr, dit Ombraux, mais ça ne peut donner de
bons résultats que demain, peut-être à la rigueur cet après-midi, si on
a la chance de trouver Lucien à son hôtel en lui téléphonant au Havre.
--Il doit y être, dit Catalin, puisqu’il avait la grippe.
--Oh! une grippe, il n’est pas à ça près, et s’il a eu besoin de
sortir...
--Essayons tout de même, dit Catalin.
--Je vais téléphoner au bureau de poste, dit Ombraux.
... Ou plutôt non, vas-y. Je resterai ici à l’hôtel pour attendre la
dépêche qui viendra d’ici deux ou trois heures. Et c’est moi qui ferai
le presbyte, ajouta-t-il d’un air entendu.
--J’ai quarante francs, ajouta Catalin. Je vais à la boule.
--Tu es bête, dit Ombraux. Comment un garçon raisonnable peut-il jouer à
des jeux pareils?... Tu es condamné d’avance. A quoi veux-tu arriver
avec quarante francs? A perdre ces deux louis qui peuvent nous être
utiles.
--Tu ne connais pas l’histoire de Varneux à Nice?
--Oui, avec trois francs il a fait venir trois billets de cent francs,
puis il est allé au baccara et il a gagné trois mille louis. Tu étais
là?
--Je n’étais pas là, mais plusieurs personnes me l’ont dit.
--Je n’étais pas là non plus. Reste ici avec tes quarante francs. On
montera dans ma chambre et on fera une belote.
--Comme c’est intéressant de nous gagner l’un à l’autre les quelques
sous que nous avons!
--On ne réglera pas, imbécile! On marquera ça au crayon. De cette façon,
nous pourrons jouer des sommes sérieuses et intéresser fortement la
partie. D’abord, au téléphone! Décidément, j’y vais avec toi.
Ce jour-là, ils étaient vernis. Leur camarade du Havre n’avait pas
quitté son hôtel et ils purent l’avoir à l’appareil. Il leur promit de
mettre le télégramme immédiatement. Ils rentrèrent non pas à l’hôtel,
mais dans un petit café à côté, car, avait fait remarquer très justement
Ombraux, il valait mieux qu’ils ne fussent pas à l’hôtel au moment où
arriverait la dépêche. Pour que leur plan réussît, elle devait être
ouverte et lue dans le bureau du bas.
La partie de belote dura trois heures. Ombraux, très en poisse, se
trouvait devoir vingt-trois mille francs à son ami, ce qui le rendit de
mauvaise humeur. Mais, étant donnée la solidité discutable de sa
créance, Catalin ne fut pas content à proportion.
Ombraux entra seul à l’hôtel, Catalin restant dans la rue. Le télégramme
était arrivé. Ombraux fit semblant de chercher un pince-nez, puis tendit
la dépêche ouverte au patron:
--Soyez gentil pour me dire ce qu’il y a là-dedans; moi, je ne sais pas
où j’ai mis mes yeux.
«Ai téléphoné Amsterdam. Trois mille cinq cents francs partent
aujourd’hui à votre adresse par pli recommandé. Lucien.»
Cette nouvelle parut mécontenter Ombraux.
--Je leur avais dit de m’envoyer ça télégraphiquement. Mais ils sont à
trois sous près. Vous n’auriez pas un peu d’argent à me donner, patron?
Parce que d’ici que la lettre arrive, je vais me trouver démuni...
... Ce moyen-là n’aurait pas pris dans un palace un peu moderne, pensait
Ombraux, une fois qu’il eut mis dans son portefeuille les sept cents
francs avancés par le patron.