Il a semblé que l'entreprinse des comtes de Northomberland et
Vuesmerland leur deubt torner à malle fin par ce qu'ayant, du
commancement, proposé de marcher jusques à Londres, et de mettre la
Royne d'Escoce en liberté, et de se saysir des villes de Yorc et de
Neufcastel, avec grand espérance que, aussitost qu'ilz se seroient
monstrez en campaigne, ung milion de catholiques se lèveroient, et les
grandz qui sont de leur intelligence s'yroient joindre à eulx, ou au
moins leur envoyeroient de leurs forces, ou argent, ou quelque [autre
secours], rien de tout cella ne leur a réuscy.
Ains, ayantz assés soubdainement marché trente mil oultre la ville
d'Yorc, la Royne d'Escoce a esté incontinent transportée, et, encor
que le peuple les ayt suyviz, nul des seigneurs n'a [pareu], ny bougé,
ny envoyé devers eulx; dont, ne se sentans avoir assés d'argent pour
conduyre leur troupe jusques à Londres [parce que ilz] ne vouloient
vivre sur le peuple, ny de pou[voir occuper] ceste ville incontinent
qu'ilz y seroient arrivez [parce que elle est] puyssante et bien
fornye d'armes, et où ilz [n'espéroient] qu'il se fît aulcun mouvement
pour eulx, ilz s'en [allèrent] vers Yorc, où ilz aproffitèrent encores
moins parce que [estant] la ville, par la dilligence du comte de
Sussex, bien pourveue de gens de guerre; ilz furent contrainctz de
rapasser vers le quartier d'où ilz estoient venuz.
Et parce que une partie de leur troupe se retira [lors] et que les
comtes, avec le reste, s'acheminèrent vers le pays de Blacmur, qui est
marescageux et sur la mer, l'on eust opinion qu'ilz s'en alloient
rompuz d'eulx mesmes, et que les principaulx se venoient saulver sur
quelques navyres en France ou en Flandres, dont la Royne d'Angleterre
et ceulx de son conseil diminuèrent de moictié l'ordre des apareils
qu'ilz avoient faict pour les aller deffaire.
Mais semble que, despuys, l'on a bien cogneu que leur retrette
n'estoit advenue que par ce seulement que les aultres seigneurs
catholiques, de leur intelligence, ne leur avoient aulcunement
correspondu, s'excusantz, à ce qu'on dict, [sur ce] que l'entreprinse
avoit esté hors de temps et beaulcoup plustost commancée qu'il
n'estoit convenu entre eulx, ce que les dictz comtes semblent
advouher, mais que, voyantz l'instante sommation qu'on leur faisoit de
se représenter en court, et que, à faulte de comparoir, ung simple
sergent les fût allez prendre, l'ung après l'aultre, en leurs maysons,
ainsy qu'ilz sçavent très bien que les commissions en estoient desjà
expédiées, ils avoient esté contraintz d'ainsy soubdain recourir aulx
armes et se mettre en campaigne.
Dont, ayantz, à ceste heure, donné quelque fondement à leur
entreprinse, et monstrantz de vouloir attendre le temps et la
commodité des aultres, il se cognoist que leurs troupes ne se sont
séparées d'eulx, ny ilz n'ont prins le chemin vers la mer, pour
aulcunement habandonner leur dicte entreprinse, ny pour s'enfouyr hors
du pays; ains que ceulx, qui se sont retirez, sont allez, par leur
congé, se retirer en leurs maysons, pour estre prestz quant ilz les
manderont, et eulx, avec le reste, sont allez saysir cependant la
ville, le chasteau et le port de Hartepoul, qui sont très oportuns
lieux par la terre, et fort commodes pour s'ayder de la mer; et ont
assiégé la ville et chasteau de Castelbarne, lesquelz, nonobstant que
les comtes de Vuarvich, de Sussex et admyral Clinton ayent faict
semblant de se mettre aulx champs pour les secourir, ilz n'y ont
aproché, et les ont layssé prendre par composition (bagues saulves,
aultant que chacun soldat sur soy, et Henry Boy, le capitaine, sur ung
cheval seulement, en ont peu emporter); qui est une place assez forte,
et où les dicts comtes ont trouvé de l'artillerye, des armes, des
pouldres, et veult on dire aussi beaulcoup d'argent et de richesses.
L'on estime que le nombre d'hommes d'effect, de quoy iceulx comtes
peuvent faire estat pour ung combat, sellon leurs rolles, est de vingt
mil, comprins quinze centz Escouçois à cheval, que milord de Humes
tient toutz prestz à leur dévotion sur la frontière, et qu'ilz se
résolvent de donner la bataille, si l'armée [de] ceste Royne marche
guières plus en avant, et s'entend que les dictz comtes ont mandé
plusieurs parolles de deffy aulx chefz d'icelle, mesmement au comte de
Vuarvich.
L'on commance à cognoistre qu'ilz procèdent d'une plus grande
asseurance et plus grande confiance qu'on ne cuydoit, et que,
demeurantz ainsy fermes ez lieux qu'ilz ont gaignez, et les
fortiffians comme ilz font, qu'ilz sentent ung grand apuy dans le
royaulme, et qu'ilz espèrent quelque bon secours de dehors, dont ceste
Royne souspeçonne plus que jamais le duc d'Alve; et peult estre qu'à
ceste occasion, elle s'estoit advisée d'arrester quelques jours
encores le marquis de Chetona et sa troupe, qui est belle et grande,
affin qu'ilz luy servissent comme d'ostages par deçà, mais le dict
marquis s'est enfin déterminé de prendre résoluement son congé.
L'armée de la dicte Dame a desjà marché vers les ennemys, soubz le
comte de Vuarvich, assisté des comtes de Sussex et admyral Clynton,
toute en bonne équipage d'armes, d'artillerye et de monitions, et
s'espéroit en ceste cour que la bataille se donroit jeudy dernier;
mais, encores qu'on ayt assés accoustumé en ce royaulme de ne la
temporiser, néantmoins aulcuns ont opinion qu'on ne l'azardera.
Et parce que les dictz comtes ont publié ung escript, lequel translaté
d'anglois en françoys, contient ce qui se veoyt par icellui, la dicte
Royne et ceulx de son conseil sont entrez en nouvelles [craintes] des
seigneurs qui y sont dénommés, lesquelz l'on a dilligemment
[recherchés] là dessus, mais pour ce que le duc de Norfolc ne s'est en
[ses] responces tant exaspéré contre les dictz comtes et leurs
[adhérans] comme ont faict les comtes d'Arondel et de Pembrot, l'on a
extraict certains articles du [dict escript et] d'aultres du faict
d'entre la Royne d'Escoce et luy, [sur lesquels] l'on l'a, de rechef,
curieusement interrogé, avec pl[us grand instance] pour luy faire
quicter la Royne d'Escoce, luy donnant en[tendre] qu'aussi bien a elle
escript de ne le vouloir aulcunement es[pouser], et qu'il se trouvera
bien ung aultre party pour luy qui sera [approuvé] de la Royne, sa
Mestresse, et par le moyen duquel il recouvrera sa liberté, car aussi
ne trouve l'on qu'il soit chargé d'aulcune c[hose] que du dict
mariage; dont, pour l'ennuy de la pryson, il a esté en grand [danger]
de se laysser aller à ceste persuasion et habandonner la Royne
[d'Escoce].
Mais j'entendz que, sellon les bons admonestemens et conseilz qu'on
luy a administrez, il a en fin sagement respondu, que touchant ceulx
du North, il n'a jamais heu communication de leur entreprinse, et à
quiconques vouldra dire aultrement il luy maintiendra qu'il a menty;
et quant à ce qu'ilz ont allégué qu'il a tenu certain propos de la
succession de ceste couronne, que, à la vérité, il en a parlé souvant,
mais toutjours sellon les bons termes qui en furent proposez et
débattuz au dernier parlement; que, du mariage de la Royne d'Escoce,
il n'y a jamais prétandu sinon pour servir au bien de la Royne, sa
Mestresse, et à celluy de son royaulme; et, quant elle a monstré ne le
trouver bon, qu'il s'en est despourté; qu'il ne faict doubte que la
Royne d'Escoce n'ayt faict le mesmes, quant la Royne d'Angleterre luy
a faict cognoistre le courroux qu'elle en avoit, et qu'il sera
toutjour plus ayse de se maryer au gré de la dicte Dame que contre sa
volonté; mais qu'il ne dellibère en façon du monde entendre à nul
party qu'il ne soit en liberté.