A LA ROYNE.

Madame, sur ce que j'escriptz en la lettre du Roy de l'instance que

font ceulx de la Rochelle pour tirer des rafreschissemens de ce

royaulme, je m'opposeray aultant qu'il me sera possible qu'ilz n'en

ayent, et croy que je leur y feray trouver assés de difficultez; mais,

quant à ce qui peult succéder du passaige du jeune comte de Mensfelt

en Allemaigne, Vostre Majesté y fera, s'il luy playt, prendre garde de

dellà, car je n'y puys rien plus veoir d'icy, sinon qu'il s'y feyt

quelque advance d'une partie de ces deniers, qu'on continue toutz les

jours mettre ez mains de Me. Grassan, qui montent desjà plus de quatre

centz mil escuz, de quoy j'ay bien grand souspeçon, parce que

l'argent, qu'on a à distribuer dans ce royaulme, se mect ordinairement

ez mains des trésoriers et recepveurs, et non ez mains des facteurs ou

merchantz. Toutesfoys je n'ay entendu qu'il y ayt mandement d'aulcune

nouvelle somme encores expédiée pour Allemaigne.

Des différantz des Pays Bas, il semble qu'on y procède, des deux

costez, avec très grande deffiance; sçavoir, les ungs, de n'espérer

tirer une digne satisfaction ny des biens déprédez, ny de l'offance

receue; et les aultres, de ne se pouvoir, après qu'ilz l'auroient

faicte, aulcunement asseurer de la paix. Je ne sçay si, après une si

manifeste ropture qu'il y a heu en la conférance, les choses se

remettront à ceste heure en meilleurs termes par la reprise que le

marquis de Chetona en a faicte, ce qui se verra en peu de jours.

Touchant les affaires du North, j'ay opinion qu'on les faict plus

petitz et moins dangereux à la Royne d'Angleterre qu'ilz ne sont, car

j'entendz que les eslevez ne monstrent aulcun signe de repentance ny

de craincte, et qu'ilz procèdent avec grand asseurance, et par bon

ordre, et en grand confiance d'ung bon succez de leur entreprinse.

Les choses de la Royne d'Escoce demeurent en suspens, et bien qu'on

luy attribue la principalle occasion de ces troubles, l'on n'estime

toutesfoys que ce soit proprement elle qui les ayt succitez, mais que

ce sont ceulx, qui ont cogneu les tortz qu'on luy faisoit, qui se sont

ainsy meuz d'eulx mesmes pour les remédier. Et de tant que la Royne

d'Angleterre, en son cueur, ne luy veult ny luy peult vouloir mal, et

que l'auctorité de ses ennemys (si n'estoit ce, qu'ilz proposent

quelque aparance de bien et de repoz pour ce royaulme par la détention

de la dicte Dame), n'aproche de celle de ses amys et serviteurs, je ne

puys encores désespérer de l'yssue de ses affaires, et croy que, pour

l'honneur et respect de Voz Majestez, l'on n'usera au moins

dorsenavant que dignement en l'endroict de sa personne.

Et quant à la prison du duc de Norfolc, elle luy sera, à mon adviz,

plus longue pour ne se vouloir librement despartyr du mariage de la

dicte Royne d'Escoce, bien que, ez aultres choses, ceste grande

obéyssance d'estre venu au mandement de la Royne, sa Mestresse, et

d'avoir quasi voluntairement accepté la prison pour la contanter, luy

sert d'une grande justiffication envers elle, et la rend elle moins

offancée envers luy. Tant y a qu'il se cognoist que des choses du

North ont à sortir les principalles déterminations de toutz ses

affaires, et de la plus part des aultres qui sont à présent en ce

royaulme. Je bayse très humblement les mains de Vostre Majesté et prie

Dieu qu'il vous doinct, Madame, en parfaite santé, très longue vie et

toute la prospérité que vous desire.

De Londres ce XXIe de décembre 1569.

_Par postille à la lettre précédente._

Despuys la présente escripte, est venu nouvelles que ceulx du North

ont prins Castelbarne, lequel ilz tenoient assiégé, et je viens

d'entendre que, pour aulcunes occasions survenues despuys hyer, le

marquis de Chetona a prins résoluement son congé.

Correspondance diplomatique de Bertrand de Salignac de La Mothe Fénélon, Tome Second Ambassadeur de France en Angleterre de 1568 à 1575 · 第 164 / 189 题