Madame, j'ay miz en la lettre du Roy le propos que m'a tenu la Royne
d'Angleterre, ceste dernière foys que je l'ay veue, affin que de ses
parolles présentes Vostre Majesté puisse faire quelque jugement de ce
qu'elle prétend ou desire à l'advenir; et, encor qu'elle monstre ne
s'estonner guières des mouvementz du North, et que bientost elle
espère les avoir remédiez, si est ce que, pour nulle aultre guerre,
qui ayt esté entreprinse en ce royaulme despuys cent ans en çà, l'on
n'a veu faire de si grandz aprestz, comme elle les ordonne pour ceste
cy, soit d'hommes, d'armes, d'argent, de vaysseaulx et de toutes
aultres monitions de guerre; et se manifeste assés qu'elle souspeçonne
bien fort le duc d'Alve estre de ceste intelligence; néantmoins ne se
plye pour cella davantaige à l'accord des différans des Pays Bas, ains
monstre ne vouloir en façon du monde estre menée par contraincte ou
rigueur; et mesmes, pour le regard de Voz Majestez Très Chrestiennes
ez choses que je luy ay proposées de la Rochelle et de la Royne
d'Escoce, elle a plus monstré de vous vouloir complaire pour la
recognoissance du bon trettement qu'avez faict donner à ses subjectz à
Bourdeaulx, que pour craincte qu'elle ayt qu'il luy puisse venir
aulcun mal si elle ne le faisoit, bien que je ne veulx rien inférer
pour cella, parce que le temps et l'occasion font souvent changer les
volontez.
Ceulx du North, à ce que j'entendz, ne sont plus que envyron six mil
hommes de pied et quinze centz chevaulx ensemble, mais on dict que
ceulx qui se sont retirez se sont allez rafreschir en leurs maysons
par ordonnances des comtes, pendant qu'avec le reste ilz poursuyvent
le siège de Castelbarne contre le sir Henry Boy, qui le soubstient
bravement; et cependant se sont saysys de Hartepoul, qui est une assés
bonne ville, où y a ung chasteau, qu'ilz ont aussi prins, et ung port
assez capable pour se pouvoir prévaloir de la mer.
Milor Herys ayant trouvé moyen de sortir soubz certaine capitulation
du chasteau de l'Islebourg, où il estoit prisonnier, a assemblé
envyron quinze centz chevaulx escouçoys sur la frontière pour se
joindre aus dicts deux comtes, mais dict [on] qu'ilz l'ont prié de ne
venir encores; et semble que les comtes d'Arguil, d'Honteley et
d'Hatil assemblent aussi gens contre le comte de Mora.
L'on dict que ceste Royne a faict expédier ung général pardon pour
toutz ceulx de ceste eslévation, qui se vouldront retirer, excepté les
comtes et dix aultres des chefz d'icelle; et que mesmes à iceulx elle
l'a faict offrir soubz main, lesquelz toutesfoys, tant chefz que
adhérans, ne l'ont en façon du monde vollu accepter; ains de nouveau
ont juré la poursuyte de leur entreprinse jusques à la mort. Dont pour
les aller rompre, la dicte Dame a faict marcher le comte de Vuarvich
avec quatre mil hommes, l'admyral Clinton avec aultres quatre mil, et
mandé au comte de Sussex se joindre à eulx avec trois mille, faisantz
en tout neuf mille hommes de pied et deux mille chevaulx, avec bon
nombre d'artillerye, et tient on en ceste court que la bataille se
donra dans quatre jours; mais aultres estiment que les dicts comtes ne
l'accepteront, ains, que pour estre leur armée moins empeschée
d'artillerye et de bagaiges que l'aultre, qu'ilz entreprendront de
courre le pays, et m'a l'on dict que le comte de Sussex a envoyé
suplier ceste Royne d'avoir agréable qu'il ayt la charge de ceste
entreprinse puysqu'elle se faict en son gouvernement, ne voulant que
le dict comte de Vuarvich, bien qu'il ayt titre de général, luy soit
préféré. Et par ce qu'on a raporté que le duc d'Alve avoit quatre ou
cinq mil hommes de pied ou de cheval en Zélande, desjà toutz prestz à
s'embarquer, avec artillerye, rouages, monitions et tout aultre
équipage de guerre, la dicte Dame a ordonné mettre encores promptement
quatre de ses grandz navyres en mer, avec les trois qui y sont, pour
tenir le Pas de Callais, et en faict tenir aultres deux sur le port de
Arthepoul, affin que les comtes ne puissent envoyer ni recepvoir
aulcun messaige par la dicte mer.
La dicte Dame m'a faict veoir une plaincte d'aulcuns de ses subjectz,
lesquelz retournans de Bourdeaulx avec quatre navyres chargés de vins,
ont esté prins et arrestez à Blevet en Bretaigne, de quoy elle et
ceulx de son conseil m'ont fort prié de vouloir très instantment
requérir Vostre Majesté de les faire délivrer, et d'enjoindre bien
expressément à ceulx de Roan de faire la mainlevée des biens des
Anglois, comme elle a esté promise; dont, de ma part, j'en suplie très
humblement Vostre Majesté, à laquelle, baysant en cest endroict très
humblement les mains, je prieray dévottement le Créateur qu'il vous
doinct, etc.
De Londres ce XVIIe de décembre 1569.