AU ROY.

Sire, parce que vostre dépesche du XXe du passé, laquelle le Sr. de

Vassal m'a apportée, n'a guières miz à venir après celle, que peu

auparavant j'avoys receue par le Sr. de La Croix, je n'ay faict pour

les deux qu'ung seul voyage devers la Royne d'Angleterre, affin de

tant moins l'ennuyer sur le commancement de ces troubles, et ayant

esté bien receu d'elle ainsy que toutjour, je luy ay faict ung

sommaire récit de la retrette de monsieur l'Admyral vers Montauban

assés en effroy, avec ce qui luy restoit de cavallerye; et comme les

communes, en passant, s'estoient eslevées contre luy, et avoient

assailly et deffaict aulcuns des siens aulx passaiges des rivières;

néantmoins qu'il avoit passé oultre jusques à la Garonne pour se

joindre aulx Viscomtes, qui estoient de dellà, ou leur donner moyen à

eulx de passer devers luy, ce qui n'importoit guières que l'ung ou

l'aultre advînt, car les deux forces ensemble n'estoient pour faire

grand effect; et que cependant vous estiez après à recouvrer les

places qu'il avoit occupées en Guyenne, dont la plus part s'estoient

desjà réduictes, ès quelles vous aviez faict uzer d'une si grande

clémence qu'il n'avoit esté touché ny à la vye ny à la personne d'ung

seul des habitans; et [que] meintennant vous estiez devant St. Jehan

d'Angely, là où ceulx de dedans avoient expérimenté la mesmes clémence

de Vostre Majesté par une capitulation la plus gracieuse qui se

pourroit ottroyer de nul prince à ses subjectz, laquelle néantmoins

ilz avoient contre leur foy et promesse, reffuzé despuys d'accomplir;

priant la dicte Dame vouloir prendre la peyne de la veoir; ce que tant

plus curieusement elle fit qu'elle desiroit sçavoir si vous leur aviés

concédé la liberté de leurs consciences. Et après l'avoir leue, je

suyviz à luy dire que, pour faire retourner le monde en son ordre

accoustumé de l'obéyssance deuhe aulx princes, avec quelques exemples

notables pour aprendre aulx subjectz de ne plus désobeyr, vous la

requériez, comme princesse souveraine, constituée entre les aultres

grandz princes de la terre sur cest ordre de commander, et comme ayant

grand intérest qu'il ne fût parverty, ains s'il l'estoit qu'il fût

fermement restably, qu'elle vous vollût sur la dicte capitulation

accorder deux choses;--l'une, de croyre fermement que Voz Majestez

Très Chrestiennes n'ont jamais eu que bonne et droicte intention à la

conservation de leurs subjectz, et au contraire que les aultres ne

l'ont heue ny bonne ny droicte envers l'obéyssance et subjection

qu'ilz vous doibvent;--la seconde que, de tant que par la force,

puysqu'aultrement ne pouviez, vous dellibériez recouvrer la dicte

obéyssance, et qu'à cest effect vous estiez en personne en vostre

camp, la dicte Dame vollût favoriser vostre juste entreprinse, et ne

donner aulcune assistance, secours ny faveur, ny permettre estre donné

par ses subjectz à ceulx qui ainsy s'opposent à vostre légitime

authorité; aultrement vous prendriez cella pour une manifeste

déclaration qu'elle ne vouldroit demeurer aulx bons termes de paix et

d'amytié envers vous, que vous desiriez de bon cueur persévérer envers

elle; et luy vouliez ainsy dire cella, Sire, à cause du Sr. de

Lombres, gentilhomme flamant, que je sçavois estre desjà venu, de la

part de ceulx de la Rochelle devers la dicte Dame, et qu'on m'avoit

dict que le frère de leur comte de Mensfelt y estoit aussi fort

secrectement arrivé, et qu'il se tenoit caché en une chambre à

Vuyndesor.

La dicte Dame me respondit que, avec le contantement qu'il vous

playsoit luy donner du récit de voz affaires, elle en recepvoit ung

aultre bien fort grand d'entendre qu'ilz alloient toutjours prospérant

de bien en mieulx; et que, pour vous satisfaire sur les deux choses

que je luy requérois, elle vouldroit qu'ung propos, que despuys

quelques jours elle avoit desiré me tenir y peust suffire: c'est

qu'elle protestoit envers Dieu et Voz Majestez Très Chrestiennes

qu'elle avoit fermement rejecté deux très véhémentes persuasions qu'on

s'estoit esforcé de luy donner; l'une d'entreprendre la deffance de

voz subjectz travaillez pour la religion, et l'aultre de nourrir et

foumanter la guerre en vostre royaulme, affin qu'elle ne passât au

sien; car n'avoit estimé que l'une ny l'aultre de ces deux praticques

peult convenir à son honneur ny à sa conscience, jugeant en son cueur

que Voz Majestez Très Chrestiennes n'avoient peu vouloir mal à leurs

subjectz, et que c'estoient plustost voz subjectz qui vous avoient

provoquez et irritez; lesquelz, nonobstant qu'on leur fît empeschement

en leur religion, debvoient, plustost que de mouvoir les armes, s'en

estre allez hors du royaulme; par quoy avoit reffuzé d'estre pour leur

cause, et n'avoit non plus desiré la continuation de la guerre en

vostre royaulme, ains d'y veoir de bon cueur une paciffication; et que

de leur envoyer meintennant du secours elle ne le feroit ny

permettroit à ses subjectz, sinon au péril de leurs testes, de le

faire; que mesmes, pour avoir la flotte de leurs vins esté ceste foys

bien trettée à Bourdeaulx, dont elle vous en remercyoit grandement,

elle avoit obtenu de ses merchantz qu'ilz continueroient dorsenavant

leurs trafficz au dict Bourdeaulx, ainsy qu'il vous playsoit le leur

offrir, et ne retourneroient plus à la Rochelle; et qu'elle estimeroit

les choses succitées en son pays du North estre advenues par juste

punition de Dieu, si elle n'avoit ainsy droictement procédé envers

vous, comme elle avoit [fait]. Une chose me vouloit tout librement

dire, qu'elle n'avoit reffuzé d'entendre fort volontiers à ce qui luy

avoit esté proposé pour résister aulx conseilz et entreprinses de

ceulx qui aspiroient à la généralle ruyne de ceulx de sa religion, et

que, quant il luy a apareu ou aparoistroit rien de cella, qu'on la

tînt hardyment pour toute déclairée et pour estre d'une partie si bien

faicte et si forte, qu'elle estimoit n'avoir à se doubter de rien, et

n'estoit marrye, sinon qu'il sembloit qu'on eust descouvert, par

aulcunes démonstrations de Voz Majestez, que vous y dressiez voz

entreprinses; de quoy ayantz beaulcoup souffert pour cella, vous

fussiez pour en souffrir encores davantaige.

Sur quoy j'ay à vous dire, Sire, qu'on m'a asseuré estre naguières

venu ung adviz à la dicte Dame, comme, despuys le retour du prince

d'Orange en Allemaigne, luy et sa femme ont tant sollicité les princes

protestans qu'ilz les ont faictz résouldre de se mouvoir toutz

conjoinctement pour ceste cause, et qu'ilz n'attendent plus que la

responce de la dicte Dame, dont je crains assés que le dict frère du

comte de Mensfelt et icelluy de Lombres, avec Quillegrey, ne soyent

bien tost dépeschez pour l'aller apporter; mais, affin d'empescher ou

retarder la matière, j'ay dict à la dicte Dame que Voz Majestez

avoient prins de fort bonne part ce qu'elle m'avoit prié vous escripre

du bon desir qu'elle avoit à la pacification des troubles de vostre

royaulme, et de se vouloir employer à mettre en avant quelque bon

expédiant pour cella, qui vous fût aultant agréable comme elle le vous

desiroit advantaigeux, et qu'avec le mercyement que vous luy faisiez

de sa bonne volonté, vous me commandiez luy dire que, quoy que voz

subjectz vous eussent extrêmement offancé, vous n'aviez jamais reffuzé

et ne reffuseriez encores de les recepvoir en vostre bonne grâce,

quant ilz s'y vouldroient retirer et se remettre en vostre obéyssance;

et ay adjouxté que, quant par l'exortation de la dicte Dame, ou meuz

de leur propre repentance, ce qui seroit encores mieulx, ilz

vouldroient retourner à ce debvoir, Voz Majestez Très Chrestiennes

promettoient de les y recepvoir avec toute l'humanité qui se pourroit

espérer de princes très clémentz et benings; au reste, que vous

n'aviez rien entendu des choses sucitées au North, quant mes gens ont

esté dépeschez, dont ne m'en aviez encores rien escript; mais je

m'asseurois que la preuve de vostre propre mal, et la désolation que

vous voyez devant voz yeulx de vostre propre royaulme par

l'opiniastreté d'aulcuns de voz subjectz, vous feroient estre marrys

que les sciens eussent suyvy leur exemple; dont, attendant que

m'eussiez commandé de faire là dessus de vostre part quelque bon

office envers elle, je ne voulois faillyr de luy offrir tout ce qu'en

vostre nom je pourroys servyr à la paix de son royaulme et à la

conservation de son authorité. Bien la suplioys ne prendre en mauvaise

part ce que j'entreprenoys de luy dire là dessus, que pour le peu de

compte qu'elle et les autres princes protestans avoient tenu

d'entendre à l'accord de la religion et à la réunyon de l'esglize de

Dieu, lorsque Voz Majestez Très Chrestiennes avoient procuré, au

commancement des troubles de vostre royaulme, qu'elle se fît par le

Concille de Trante, auquel elle et eulx avoient esté semons, qu'ilz

estoient cause que la division avoit despuys grandement travaillé la

France, et commançoyt de travailler meintennant l'Angleterre, et

seroit pour getter eulx mesmes de leurs estatz, s'ilz ne prènent

expédiant de retourner à l'unyon de l'esglize catholique, laquelle les

y recepvroit toutjours.

A quoy la dicte Dame avec grand affection m'a respondu qu'elle estoit

très ayse d'entendre une si bonne intention de Voz Majestez sur le

faict de voz subjectz, et que, si je luy pouvois donner quelque notice

de vostre desir en cella, qu'elle mettroit bonne peyne de les y faire

condescendre; que quant à l'entreprinse des siens ce n'estoit que

témérité, et qu'elle avoit layssé tout exprès déborder ces deux

comtes, sans s'oposer beaulcoup à eulx du commancement, pour

l'espérance de ce qui est despuys advenu, que eulx et toutz ceulx qui

les favorisent sont desjà bien fort laz de leurs follyes, et s'en vont

rompuz d'eulx mesmes; et si n'estoit pour son honneur qu'elle n'y

envoyeroit ung seul homme de guerre pour les deffaire, bien que, à

toutes advantures, elle y avoit desjà dépesché de si bonnes forces

que, dans quatre jours, elle espéroit en avoir sa rayson; et, quant à

cercher l'unyon de l'esglize, Dieu sçavoit qu'elle avoit souvent

envoyé devers l'Empereur pour l'en solliciter, et qu'elle ne s'y

randroit jamais opiniastre, mesmes avoit dict à monsieur le cardinal

de Chatillon que, quoyqu'on tînt en leur religion pour une grande

abomination d'aller à la messe, qu'elle aymeroit mieulx en avoir ouy

mille, que d'avoir esté cause de là moindre meschancetté d'ung million

qui s'estoient commises par ces troubles.

Au surplus, Sire, sur aulcunes grandes contrariétez, que nous avons

heues pour les affaires de la Royne d'Escoce, elle m'a promiz qu'elle

la feroit bien tretter, et luy feroit avoir toute honneste liberté; et

qu'aussi tost que ces troubles seroient ung peu passez, lesquelz

sembloient en partie estre suscitez pour l'amour d'elle, qu'elle

prendroit ung si bon et honneste expédiant en ses affaires que Voz

Majestez Très Chrestiennes en demeureriez raysonnablement

satisfaictes, et qu'elle n'estoit en termes de la dellivrer en aulcune

mauvaise sorte au comte de Mora, ny en lieu où ne fut bien asseurée de

son bon trettement, et de la seurté et liberté de la dicte Dame.

Quant aulx différandz des Pays Bas, la responce du duc d'Alve est

arrivée, et l'ambassadeur d'Espaigne est allé trouver le marquis de

Chetona pour adviser ensemble comme ilz pourront remettre en quelques

bons termes les choses de l'accord, mais n'ont grand espérance qu'ilz

le puyssent faire; et j'ay opinion que ceste Royne se résouldra

d'envoyer ung des siens en Espaigne, pour ne vouloir en façon du monde

entrer en aulcun tretté avec le duc d'Alve ny avec pas ung envoyé de

sa part.

Les nouvelles de ceulx du North seront en la lettre de la Royne, parce

que ceste cy est desjà trop longue, et je prieray Dieu, après avoir

très humblement baysé les mains de Vostre Majesté, qu'il vous doinct,

etc.

De Londres ce XVIIe de décembre 1569.

Correspondance diplomatique de Bertrand de Salignac de La Mothe Fénélon, Tome Second Ambassadeur de France en Angleterre de 1568 à 1575 · 第 160 / 189 题