A LA ROYNE.

Madame, encor que la lettre que j'escriptz présentement au Roy soit

bien ample, j'ay néantmoins à vous dire de restes par ceste cy, que la

praticque de mettre la Royne d'Escoce ez mains du comte de Mora avoit

esté menée si secrectement que, quant six sepmaines a, j'en heuz

quelque sentyment, comme incontinent je l'escripviz à Vostre Majesté,

la Royne d'Escoce, à laquelle semblablement je le fiz entendre, et

monsieur l'évesque de Roz n'en pouvans avoir pour lors aulcune

certaine notice, estimèrent qu'il n'en estoit rien, mais à présent

elle et luy et moy sommes très certainement informez que Me. Chary,

filz aysné de millord Housdon, fut, en septembre dernier, dépesché par

poste en Escoce pour l'aller proposer au comte de Mora, et despuys, en

octobre ensuyvant, le propos en a esté continué à l'abbé de

Domfermelin, quant il est venu par deçà; c'est de consigner la dicte

Dame à icelluy de Mora, pourveu qu'il la viègne prendre au port de

Houl, pour la conduyre par mer en Escoce, affin de ne la passer par le

North; et que, pour l'acquit de l'honneur de la Royne d'Angleterre, il

face venir deux comtes et deux lordz, et les filz aysnez d'aultres

deux comtes et d'aultres deux lordz, huict personnes en tout,

hostaiges en Angleterre, pour la seureté de la personne et de la vie

de la dicte Dame; dont, ayant le dict de Mora desjà communiqué

l'affaire aulx comtes de Morthon et de Mar, et à millord Lendzey,

icelluy de Mar a offert son filz aysné, et le dict Lendzey s'est

offert soy mesmes, d'estre deux des dictz ostaiges. Chose que la dicte

Royne d'Escoce crainct sur toutes aultres, et pour l'empescher elle

supplie très humblement Voz Majestez, avecques larmes, d'envoyer mille

harquebuziers, a tout le moins cinq centz, à Dombertran, affin de

donner tant de cueur à ceulx de son party qu'ilz puissent empescher

ses adversaires de se prévaloir si ayséement contre elle et contre son

estat, comme ilz en font leur compte.

Et encor que je vous aye naguières mandé qu'on m'avoit donné adviz

que, au conseil d'Angleterre, cella avoit esté interrompu par le menée

des protestans, qui avoient faict résouldre la détention de la Royne

d'Escoce par deçà estre très nécessaire, et n'y avoir aultre moyen que

celluy là pour se pouvoir bien asseurer d'elle; néantmoins, parce

qu'il y pourroit avoir de l'incertitude ez advertissemens qu'on me

donne, qui comme sçavez, Madame, ne me peuvent venir que par meins

tierces, et qu'il survient assés souvant du changement aulx

dellibérations de ceulx cy, je suplie très humblement Vostre Majesté

de vouloir pourvoir au pitoyable et très urgent besoing de ceste

pouvre princesse, vostre belle fille et principalle allyée de vostre

couronne, par les meilleurs moyens qu'avec vostre commodité vous le

pourrez faire, et me mander par le premier ce que, pour sa

consolation, je luy auray à faire entendre là dessus, estant cependant

ma dellibération de m'oposer fermement, au nom de Voz Majestez, à ce

que cella ne s'exécute, ainsy que le dict évesque de Roz verra que à

propos je le debvray faire; qui mettrons peyne, toutz deux, de sçavoir

au vray en quoy en demeurent les choses.

Au surplus, Madame, j'entendz qu'aujourdhuy est arrivé en ceste court

ung gentilhomme venant de la Rochelle, natif de Flandres d'auprès

d'Esguerdes, lequel la Royne de Navarre envoye devers la Royne

d'Angleterre; mais ne sçay encores à quelles fins, si n'est qu'on m'a

dict que c'est pour tretter d'avoir quelque secours, et pour avoir,

pour elle et madame Catherine sa fille, et pour madame la princesse de

Condé et ses petitz enfans, asseurance d'estre, avecques toute seurté,

receuz en ce royaulme au cas que la nécessité les contreigne d'y avoir

leur reffuge. Je mettray peyne d'entendre mieulx ce qui en est, et

Vostre Majesté me commandera ce que j'y auray à faire; et n'estant la

présente que pour vous parler de ces princesses et de leur misérable

estat, je ne la vous feray plus longue, remectant à mon retour de

Vuyndesor, où je m'en vays demain, sur l'occasion de la dépesche que

le Sr. de Vassal m'a aportée, de vous escripre plus amplement toutes

aultres choses; et je prieray Dieu, etc.

De Londres ce Xe de décembre 1569.

Correspondance diplomatique de Bertrand de Salignac de La Mothe Fénélon, Tome Second Ambassadeur de France en Angleterre de 1568 à 1575 · 第 158 / 189 题