Sire, ayant ceulx du Nord failly à leur entreprinse de surprendre
Tutbery et de mettre la Royne d'Escoce en liberté, comme par mes
précédantes, du Ve du présent, je le vous ay mandé, ilz s'en sont
retournez par dellà Pont Freit et ont couru le pays, restablissant
partout la religion catholique et la messe; puys se sont arrestez ez
envyrons de Yorc, qui est une grande ville en laquelle le comte de
Sussex, millord de Housdon et ser Raf Sadeller ont assemblé cinq mille
hommes de guerre pour leur résister, mais ne les ozent encores aller
rencontrer en la campaigne, et mesmes les layssent ordinairement
courir jusques à leurs portes; ce qui donne espérance aulx aultres de
les pouvoir mettre en quelque nécessité de vivres.
Et estantz advertys qu'ung seigneur protestant du North, nommé millord
Tempost, venoit avec trois cens chevaulx pour se jecter dedans la
dicte ville, ilz l'ont surprins et dévalizé, luy et toutz ses gens, et
remonté aultant de ceulx de leur trouppe, et au millord Lathemor, très
riche seigneur de ce quartier là, lequel n'a que deux filles, l'une
maryée au sire Henry Percy, frère du comte de Northomberland, et
l'aultre au filz aysné du secrétaire Cecille, toutz trois protestans,
parce que, quant ilz l'ont mandé venir devers eulx, il a reffuzé de le
faire, ilz ont envoyé saysir sa mayson, où ilz ont trouvé grand
quantité de vaysselle d'argent et beaulcoup de deniers contantz, et,
oultre ce, luy ont faict enlever de ses escuyeries et de ses parcz
unze ou douze vingtz pièces de chevaulx; par lequel et aultres
semblables exploictz, ilz se vont remontant et se pourvoyent pour
continuer la guerre tant qu'ilz pourront. Ilz sont quinze mille hommes
ensemble, et seroient davantaige s'ilz vouloient, mais ne permettent
sinon à gens d'effect de se joindre à leur trouppe. Et voicy ce qu'on
dict d'eulx, qu'ilz ont quatre mil hommes de cheval, aussi bien montez
et armez et en [aussi] bon équipage qu'il s'en puisse trouver en
Angleterre, et que les deux comtes procèdent toutjour d'ung bon accord
avec résolution de poursuyvre conjoinctement leur entreprinse jusques
à la mort; et que, pour encores, ils n'ont faulte de rien.
De l'autre part, la Royne d'Angleterre faict de grandz aprestz pour
les deffaire, ayant mandé aulx principaulx de la noblesse et aulx
villes et provinces de son royaulme de luy envoyer en toute dilligence
le secours, qu'en tel cas ung chacun pour son regard est tenu de luy
bailler, qui monte à ung grand nombre tant de gens de cheval que de
gens de pied; et que, de la levée qui se faisoit à ses despens,
laquelle debvoit estre de XXIIII mil hommes, les douze mil ayent à
s'acheminer incontinent devers le comte de Vuarvic, lequel dresse
l'armée à Lechester, où la dicte Dame luy a envoyé grand quantité
d'armes, de pouldres, d'artillerye et aultres monitions de guerre.
Davantaige elle a mandé que les douze grandz navyres, dont en mes
précédantes j'ay faict mencion, ayent à estre tenuz en ung apareil
tout prest à la voille, et d'en faire sortir présentement trois pour
la garde du Pas de Callais, et presse bien fort en ceste ville ung
emprunct de cinquante mille {lt} esterlin, c'est cent LXVII mil escuz,
lesquelz, pour la plus part, sont desjà miz ez mains de Me. Grassan;
et par mesme dilligence, elle pourvoit à la garde et seureté de ses
places et de ses portz, et va confirmant la vollonté de ses villes, et
de toutz ceulx qu'elle estime tenir son party, et rasseurant les
aultres, de qui elle a quelque doubte, par les meilleurs moyens
qu'elle peult; dont semble que les comtes [de] Dherby, de Sussex et de
Commerlan se soyent déclairés pour elle, et que le comte de Surampton
et le viscomte de Montegu, lesquelz on disoit s'estre acheminez en
Flandres, pour aulcune grande difficulté que, possible, ilz ont senty
de ne pouvoir passer, affin de ne se randre davantaige suspectz,
ayent prins pour expédiant de retourner vers elle, laquelle leur a
baillé incontinent des charges honnorables; que le millord Dacres du
North, principal catholique du pays, parce qu'elle luy a permiz de se
saysir d'une opulante succession d'ung sien nepveu, laquelle se
querelle entre luy et le duc de Norfolc, il soit demeuré ferme pour la
dicte Dame; et que, avec la prison, et aultres moyens qu'elle a uzé
envers le dict duc et envers les comtes d'Arondel et de Pembrot, elle
leur ayt si bien amorty le cueur, que, pour ce commancement, elle
pense avoyr desjà randu les eslevez fort dénuez de leurs meilleures
espérances; et tient le partement de Quillegrey, lequel pour aultres
occasions estoit desjà tout dépesché pour Allemaigne, en suspens,
affin que, si l'affaire se monstroit plus difficille ou dangereux
qu'elle ne pance, elle puysse par luy mesmes en donner adviz aulx
princes de dellà, desquelz elle se tient trop plus que bien asseurée
qu'ilz s'esmouveront pour sa cause, et luy presteront tout le secours
qu'elle leur vouldra demander; et cependant faict retirer soubz sa
main les armes, artillerye et pouldres de ce royaulme, qui ne sont
employées pour elle, et faict visiter les flottes et vaysseaulx, qui
retournent de voyage, pour leur enlever les restes de leurs monitions,
affin que les dictz eslevez ne s'en puissent prévaloir.
Et en effect, Sire, ceste esmotion n'est petite, de laquelle on faict
acroyre à ceste Royne que l'occasion procède principallement de trois
endroictz: sçavoir, de la Royne d'Escoce, de ceste grande victoire
qu'il a pleu à Dieu vous donner, et des praticques du duc d'Alve; mais
ne luy font mencion de la forme de sèrement, auquel despuys six
sepmaines elle a vollu contraindre les catholiques contre leur
conscience; ce que je croy leur avoir, plus que tout le reste, faict
ainsy soubdeynement prendre les armes. Tant y a, quant au premier
poinct, de la Royne d'Escoce, parce que la dicte Dame a la personne
d'elle entre ses mains, elle estime y pouvoir bien remédier; mais des
aultres deux elle se prandroit sans doubte trop plus volontiers au duc
d'Alve que à Vostre Majesté, si ce n'estoit, qu'ayant le dict duc miz
l'estat de Flandres en paix, elle ne voyt bien le moyen comme luy
pouvoir sussiter une guerre, et a opinion que, pour le présent, une
bonne partie de son faict deppend de veoyr ou les affaires de ceulx de
la Rochelle relevez, ou ung accord en vostre royaulme; et ne fault
doubter qu'elle ne s'employe, sans rien espargner, en celle de ces
deux choses qu'elle cognoistra y avoir plus d'aparance de pouvoir bien
effectuer. Celluy comte de Mensfelt, qui a succédé au lieu du feu duc
de Deux Pontz, luy a naguières escript qu'il se tenoit pour jamais son
bon serviteur, et obligé soldat, et qu'il avoit adjouxté à ses armes
la roze rouge et le phoenix, pour merque qu'il veult combattre toute
sa vie soubz l'enseigne et faveur de la dicte Dame.
Au surplus, Sire, ce que j'ay d'adviz d'Allemaigne est en deux sortes,
l'une venant du duc d'Alve, qui se publie icy, n'y avoir aulcun
mouvement de guerre ny aprest en tout le dict pays; l'aultre est par
une lettre de Mr. de Chantonné, du huictiesme du passé, laquelle je
sçay que monsieur l'ambassadeur d'Espaigne, résidant par deçà, a
receue despuys deux jours en langaige espaignol, lequel traduict en
francès est en ces termes qui s'ensuyvent:
«Certes, il conviendroit que en France se donnassent presse de pousser
en avant la victoire qu'ilz ont sur les rebelles, s'ilz ne veulent
perdre le tout avecques le temps; car, despuys la nouvelle de la
routte de l'Admyral, s'entend que Cazimir faict dilligence de mettre
en ordre cinq mil chevaulx, bien que, jusques à ceste heure, ne se
parle de nulz gens de pied, sans lesquelz ne semble qu'il soit pour
entreprendre d'entrer en France, n'en ayant le dict Admyral à ceste
heure pour luy en pouvoir envoyer au devant; et se dict communément
qu'il estoit à regarder ce qui se passoit, quant ilz furent deffectz
le jour de la bataille, et qu'il s'en soucya moins pour le beaulcoup
d'argent qu'il leur debvoit; de quoy les Allemans monstroient ung
grand sentyment et d'en estre bien mal contantz.»--C'est le contenu de
la dicte lettre.
Je suys aussi adverty, Sire, que le Sr. Doulovyn et le bastard de
Briderode ayantz, de leurs butins et pilleryes qu'ilz ont faictes sur
mer, dressé ung armement de trente bons navyres de guerre, avec deux
mille harquebouziers et quelque nombre de corseletz, et grandement
pourveu leurs vaysseaulx d'artillerye, de pouldres et de toutes
aultres monitions, sentans que le duc d'Alve faict quelque apareil en
Olande et Zélande, lequel ilz craignent estre pour les aller
combattre, dellibèrent de s'en aller à la Rochelle et y conduyre tout
ce qu'ilz pourront de vivres, d'armes, de monitions, et encores, comme
l'on pense, bonne somme de deniers; dont estant ces deux, et le
capitaine Sores, qui s'intitulle à présent visadmyral de France,
joinctz avec les aultres pirates de ceste mer estroicte, ilz pourront
faire toutz ensemble une armée d'envyron quarante cinq ou cinquante
vaysseaulx; à quoy Vostre Majesté, s'il luy playt, fera prendre garde
tout le long de la coste de dellà.
Et j'entendz que ceste Royne est en quelque souspeçon de l'armement
qu'on dict du duc d'Alve, bien qu'on luy veult persuader que c'est
pour la conduicte de la flotte qui doibt bientost partir pour les
Indes; et luy tarde infinyement que le marquis de Chetona soit hors de
ce royaulme, lequel va néantmoins prolongeant toutjour son partement
soubz colleur qu'il dict attandre une responce du duc d'Alve, laquelle
ne vient poinct, et ne donne cependant que petit ou nul advancement à
l'accord des différans des Pays Bas. Sur ce, etc.
De Londres ce Xe de décembre 1569.