Sire, j'ay esté assés prompt et dilligent de vous escripre les
mouvemens de ce royaulme, mais, de tant que la Royne d'Angleterre a
heu souspeçon qu'il y pourroit avoir meslé quelque intelligence de
dellà la mer, et qu'à ceste occasion elle a commandé de tenir les
passaiges estroictement serrez, encor que despuys elle m'ayt assez
libérallement faict expédier ung passeport, signé de son garde des
sceaulx et des principaulx de son conseil, pour vous envoyer le Sr. de
Sabran, le gardien néantmoins de ses portz n'a vollu permettre que luy
ny aultre ayent passé, sans avoir exprès passeport signé de la propre
main de la dicte Dame, et par ceste difficulté le dict Sr. de Sabran,
qui s'en est retorné de Douvres jusques icy, a esté retardé plus de
huict jours entiers; par lequel j'espère qu'aulmoins à présent, Sire,
et par mes lettres du XXVe du passé, qu'il vous a aportées, et par
aultres que, du dernier d'icelluy, je vous ay despuys escriptes,
Vostre Majesté aura amplement entendu ce qui, jusques à la datte
d'icelles, est advenu par deçà.
Et meintennant j'ay à vous dire, Sire, que ayant millord Housdon
failly de tumber ez mains de ceulx du North, il s'est saulvé dedans
Yorc, où ceste Royne l'a ordonné, luy et ser Raf Sadeler, adjoinctz au
comte de Sussex, pour conduyre les affaires du North, sans que le dict
comte ayt faict semblant de le trouver mauvais; et les trois ensemble,
à ce que j'entendz, ont conjoinctement mandé à la dicte Dame qu'ilz
n'ont esté d'adviz de combattre encores les eslevez jusques à ce que
les forces, qu'elle a promiz leur envoyer davantaige, soyent arrivées,
affin de ne rien hazarder; et que cependant, avec celles qu'ilz ont,
ilz mettent peyne de confirmer le pays, et que ceulx du North, ayantz
marché pardeçà le chasteau du Pont Freit, avoient faict advancer huict
cens chevaulx comme pour aller surprendre le chasteau de Tutbery,
affin de mettre la royne d'Escoce en liberté; de quoy adverty, le
comte de Cherosbery avoit incontinent conduict la dicte Dame à
Conventry, dont les aultres voyantz leur entreprinse faillye s'en
estoient retournez par dellà le dict Pont Freit, et avoient recullé LX
milles; et que, sellon qu'ilz avoient entendu de leurs affaires, le
comte de Northomberland délibéroit de poursuyvre opinyastrément son
entreprinse; mais que le comte de Vuesmerlan commançoit desjà de
branler, et qu'il n'y avoit guières à faire à le regaigner, et luy
faire accepter ung pardon de la dicte Dame, s'en estant deux mille des
siens desjà retornez; et que leur troupe commançoyt de se deffaire;
que eulx trois avoient miz ordre aulx portz et forteresses de
Neufcasthel, de Norpont, de Escalebourg et de Eychester, pour garder
que les dicts comtes ne se peussent aulcunement prévaloir de la mer,
ny vers France, ny vers Flandres, ny vers Yrlande; et par ainsy que,
allans leurs affaires mal, comme il y avoit grande aparance qu'ilz
feroient leur retrette, [ce] ne pourroit estre que ez frontières
d'entre l'Angleterre et l'Escoce, et n'estoient d'adviz, puysqu'ilz
avoient recullé, que la dicte Dame mît encores si grandes troupes aulx
champs soubz le comte de Vuarvyc, comme elle avoit proposé de le
faire, affin de ne travailler son peuple, lequel commançoyt estre
aulcunement mutiné contre les aultres parce qu'ilz ne s'estoient peu
tenir de piller; et qu'il suffira, à ceste heure, de bien petites
forces pour rompre celles des dictz eslevez.
Tant y a que ceulx qui entendent les choses ne jugent qu'elles soyent
ny aysées ny facilles; néantmoins ceste Royne, encores qu'elle les
estime bien urgentes, semble que, à cause de ces bonnes nouvelles et
par l'opinion de quelques ungs des siens, elle ayt diminué de moictié
l'ordonnance de ces apareils, et que, de vingt quatre mil hommes
qu'elle avoit mandé lever, elle n'en fera mettre que douze mil aux
champs; de quoy aulcuns jugent que trop légièrement elle se repose en
la foy et parolle de ceulx qui luy représantent ce dangier estre
petit; mais pour la seurté de sa personne et de sa court, elle a
ordonné huict cens harquebouziers et six centz chevaulx à sa suytte,
oultre ses gardes, et oultre les ordinaires de sa mayson.
Le comte d'Arondel a esté relasché, avec permission de s'en aller en
sa mayson, soubz une solemnelle promesse qu'il a faicte d'estre bon et
loyal à la Royne, sa Mestresse, laquelle toutesfoys il n'a veue.
Le comte de Pembrot a envoyé remercyer ceulx du conseil de la charge
qu'ilz luy ont donnée sur deux provinces, qui sont prez de sa mayson,
et qu'il mettra peyne d'en rendre bon compte à sa Mestresse.
Au retour du comte de Betford du pays de Galles, l'on l'a envoyé
adjoinct au viscomte de Montegu en Sussex, pour quelque souspeçon
qu'on a du dict vyscomte, et ne se peult l'on encores bien asseurer du
mesmes comte de Sussex.
Les armoyries du comte de Northomberland ont esté dégradées et ostées
publiquement par le Hérauld Jarretière du reng des aultres qui
estoient à Vuyndezor, et mises bas avec ignominie, follées aulx piedz
et puys jectées aulx fossez, après ung sermon qui a esté faict exprès
pour cella.
Le marquis de Chetona ne donne encores grand advancement à ses
affaires; néantmoins il est toutjour près de Vuyndezor, attandant d'un
costé certaine responce du duc d'Alve, et de l'autre l'oportunité de
pouvoir trouver ceste Royne et les siens en quelque bonne disposition,
pour leur faire mieulx gouster ses honnestes offres et raysons qu'ilz
n'ont encores faict; et leur a le dict marquis uzé de si gracieuses et
humbles parolles et démonstrations pour son regard, et pour ceulx qui
sont avecques luy, que l'on n'a plus tant de souspeçon d'eulx comme
l'on avoit, et a esté commandé fort expressément de ne leur faire
aulcun desplaysir, ainsy que l'on commançoyt de les arceller et
quereller à tout propos et leur faire beaulcoup d'indignitez. Sur ce,
etc.
De Londres ce Ve de décembre 1569.