Sire, ceulx qui se sont eslevez au Nort poursuyvent leur entreprinse,
lesquelz ayant faict leur première assemblée à Duren d'envyron six mil
hommes de pied et quinze centz chevaulx, se sont miz aulx champs, et
ont marché en bon ordre jusques bien prez de Yorc, et, en marchant,
ilz ont toutjour accreu et renforcé leur troupe, laquelle l'on estime
estre à présent de plus de quinze mille hommes. Milor Housdon, qui
avoit esté dépesché pour leur aller au devant, ne se sentant assés
fort pour les combattre, s'estoit arresté en ung lieu par dellà Yorc,
où l'on dict qu'il a esté surprins et qu'il est demeuré prisonnier
entre leurs mains; je n'en sçay encores bien la certitude. Le comte de
Sussex, présidant et gouverneur du pays, n'a encores de quoy leur
faire grand empeschement; aussi dict on qu'il n'a vollonté de guières
les empescher. Il avoit envoyé ung sien jeune frère, nommé le sieur
d'Aygremont, avec trois cents chevaulx, pour battre l'estrade et
recognoistre le chemin qu'ilz prendroient, lequel, à ce que j'entendz,
s'est allé joindre à eulx. Au contraire, le sire Georges Bos, qui
monstroit estre de la part des eslevez, s'estant jetté dans ung fort
au dict pays du North, a déclairé le tenir pour la Royne, sa
Mestresse. Le comte de Betfort a esté dépesché en Galles pour aller
contenir le pays, duquel l'on ne crainct moins l'eslévation que du
North.
Le comte de Lestre a faict, par plusieurs foys, une grande instance,
le genou en terre, à la Royne sa Mestresse, de l'envoyer chef et
général à ceste entreprinse, mais non seulement elle le luy a reffuzé,
ains luy a très expressément commandé de ne bouger, et comme à celluy
qui, quasi seul des principaulx de la noblesse, se retrouve
maintennant près d'elle capable de conduyre les grandz affaires qui se
présentent, elle les luy a commiz et l'a créé comme son lieutenant
général et superintendant sur tout le royaulme, estantz presque toutz
les aultres du conseil, qui sont présens, ou trop vieulx ou gens de
lettres, et le secrétaire Cecille tumbé fort mallade; mais elle a
faict général en la campaigne, pour commander sur les armes, le comte
de Vuarvic, frère du dict de Lestre, lequel ayant incontinent ordonné
aulcuns capitaines, s'en est allé à Vuarvycsther son pays, qui est sur
le chemyn que tiennent ceulx du North, affin d'assembler promptement
des forces pour leur résister.
L'Admyral d'Angleterre est aussi party pour aller lever gens en son
quartier, qu'on appelle Linconsther, et dict on qu'il a commission de
passer jusques devers ces seigneurs du North pour sçavoir ce qu'ilz
demandent; et semble que le comte [de] Dherby et milord Dacres du Nort
s'entremettent aussi de modérer les choses, mais, en effect, l'on
estime qu'ilz sont de la part des eslevez. Plusieurs gentishommes et
pencionnaires de court ont esté dépeschez pour aller faire chacun une
compagnye, mais plusieurs aussi s'en sont partys sans congé, qu'on
dict estre allez de l'aultre part. L'on est après à lever quatre mil
hommes en ceste ville aulx despens des habitans. Il est arrivé prez de
la personne de ceste Royne trois centz harquebouziers, vieulx soldatz,
de l'isle d'Ouyc. Toutz les officiers de la maryne ont esté mandez
comme pour faire démonstration d'ung grand armement, et a l'on
artifficieusement publié qu'on aprestoit douze navyres, affin que les
eslevez et pareillement le marquis de Chetona le creussent ainsy; mais
en effect, des douze grandz navyres qu'ilz ont toutjour tenu prestz,
ilz n'ont mandé meintennant d'en équiper et mettre à la voille que
sept, et d'iceulx n'en getter pour encores que trois en mer, sçavoir,
_l'Ayde_, _l'Arondelle_ et _le Phoenix_, avec cinq cens hommes
seulement, bien que l'ordinaire fornyment des trois est de sept centz
cinquante hommes, avec commandement de s'aller tenir sur le Pas de
Callais pour guetter ce qui entrera et sortyra de ce royaulme.
Et au comte de Cherosbery a esté envoyé une commission de lieutenant
de Roy en la contrée où est assize sa principalle mayson, le
deschargeant de la garde de la Royne d'Escoce, laquelle, pour ceste
occasion, il doibt admener, à ce qu'on dict, du premier jour en la
ville de Conventry, là où le comte de Huntingthon la recepvra de
rechef en sa charge, pour la conduyre à Quilingourt, maison du comte
de Lestre, ou bien à Vuyndesor, d'où l'on dict que la Royne
d'Angleterre, pour luy faire place, s'en vient la sepmaine prochaine à
Hamptoncourt, et la consigner là en la garde de quelque aultre, lequel
je ne sçay encores qui ce sera.
L'on dict que les dicts eslevez demandent cinq choses:
La première, est la réunyon de la religion avec réformation d'icelle,
et, quoy que soit, le restablissement de la catholique par tout le
royaulme, affin que les estrangiers n'entrepreignent de l'y venir
restablir;--la seconde, est le règlement du Conseil d'Angleterre pour
y remettre les principaulx et plus anciens de la noblesse qui avoient
accoustumé d'en estre, et chasser aulcuns nouveaulx, que mal à propos
l'on y a introduict;--la troisiesme, est la délivrance du duc de
Norfolc et aultres seigneurs, qui sont en prison ou en arrest;--la
quatriesme, est la restitution de la Royne d'Escoce à sa couronne,
comme prochaine parante et héritière présomptive de celle de ce
royaulme après sa cousine;--et la cinquiesme, est de chasser
d'Angleterre toutz les estrangiers, qui y sont fuytifz des aultres
pays;--et m'ont aulcuns asseuré d'avoir leu de leurs escriptz qui
contiennent tout cella. Tant y a que celluy que j'ay veu ne touche que
le poinct de la religion, en la forme que Vostre Majesté verra. Bien
pensè je que de leur costé soit venu certain libelle diffamatoire
contre l'estat de ce gouvernement et contre ceulx qui le manyent, à
cause duquel je croy que la Royne d'Angleterre et son conseil ont
ainsy passé oultre à déclairer rebelles les deux comtes et ceulx qui
sont avec eulx de ceste entreprinse, comme le porte sa proclamation.
Le marquis de Chetona n'a pour encores grande espérance de pouvoir
accorder les différans d'entre ce pays et les Pays Bas, veu certaine
responce que la Royne d'Angleterre luy a desjà faicte sur la
deffectuosité de son pouvoir; tant y a que, avec assés de regrect
d'elle et des siens, vers lesquelz croyt le souspeçon de la demeure du
dict marquis par deçà despuys ces troubles, il a vollu attandre
encores une responce du duc d'Alve, premier que de prendre congé; et
semble que, en toutes sortes, le dict accord est recerché de la part
du Roy d'Espaigne, voyre avec désavantaige, dont sera merveille si en
fin ceulx cy ne condescendent de l'accepter, voyantz mesmement les
choses du dedans de leur royaulme n'aller si bien qu'ilz puissent
entendre à celles du dehors. Sur ce, etc.
De Londres ce XXXe de novembre 1569.