=Chiffre.=--[Madame, estant advenu cella mesmes, que Voz Majestez, par
leurs lettres du XXe septembre, m'ont signiffié estre de leur
intention, je vous envoye le Sr. de Sabran pour vous dire en quoy en
sont meintennant les choses, et comme elles monstrent d'estre si avant
qu'il fault qu'elles passent oultre; dont est temps que Vostre Majesté
regarde comment s'en prévaloir, car d'aultres veillent pour les
convertir à leur proffict. Je ne me suys advancé de promettre rien en
particullier, mais seulement vostre assistance et faveur en général,
et suys très ayse que la Royne d'Escoce, de laquelle nous venons de
recepvoir tout meintennant des lettres, concoure en mesmes opinion que
moy, qu'il ne fault rien mouvoir ouvertement contre la Royne
d'Angleterre, ains seulement qu'il playse à Voz Majestez envoyer ung
petit renfort de harquebouziers en Escoce, par prétexte de garder
Dombertran, qui puissent donner cueur à ceulx qui tiennent la part de
la dicte Dame dans le pays, et tenir en tel suspens le comte de Mora
qu'il n'oze venir, ny envoyer gens contre ceulx qui sont en armes en
Angleterre; et qu'au reste vostre bon playsir soyt d'envoyer ung
gentilhomme devers les Estatz d'Escoce pour les exorter à la
restitution de leur Royne, lequel ayt aussi charge, en passant, d'en
faire instance à la dicte Royne d'Angleterre et à ceulx de son
conseil; et que, des pencions et revenuz, que la dicte Dame a en
France, il vous playse l'en faire meintennant secourir pour les
occasions qui se présentent, n'en ayant receu, despuys qu'elle est en
Angleterre, qu'envyron quatre mil {lt}; et de ces trois choses elle me
conjure ne faillir de vous en faire très humble prière et très grande
instance de sa part.
Aulcuns aultres m'ont dict qu'il est fort requis que Voz Majestez
facent faire aulcune démonstration en Normandie et Bretaigne
d'aprester navyres, soubz colleur de serrer la mer à ceulx de la
Rochelle, et que cella donra cueur aulx catholiques de Cornoaille et
de tout le pays d'Ouest, qui ne sont moins fermes que ceulx du Nort,
et tant les ungs que les aultres estimeront que ce soit pour leur
secours; dont me semble, à la vérité, Madame, que ceste seulle
démonstration, laquelle tiendra ceste princesse en doubte et les
aultres en espoir, sera plus à propos pour vostre service par deçà et
pour la commodité de voz présens affaires en France, que si vous
passiez pour encores à plus grandz effectz. Et si, en aparance,
garderez de mesmes envers ceste princesse, et, en effect, mieulx
qu'elle n'a faict envers vous, les trettez de paix, lesquelz, despuys
ung an, vous luy avez promiz d'inviolablement observer.
Ce de quoy les soublevez ont meintennant plus de besoing pour
continuer leur entreprise est de deniers, et de cella requièrent ilz
estre promptement secouruz. Le Sr. Roberto Ridolfy m'a prié de donner
adviz de toutes ces choses à monsieur le Nonce, qui est prez de Voz
Majestez, auquel il n'oze escripre, parce qu'il ne vient que de sortyr
de prison, où, pour le souspeçon qu'on a heu de luy, il a esté dettenu
ung mois; dont vous plairra, Madame, commander au Sr. de Sabran ce
qu'il luy aura à dire. Et remettant à luy mesmes de vous rendre compte
de toutes aultres particullaritez de deçà, je prieray en cest endroict
Nostre Seigneur, etc.]
De Londres ce XXVe de novembre 1569.
MÉMOIRE AU DICT Sr. DE SABRAN.
=Chiffre.=--[Suivant ce que leurs Majestez m'ont commandé par leurs
lettres du XXe de septembre, le Sr. de Sabran leur dira que, pour la
cause de la religion, et pour le faict de la Royne d'Escoce, et pour
la détention de ces seigneurs prisonniers, les armes sont à bon
escient prinses en ce royaulme par les catholiques vers les quartiers
du Nort; mais je puys protester que c'est sans aulcune injure que
j'aye procuré procéder en façon du monde de la part de Leurs dictes
Majestez, et sans les avoir constituez en cause qui puisse estre
réputée mauvaise envers Dieu ny le monde. Il est vray qu'espérans les
dictz catholiques n'estre habandonnez du Roy, ilz ont ainsy entreprins
ceste querelle, laquelle ilz estiment apartenir à Sa Majesté plus que
à nul aultre prince chrestien, et sont après à me demander quelque
secours de luy, ainsy qu'ilz disent que ceulx du contraire party ont
envoyé demander ung nombre d'harquebouziers à monsieur l'Admiral; sur
quoy Leurs Majestez me commanderont ce que je leur auray à respondre,
car pour encores je ne leur ay promiz rien de particullier.
Or, nonobstant la conférance et le pourparlé d'accord, qui se faict
sur les différans des Pays Bas, le duc d'Alve ne laysse de cercher le
moyen comme il pourra bien allumer ceste guerre, car j'ay adviz qu'il
a mandé aus dictz seigneurs du Nort, ne saichant encores leur prinse
d'armes, qu'encor qu'il eust proposé d'attandre ung commandement plus
réglé du Roy, son Maistre, qu'il ne l'a sur ce qu'il auroit à
entreprendre avec eulx, et qu'il eust pensé ne debvoir jusques alors
rien mouvoir ouvertement en leur faveur, ou au moins qu'il ne vît
qu'ilz eussent commancé quelque chose de leur part, et qu'ilz se
fussent miz aulx champs, ou qu'ilz eussent surprins quelque place, ou
prins aulcuns prisonniers, ou remiz par force la Royne d'Escoce en
liberté; si est ce que, sans temporiser davantaige, il seroit prest de
leur fornyr cent mil escuz, et deux mille harquebouziers et mille
corselletz, et encore cinq centz chevaulx, s'ilz luy envoyoient ung
homme de qualité qui entendît le pays et les affaires, et qui le sceût
résouldre du temps et du lieu qu'il fauldroit faire ceste descente, et
luy désigner ceulx qui s'y trouveroient pour la recepvoir et la
conduyre.
Et de cella l'ambassadeur d'Espaigne, qui est icy, a desjà envoyé
lettres à iceulx seigneurs du Nort par un capitaine de leur
intelligence, lequel ilz avoient pour aultres occasions dépesché par
deçà, et icelluy mesmes capitaine est prest de passer devers le duc
d'Alve, espérant qu'il accomplyra plus volontiers ses promesses, quant
il verra que l'entreprinse est plus advancée qu'il ne cuydoit.
Possible que le dict duc est meu à cella pour n'espérer qu'il puysse
obtenir aulcune rayson ny accord sur les dictz différans, et pour
venger l'offance que véritablement il a receue des Anglois, aussi pour
porter quelque faveur aulx catholiques, et pareillement pour la
liberté de la Royne d'Escoce; car toutes ces choses concourent à cest
affaire. Tant y a qu'il semble qu'il prétende principallement à la
conqueste du pays, car il a desjà faict distribuer de l'argent, oultre
le compte de ce secours, à aulcuns grandz, qui sont bien fort parcialz
pour la mayson de Bourgoigne, et à d'aultres qui sont en obligation au
Roy d'Espaigne, du temps qu'il estoit Roy de ce pays, lesquelz sont
desjà gaignez.
Et le dict sieur ambassadeur faict grand presse que la Royne d'Escoce,
puysque le duc de Norfolc est meintennant en prison, veuille délaysser
le propos de mariage qu'elle a avecques luy, et que ce sera le Roy,
son Maistre, qui l'espousera, ou la pourvoirra d'ung si bon et
advantaigeux party, qu'elle n'en sçauroit trouver de meilleur en
l'Europe; et faict grand instance que Me. Jehan Amilthon, serviteur de
la dicte Dame, soit envoyé, avec lettres de créance d'elle, devers le
dict duc d'Alve, affin, dict-il, de mieux conclure tout le faict du
secours.
D'ailleurs l'on m'a donné adviz sur la négociation du marquis de
Chetona que, pour la rendre plus agréable à ceste princesse, il semble
qu'il y mesle je ne sçay quoy de préjudice contre la France sur la
reddition de Callais et sur les entreprinses que la dicte Dame
vouldroit faire par dellà; et qu'il luy mect en termes ung nouveau
mariage avec de très grandz advantaiges qui ne sont à mespriser, et
qu'en toutes sortes le duc d'Alve, cognoissant une fort grande
importance de ce royaulme aulx affaires de son Maistre estime qu'il
ne pourroit en rien mieulx employer ses forces et ses moyens que d'y
estandre sa grandeur s'il peult.
Et, de tant qu'ung assés principal personnaige de ceste court, qui est
fort protestant, a dict en quelque lieu que le duc d'Alve ne se
monstroit trop contraire à ceulx de leur religion, ny ne procédoit, à
ceste heure, que bien respectueusement envers eulx; et que mesmes,
lorsque le duc de Deux Pontz temporisa si long temps d'entrer en
France, ce fut pour taster l'intention du dict duc d'Alve, lequel,
monstrant se préparer contre luy parce qu'il avoit receu le prince
d'Orange et ses gens en sa compaignye, et qu'il craignoit que ce fût
pour redescendre aulx Pays Bas, ne voulant le dict duc de Deux Pontz
avoir à faire, tout à la foys, au dict duc d'Alve et à monsieur
d'Aumalle, qui luy estoit en teste, n'entreprint jamais de marcher,
jusques à ce que le dict duc d'Alve l'eust asseuré que, pourveu qu'il
n'entrât aulx estatz de Flandres, il ne s'armeroit aulcunement contre
luy, et ne bailleroit au Roy que le secours qu'il ne luy pourroit
honnestement reffuzer; et que despuys, quant il a entendu la victoire,
que Monsieur, frère du Roy, a gaignée, il luy est eschappé de dire que
l'Admyral n'estoit pourtant du tout deffect, et qu'il n'estoit encores
besoing qu'il le fût; j'ay beaulcoup suspectes les négociations et
pratiques du dict duc d'Alve, qui est homme qui les sçayt projecter de
loing.
Tant y a qu'en ce qu'il prétend de mouvoir dans ce royaulme, je le
laysse vollontiers passer comme une entreprinse desjà commancée, en
laquelle il se déclaire fort qui n'est pour estre bientost achevée, et
ne se peult encores juger quel bout elle fera; mesmes je l'advance,
sans me rendre suspect, possible, plus que ses propres ministres,
espérant que cella pourra revenir au sollaigement des affaires du
Roy, avec ce, que je ne voys pas que les choses soient encores si
disposées icy pour le dict duc, que ses intelligences ayent à sortir
sitost ny si bien à effect comme il le desireroit.
Au regard du mariage de la Royne d'Angleterre je croy qu'on n'y battra
que à froid, comme les aultres foys qu'on l'a cy devant entreprins,
car luy ayant ung des seigneurs de son conseil naguières remonstré
qu'elle estoit pour avoir dorsenavant toutjours troubles et esmotions,
quant ses subjectz verront n'y avoir plus espoir de son mariage, ny
d'avoir lignée d'elle; et que pourtant elle feroit bien de se
résouldre bien tost à quelcun, et convoquer à cest effect son
parlement pour en dellibérer; et que, s'il luy playsoit avoir agréable
celluy du duc de Norfolc, tout son royaulme en seroit fort contant;
elle a respondu que, si ses subjectz l'aymoient et desiroient la veoir
vivre ou avoir lignée d'elle, qu'ilz debvoient la laysser en sa
liberté de se maryer ou non, et de prendre tel party qu'elle
vouldroit, sans luy en proposer ung ou aultre sellon leur affection,
qui, possible, ne luy estoit agréable; et, quant à convoquer son
parlement, que nul de ses prédecesseurs n'en avoit jamais tenu que
trois en sa vie, et elle en avoit desjà tenu quatre, dont, en ce
dernier, l'on l'avoit tant tourmentée de ceste matière de mariage,
qu'on l'avoit faicte résouldre à deux choses:--l'une, _de ne tenir
jamais plus parlement_, et l'autre, _de ne se maryer jamais_,--et
qu'elle dellibéroit mourir en ceste opinion.
Touchant la Royne d'Escoce, je fays, à la vérité, tout ce que je puys
pour interrompre la pratique du duc d'Alve et confirmer ce qui est
entre elle et le duc de Norfolc, et en cella, la dicte Dame et le
dict duc, encor qu'ilz soyent bien restrainctz et esloignez l'ung de
l'aultre, ilz promettent toutesfoys, du lieu où ilz sont, qu'ilz ne
s'abandonneront jamais, et respectent si fort leur mutuel bien et
advantaige que chacun de son costé monstre mespriser sa propre
liberté, et quasi sa vie, pour servir à celle de l'aultre; mais je
crains que leur longue prison admène du changement en leurs affaires.
Tant y a que j'ay pourveu que le susdict Amilthon, qui part pour aller
devers le dict duc d'Alve, ne porte poinct de lettres de créance de la
dicte Dame, parce que, ayant, aultres deux foys, esté envoyé devers
luy, semble qu'il s'est ung peu trop advancé du mariage de sa
Mestresse, et est sa créance limitée pour le secours seulement, si,
d'advanture, il passe jusques à luy.]
AULTRE MÉMOIRE AU Sr. DE SABRAN.
=Chiffre.=--[Que le courroux de la Royne d'Angleterre continue encores
bien grand contre ceulx qui se sont meslez du mariage du duc de
Norfolc et de la Royne d'Escoce, et de tant que les catholiques,
lesquelz elle escoutoit assés vollontiers auparavant, ont monstré ne
le trouver mauvais, et qu'au contraire toutz les protestans, sinon le
comte de Lestre, l'on contradict comme leur estant grandement suspect,
elle a du tout esloigné d'elle les catholiques et s'est commise de
toutz ses affaires aulx protestans. Lesquelz n'ont pas ozé encores luy
mettre en avant tout ce qu'ilz vouldroient contre les seigneurs qui
sont en prison ou en arrest, à cause du dict comte de Lestre, qui
s'est trouvé meslé en leur affaire, ny contre les catholiques qu'ilz
craignent du pays du Nort, ny pareillement contre la Royne d'Escoce,
ny aussi contre la paix de France, ny contre celle qu'elle a avec le
Roy d'Espaigne, parce qu'ilz ne trouvent que la dicte Dame ayt le
cueur disposé pour attempter de si grandes et difficiles entreprinses.
Mais ilz ne layssent de luy donner beaucoup de grandes impressions sur
toutes ces choses, et ne se soucient que, soubz ombre de luy faire
évitter l'inconveniant des unes, elle aille tumber au dangier des
aultres, pourveu qu'ilz la puissent mener là où ilz prétandent.
Et ainsy, pour le regard des choses de France, desquelles nous ferons
premièrement mencion, ilz tiennent la dicte Dame en craincte que, au
cas que par une généralle victoire le Roy vienne à boult de la guerre
de son royaulme, qu'il est sans doubte qu'il la luy viendra
incontinent commancer au sien, et que pourtant elle ne doibt rien
espargner pour faire qu'elle luy dure longuement, ou au moins pour le
contraindre de venir à ung accord, auquel elle ne soit poinct oblyée.
Et ne la pouvant pour cella induyre de mouvoir aulcune chose
ouvertement contre le Roy, ilz en mènent d'eulx mesmes d'aultres,
soubz main, du costé d'Allemaigne, et d'icy, et pareillement à la
Rochelle, qui ne sont moins préjudiciables; et après qu'elles sont
descouvertes, ilz les collorent de tant d'apparance de proffict pour
ce royaulme, que les plus auctorizez du contraire party sont
contrainctz, en plain conseil, d'en laysser passer la plus part, et
mesmes, quant il y en a aulcunes ès quelles ne peult eschoir aulcun
honneste adveu sellon les trettez, ilz n'ont honte de conseiller la
dicte Dame de les désadvouher.
Meintennant ilz sont après à dépescher le Sr. de Quillegrey, avec
l'homme du comte Pallatin, en Allemaigne, pour aller mouvoir, par
lettres et par promesses, les princes protestans au secours de ceulx
de la Rochelle.
Et par le sentyment que j'ay, d'aulcunes sommes qu'on serche
secrectement estre fornyes par les merchantz de Londres en Hembourg,
il semble qu'il emportera lettre de crédict, pour respondre du
payement de celles, que Mr. de Lizy aura desjà promises sur les bagues
de la Royne de Navarre, lesquelles il a partie emportées, et partie
layssées icy; et que mesmes, avec la contribution que les esglizes
protestantes de ce royaulme pourront faire cette année, quelcun m'a
dict qu'il pourra estre forny jusques à LX mil livres esterlin, qui
est deux centz mil escuz, ce que je métray peine de sçavoir mieulx au
vray.
D'ailleurs, ilz sollicitent les particulliers protestans de deçà de
donner, chacun pour son regard, ce qu'ilz peuvent d'ayde et
d'assistance à ceulx de la Rochelle en faveur de la religion; les
ungs, en contribuant à leur secours; les aultres, en menant quelque
commerce avec eulx; et aultres, en leur portant des rafreschissemens;
et proposent grand scrupulle de conscience à ceste princesse, si elle
les vouloit empescher; et puys couvrent leurs pratiques, pour le
regard de celles de la Rochelle, de la liberté du traffic qui leur est
permise par les trettez en tout le royaulme de France; et celles
d'Allemaigne, que ce n'est que pour entretenir l'ancienne intelligence
de ceste couronne avec les princes de l'empyre; et que l'argent qui y
va n'est que pour payer les debtes de ce royaulme; et font quelques
foys que leur Mestresse respond là dessus que, comme le Roy s'ayde des
Allemans pour conserver son authorité, en quoy elle ne le veult
aulcunement empescher, aussi s'en veult elle ayder pour deffandre sa
religion, ce qu'il ne doibt trouver mauvais.
Et n'y a poinct de doubte qu'ilz s'esforceront de faire déclairer ce
royaulme ouvertement à la guerre, affin de relever les affaires de
leur religion, tant il leur semble que la victoire du troisiesme
d'octobre les a esbranlez en la chrestienté, s'ilz n'y trouvoient
ceste princesse aulcunement opposante; laquelle, pour ceste occasion,
je mène le plus doulcement que je puys, affin qu'elle ne traverse et
ne donne de l'empeschement davantaige aulx affaires du Roy; et ne suys
encores guières bien asseuré d'elle, parce que souvant elle se rend
facille à leurs persuasions, mais je le serois beaulcoup moins si les
propres affaires de la dicte Dame ne se trouvoient à ceste heure
aulcunement brouillez dans son royaulme.
Quant aulx seigneurs, qui sont icy en prison et en arrest, lesquelz se
souloient opposer aulx menées des dictz protestans, et les
descouvroient et interrompoient assés souvant, iceulx protestans, qui
manyent tout, les entretiennent en espérance que leur détention ne
sera longue, et que le plus dangereux est desjà passé, et que, pour
mieulx apayser le courroux et mal contantement qu'elle a consceu
contre eulx, il leur est besoing d'avoir encores ung peu de pacience;
mais en effect ilz tâchent de les faire tremper[21] en prison, et
cependant font une extrême dilligence de cercher de toutes partz
quelque vériffication contre eulx, mesmement s'ilz ont rien praticqué
en France ny aulx Pays Bas.
[21] C'est-à-dire Temporiser, de _Trempance_, délai,
prolongation; _temperation_.
Et affin que le peuple ne s'esmeuve pour leur détention, et que les
aultres de la noblesse, qui sont de leur party, ne soyent par cest
exemple espouvantez de venir en court, quant ilz seront mandez, ilz
publient que la dellivrance de ceulx cy sera du jour au lendemain;
mais, voyantz que cella ne leur sert vers Norfolc et vers le pays du
Nort, d'où les gourverneurs mandent qu'ilz ne peuvent contenir le
peuple, et qu'au reste les dictz de la noblesse sont advertys de ne se
fyer aulx mandemens des dictz protestans, s'ilz ne veulent
expérimenter la prison, comme les aultres seigneurs, ilz ont naguières
faict dépescher plusieurs lettres vers ces quartiers là, premièrement
aulx principaulx de la noblesse, qu'ilz ayent à se représanter en
court devant leur Royne dans quinze jours, pour aulcunes occasions
concernantz le bien du royaulme; de quoy s'estantz, une et deux foys,
excusez, et l'ayant, à la troisiesme foys, du tout reffuzé, ilz les
ont envoyé sommer par ung hérault, sur peyne de rébellion et de lèze
majesté:
Aultres lettres à ceulx qui ont charge par les dictes provinces, qui
sont presque tous protestans, que, entendant la dicte Dame se
continuer ung bruict de sublévation vers leurs quartiers, ilz ayent à
descouvrir d'où cella procède et qui en sont les autheurs; et si, en
nulle part, l'on faict amaz d'armes et de pouldres en plus grande
quantité et en aultre manière qu'il n'a esté veu et n'a esté ordonné
par les dernières monstres; et que chacun d'eulx ayt à recepvoir
nouveau sèrement, de ceulx qui sont en leur jurisdiction et
gouvernement, qu'ilz observeront les choses ordonnées au dernier
parlement sur le faict de la religion, et qu'en ce, que les décretz du
dict parlement ne les auroient assés obligez et qu'aulcuns feroient
scrupulle de prester meintennant ce sèrement, s'ilz sont de la
noblesse, qu'ilz ayent à prendre obligation d'eulx de deux centz
livres esterlin, c'est six cens soixante six escuz, et s'il est de
moindre qualité, de deux cens marcz, c'est quatre cens escuz, qu'ilz
demeureront fidelles et obéyssantz subjectz à la Royne.
Davantaige ont escript aus dictz officiers que, de la moindre
nouvelleté qu'ilz verront advenir, ilz ne faillent d'en donner
incontinent adviz à la court, leur ayant cependant envoyé, de main en
main, grand nombre d'armes pour les distribuer secrectement aulx plus
parcialz protestans; et que des plus principaulx des dictz officiers
cinq ou six ayent à s'achemyner vers la dicte Dame, pour luy venir
tesmoigner les choses qu'en faisant ceste description ilz auront
descouvertes; et s'ilz ne pouvoient, sinon avec leur dangier ou avec
le dangier du pays, au cas qu'ilz l'habandonnassent ou qu'ilz
s'esloignassent de leurs charges, venir par deçà, qu'ilz escripvent
amplement, par quelque homme de bien, seur et secrect, l'entière
relation de toutes les dictes choses, signé de leurs mains, qui puisse
faire foy contre les coulpables, ce qui s'entend principallement
contre ceulx qui sont en arrest.
Et j'entendz qu'on avoit supposé ung homme, comme venant de la part
des dictz officiers, sans porter toutesfoys aulcune lettre, par lequel
ilz avoient faict tesmoigner à ceste Royne que les choses n'alloient
que bien vers leurs quartiers, expéciallement en l'endroict du peuple,
lequel demeuroit ferme et constant pour elle; et que, si ceulx de la
noblesse vouloient rien entreprendre contre son aucthorité, qu'ilz
leur courroient sus, et que mesme la pluspart des dictz de la
noblesse, entendans que la prison de ces seigneurs n'estoit que pour
leur plus grande justiffication, demeuroient contantz sans rien
entreprendre.
Mais ilz n'ont peu long temps dissimuler la vérité de ces affaires à
la dicte Dame, car, coup sur coup, est venu nouvelles comme le comte
de Northomberlant s'estant saisy de la ville de Duran y a relevé le
crucifix et faict dire la messe, où six à sept mille personnes ont
assisté; et bien tost après les propres lettres du dict comte sont
arrivées, par lesquelles il signiffie son intention et la cause de son
entreprinse à la dicte Dame avec offre de luy rendre entière
obéyssance, après Dieu, auquel il propose, quoy que ce soit, de garder
sa conscience pure en la vraye relligion catholique, mais de résister
fermement à la violence et indiscrétion d'aulcuns particuliers qui
sont auprès de la dicte Dame. Et ainsy, vivans les dictz protestans en
grand deffiance des catholiques, tant plus ilz ont cuydé estreindre et
presser la matière, tant plus semble qu'elle est preste de leur
eschapper des mains.
Au regard de la Royne d'Escoce, les dictz protestans représentent à la
Royne d'Angleterre ung très grand dangier de son estat, si elle
n'interrompt le mariage d'elle avec le duc de Norfolc, lequel luy est
d'ailleurs si odieux, qu'elle y est ayséement persuadée; mais on
cognoist bien qu'ilz n'ont si grand soing de son estat, comme ilz
craignent que le dict mariage relève la partie des dictz catholiques
dans ceste isle; et ayant esté par aulcuns proposé à ceste Royne de
renvoyer en quelque bonne et honneste façon la dicte Royne d'Escoce en
son royaulme, ce qu'elle n'a rejecté (et m'a dict à moy mesmes en
certain propos là dessus, qu'il luy tardoit plus de la sçavoir hors
d'Angleterre que à elle mesmes d'en sorty), la dicte dame a trouvé bon
de le mettre en avant à l'abbé de Donfermelin quant il s'en est
retourné, affin qu'il disposât le comte de Mora de vouloir recepvoir
la dicte Royne sa soeur et Mestresse avec honneur et seureté; mais les
dictz protestans ont despuys mené une si vifve et dilligente praticque
dans ce conseil, qu'ilz ont faict résouldre que, pour plus grande
seureté de cest estat, il estoit besoing de la retenir soubz seure
garde par deçà, enchargeant de nouveau au comte de Cherosbery d'y
avoir plus grand soing que jamais; lequel, à ce que j'entendz, a mandé
que toute l'Angleterre ne la sçauroit mettre en liberté, si la Royne,
sa Mestresse, ne le commandoit.
Et semble que, pour l'heure présente, la dicte résolution ne sera que
salutaire à la dicte Royne d'Escoce, car l'on a opinion qu'elle ne
seroit bien asseurée de sa vie ez mains du dict comte de Mora, et je
croy que, tant qu'elle sera ez mains de la Royne d'Angleterre, sa
personne ne prendra poinct de mal, sellon certains propos que la dicte
Dame m'a tenuz, quant elle s'est pleincte à moy de ce que la dicte
Royne d'Escoce s'estoit vollue adresser au duc de Norfolc, aulx comtes
d'Arondel, de Lestre et de Pembrot, pour la cuyder contraindre de
faire quelque chose par force; et que ceulx là n'estoient que ses
subjectz advancez par elle, et, comme elle les avoit faictz, elle les
pouvoit deffaire; et que desjà ayant miz la main sur le plus grand,
elle la mettroit bien sur les moindres, quant elle vouldroit; et que
la dicte Royne d'Escoce debvoit avoir considéré qu'ilz ne luy seroient
jamais si bons, ny si bien affectionnez comme elle, car, si elle eust
vollu croyre leur conseil et mesmes celluy du duc, quelle amytié qu'il
y ayt meintennant, elle ne seroit plus au monde, mais qu'elle aymeroit
mieulx mourir que de l'avoir consenty ny souffert.
Sur quoy, je miz devant les yeulx à la dicte Dame aulcunes
considérations, qui avoient meu la Royne d'Escoce de s'adresser à
eulx pour les affaires de sa liberté et restitution, parce qu'elle les
leur avoit commiz, et s'en estoit dessaysie au grand regrect de la
dicte Dame, laquelle n'avait rien tant desiré que de pouvoir venir en
sa présence pour tretter avecques elle seulle, mais ses ennemys
avoient toutjour miz peyne de l'empescher; et, quant au mariage du
duc, j'entendois que cella n'estoit aulcunement procédé d'elle, ains
luy avoit esté proposé par ceulx de son conseil, et qu'elle avoit
toutjour respondu qu'elle s'y gouverneroit sellon que la Royne
d'Angleterre et ceulx de sa noblesse la conseilleroient; par ainsy se
voyoit que son intention n'avoit jamais esté de l'offancer: et semble
que, sans les artiffices des protestans, lesquelz sont grandement
contraires à la dicte Royne d'Escoce, la dicte Dame seroit assés bien
disposée envers elle.
Au surplus, encor que la dicte Royne d'Angleterre et les plus grandz
de ses subjectz ayent intention d'entendre à l'accord des différans
des Pays Bas, et que iceulx, mesmes protestantz, pour aulcun respect,
sçavoir est, du commerce, monstrent d'y concourir avec elle, sans ozer
ouvertement le contradire, parce qu'il est grandement desiré du peuple
(et l'alliance de Bourgoigne a grand part dans ce royaulme), si
travaillent ilz bien fort, d'ailleurs, d'en prolonger tant qu'ilz
peuvent la matière, affin que ce suspens leur puisse toutjour servir
de couverture pour les pratiques, et transport d'argent et de
merchandises, qu'ilz font en Allemaigne, d'où ceulx de la nouvelle
religion sont grandement accommodez.
En quoy voyantz que le Roy d'Espaigne ne s'est tant vollu tenir ceste
foys sur la réputation, qu'il n'ayt envoyé le premier requérir le dict
accord à ceste princesse (chose qu'ilz n'espéroient debvoir jamais
advenir, et de laquelle ilz ne mettent en petit compte l'advantaige,
qu'ilz se vantent d'avoir faict gaigner en cella à la dicte Dame), ilz
luy proposent meintennant que, soubz la facillité d'ung si puissant
prince comme est le Roy d'Espaigne, le duc d'Alve va trainant quelque
grand malice; et que la lettre, que le duc luy a meintennant envoyée
de son Maistre, peult bien estre ung vieux blanc qu'il a remply à sa
poste; dont, s'il fault entrer en tretté, estiment que cella doibt
estre tant des choses passées et de celles du présent, que pour celles
qui peuvent advenir entre eulx, et, si le pouvoir du marquis de
Chetona n'est suffizant pour tout cella, qu'elle doibt remettre
l'affaire en un aultre temps, s'esforceans par ce moyen de
l'interrompre. Mais estimant la dicte Dame que de ceste légation
résultera ou la paix ou la guerre, mal vollontiers veult elle rejecter
les propos du marquis de Chetona; et néantmoins ne peult trouver
mauvais que toutz les différans soyent vuydez à une foys, dont a
trouvé bon qu'il se soit desjà faict une assemblée de gens de lettres
pour examiner le dict pouvoir, et qu'au cas qu'il ne soit suffizant,
qu'on en face venir de plus ample; dont, encor qu'ilz n'ayent
interrompu la matière, ilz l'ont au moins prolongée encores pour
quelques moys, et pourra estre que le dict marquis s'en retourne sans
rien faire.]