AU ROY.

Sire, il aparoit par divers respectz debvoir bien tost advenir divers

inconvénians en ce royaulme sur la division de la religion, et sur les

affaires de la Royne d'Escoce, et sur la détention de ces seigneurs

prisonniers, et sur les différans des Pays Bas, mais principallement

sur l'impression que les Anglois se donnent, les ungs de peur, et les

aultres d'espérance, de la victoire que Vostre Majesté a dernièrement

gaignée, et ay eu opinion, que de cella leur naistroient assés de

pensemens pour leurs propres affaires, sans qu'ilz se meslassent plus

de ceulx d'aultruy; mais j'entendz qu'en leur conseil, où à ceste

heure n'y a que protestans, l'on n'estime que l'estat d'Angleterre

deppende de rien tant que de l'évènement des choses de France, et que

pourtant il leur y fault avoir l'oeil plus ouvert que jamais; et que

mesmes pour bien asseurer leur particullier, il leur est besoing de

mouvoir le général de la religion par toute la chrestienté, et en

relever la cause le plustost qu'on pourra en France, pendant que les

armes y sont encores en vigueur. En quoy ilz ont tant d'aparantz

argumens pour y persuader leur Mestresse, parce que ceulx qui leur

souloient contradire ne sont plus auprès d'elle, que, joinct

l'auctorité des princes d'Allemaigne, ès quelz elle faict ung grand

fondement, je crains bien fort qu'ilz la conduysent, non à une

déclaration de guerre, car pour encores elle leur contradict assés en

cella, mais à leur permettre à eulx mesmes de fomenter soubz main

celle guerre, qui dure encores en vostre royaulme, par les mesmes

couvertz moyens qu'ilz y ont procédé jusques icy, et mesmes de dresser

une commune entreprinse de toutz les protestans pour s'esforcer d'y

restablir leur religion; de quoy la continuation de noz troubles les

en mect en grand espérance. Et est sans doubte, Sire, que, tant plus

les dictz troubles yront à la longue, plus vous produyront, chacun

jour, de nouvelles difficultez, et ouvriront les moyens aulx aultres

princes et aultres estatz voysins de projecter, s'ilz peuvent,

toutjour des desseings à la ruyne du vostre, ainsy que j'ay donné

charge au Sr. de Sabran de le vous faire entendre sellon les adviz

qu'on m'en a donnez, lesquelz me font grandement desirer que Vostre

Majesté y preigne garde; et je regarderay que produyront en ce

royaulme ceulx qui desjà s'y manisfestent bien avant, qui sont telz,

Sire, comme sellon le commun bruict je le vous vays récitter:

C'est que les seigneurs catholiques des confins d'Angleterre, qui sont

vers le Nort, ayant esté mandez en ceste court pour venir donner

compte d'où procédoit l'esmotion, qu'on entendoit estre en leur

quartier, et ayant eulx, une et deux foys, reffuzé de le faire pour la

craincte qu'ilz ont qu'on les fît arrester prisonniers, ainsy qu'on a

faict le duc de Norfolc et le comte d'Arondel, et entendans que, de

rechef, la Royne, leur Mestresse, les envoyoit sommer par ung hérault

d'armes de ne faillir à se représanter du premier jour devers elle sur

peyne de rebellion et de lèze majesté, ilz ont heu recours aulx

armes; et le comte Northomberlan, à ce qu'on dict, a esté le premier

qui s'est eslevé avec la ville de Duren, laquelle il a prinse, et y a

érigé le crucifix et faict dire publicquement la messe, à laquelle

plus de six mille personnes ont assisté et estime l'on,

=Chiffre.=--[Que, oultre les seigneurs prisonniers, les comtes de

Vuesmerlan, [de] Dherby, de Comberlan, de Suthampton, le viscomte de

Montegu, millor Dacres du Nort, millord de Morle, le sir Henry Percy,

le sir de Morconnelle, le sir de Northon, le capitaine Rieth et

plusieurs aultres principaulx personnaiges sont de l'intelligence;

encore y veult on mesler le comte de Sussex; mais]

J'entendz que ceste Royne luy a donné charge et au comte de Housdon,

et à milor Scrup, de mettre incontinent les garnysons de Vuarvich, de

Carley et aulcunes troupes de Hiorc, aulx champs pour aller combattre

le dict comte de Northomberlan, et qu'elle leur a envoyé une bonne

quantité d'armes, lesquelles pour cest effect, et pour armer ung

nombre d'hommes en ceste ville, elle a, ces jours passez, faict tirer

de la Tour.

Je ne sçay si ce feu se pourra ayséement esteindre, mais il me semble

que le commancement n'est moindre que celluy qui a embrasé vostre

France. Il est vray que ceulx cy sont après à l'allumer par toute la

chrestienté, si en aulcune manière ilz le peuvent faire, espérans que

le leur particullier sera de tant plutost esteinct que de toutes partz

l'on courra aulx remèdes. Je n'ay poinct veu ceste princesse despuys

la nouvelle de ces troubles pour pouvoir juger quelle espérance elle a

de les apayser, et n'estime que je la doibve encores aller trouver de

quelques jours, sinon qu'il m'en vînt aulcune bonne occasion par voz

lettres, jusques à ce que Vostre Majesté m'aura commandé l'office

qu'il luy plairra que je face là dessus envers elle, ainsy qu'il vous

peult souvenir, Sire, qu'elle s'est esforcée d'en faire quelques ungs

envers vous au commancement des troubles de vostre royaulme. Sur ce,

etc.

De Londres ce XXVe de novembre 1569.

Correspondance diplomatique de Bertrand de Salignac de La Mothe Fénélon, Tome Second Ambassadeur de France en Angleterre de 1568 à 1575 · 第 147 / 189 题