AU ROY.

Sire, n'ayant, en mes précédantes du XVIIIe de ce moys, guières rien

obmiz de ce que j'ay estimé digne de vous estre escript des choses de

deçà, j'auray tant moins que dire meintennant par ceste cy à Vostre

Majesté, et seulement qu'il semble estre venu nouvelles à ceulx cy, de

leur ambassadeur Mr. Norrys, et aussi par la voye de la mer, comme

monsieur l'Admyral, ayant forny les principaulx fortz et les places de

garde, d'auprès de la Rochelle, d'ung bon nombre de gens de pied, il

s'est remiz en campaigne avec sa cavalerye pour aller recuillyr les

Viscomtes, qui ont desjà repassé la Garonne à six lieues par dessus

Thoulouze; de quoy les protestans de ce royaulme sont rentrez en

quelque meilleure espérance des affaires de ceulx de leur party,

qu'ilz ne l'avoient auparavant, et s'esforcent de s'en prévalloir

contre les catholiques, lesquelz, pour ceste occasion, envoyent

souvent devers moy affin de sçavoir ce qui en est, et je ne leur puys

dire rien de particullier là dessus, sinon que Vostre Majesté, par la

dilligence et vertu de Monsieur, son frère, va toutjour poursuyvant la

victoire et recouvrant les places qu'on vous a occupées, et chassant

l'ennemy de la campaigne, et que voz affaires, nonobstant le

déguisement de leurs nouvelles, prospèrent, grâces à Dieu, toutjour de

mieulx en mieulx; dont desirerois avoir aulcune chose de plus expécial

par voz lettres, affin de les en pouvoir mieulx contanter. Tant y a

qu'on m'a dict que, nonobstant ceste invention et tout cest artiffice

de nouvelles, l'allarme est bien chaulde en ceste court de

l'eslévation des catholiques vers le Nort, ce que je mettray peyne de

sçavoir plus au vray, affin de vous dépescher incontinent là dessus

ung des miens en dilligence.

Il est arrivé despuys deux jours une dépesche du duc d'Alve, suyvant

laquelle l'ambassadeur d'Espaigne, qui avoit layssé le marquis de

Chetona seul à poursuyvre l'accord des différandz des Pays Bas à

Vuyndesor, l'est allé retrouver, et semble que ceulx d'icy, pour

n'estre veuz couper la broche de trop court au Roy d'Espaigne,

continueront encores quelque conférance, et permettront que le dict

ambassadeur soit ung des depputez de la part de son Maistre, mais je

n'estime poinct qu'ilz concluent encores aulcun accord; et cependant

le souspeçon croyt contre le dict marquis, à cause des troubles qui

aparoissent plus formez despuys son arrivée, qu'ilz ne sembloient

auparavant debvoir jamais estre, ce qui, possible, y peult bien avoir

donné quelque challeur; mais en effect, j'ay opinion que l'occasion

vient bien d'ailleurs.

Ces jours passez, la Royne d'Escoce a dépesché ung gros pacquet de

lettres, qui sont arrivées toutes ouvertes en ceste court, parmy

lesquelles s'en est trouvée une pour la Royne d'Angleterre, et les

aultres pour l'évesque de Roz, pour monsieur l'ambassadeur d'Espaigne,

et pour moy, et encores quelques aultres pour les seigneurs de ce

conseil, lesquelles toutes le secrétaire Cecille a renvoyé au dict

sieur évesque, qui a incontinent envoyé demander audience pour

présenter la sienne à la Royne d'Angleterre, et la sommer des choses

contenues en icelle, ou à deffault qu'elle ne les veuille accomplir,

qu'il nous baillera celles qui s'adressent au dict sieur ambassadeur

d'Espaigne et à moy pour exorter Voz Majestez Très Chrestienne et

Catholique au secours de la dicte Dame; mais la dicte Royne

d'Angleterre luy a faict escripre, par Mr. le comte de Lestre, qu'elle

le prie d'avoir ung peu de pacience, parce qu'elle est occupée en

d'aultres si grandz et très urgentz affaires, qu'elle ne pourroit

vacquer à l'ouyr encores de huict jours, mais, iceulx passez, qu'il

pourra envoyer sçavoir l'heure de son audience, et la dicte Dame

l'orra allors fort volontiers.

Cependant, Sire, je vous envoye la coppie[20] de la lettre de la dicte

Royne d'Escoce affin que Vostre Majesté voye que ceste princesse, en

requérant avec compassion ung honneste remède en ses affaires, retient

toutjour la dignité qui convient à son estat de Royne et à la grandeur

de son cueur, et que Vostre Majesté me commande, en cas que la Royne

d'Angleterre l'en reffuze, ou diffère son dict secours et les aultres

choses qu'elle luy requiert, ce que de vostre part je y auray à faire

davantaige, oultre ce que je y ay tant expressément faict jusques icy,

et je prieray Dieu, etc.

De Londres ce XXIIe de novembre 1569.

[20] Cette lettre n'a point été transcrite sur les registres de

l'ambassadeur, mais nous en avons trouvé une copie. _Voyez_

ci-après, p. 428.

Correspondance diplomatique de Bertrand de Salignac de La Mothe Fénélon, Tome Second Ambassadeur de France en Angleterre de 1568 à 1575 · 第 144 / 189 题