Madame, vous aurez assez amplement comprins l'estat des choses de deçà
par ce que je vous en ay escript en mes trois précédantes dépesches,
lesquelles, à la vérité, je suys bien en peyne de sçavoir si les avez
receues ou non, car il passe aujourd'huy le XLe jour que je n'ay heu
ung seul mot de Voz Majestez; néantmoins des dictes choses, que j'ay
desjà commancé de vous parler, affin que d'icelles mesmes l'évènement
vous en soit ordinairement cogneu, j'en ay miz le succez en la lettre
du Roy, ainsy que, jour par jour, je l'ay aprins ou l'ay veu advenir,
et n'ay que vous dire icy davantaige, Madame, sinon que, à l'occasion
d'une recerche et de certaine forme de sèrement, à quoy l'on veult
obliger les subjectz de ce royaulme sur le faict de la religion,
plusieurs catholiques, qui font grand scrupulle de conscience là
dessus, aymans mieulx habandonner le pays que jurer ainsy, me viennent
demander des passeportz pour se retirer en France; dont j'en ay desjà
donné à deux gentishommes, mais non sans estre bien informé (et ne le
feray poinct aultrement), qu'ilz sont bons catholiques et en
réputation de gens de bien, et non factieulx. Sur quoy vous plairra,
Madame, me commander comment, en semblable, j'en auray cy après à
user, et vous diray davantaige qu'il semble que, de cella et de la
presse qu'on faict aulx seigneurs du Nort de se venir représanter en
ceste court, l'on doubte assés qu'il se puisse bientost former ung
trouble en ce royaulme, ainsy que par ung des miens, s'il vous playt
me renvoyer les aultres que j'ay par dellà, je le vous feray, avec
les aultres particullaritez de deçà, plus amplement entendre.
Le capitaine Sores a freschement prins cinq riches ourques, qui
avoient esté chargées en Envers pour Espaigne et Portugal, dont en a
miz une à fondz, et il a conduict les aultres quatre en une rade à
l'abry, vers le cap de Cornouailles, sans ozer entrer en aulcun port.
Il a esté dépesché commission pour aller arrester luy et sa prinse,
s'il peut estre apréhendé, monstrans ceulx de ce conseil qu'ilz ne
veulent plus supporter, en façon du monde, les pirates; et me font
grand instance que je veuille presser Voz Majestez de réprimer ceulx
de Bretaigne, et que commandiez de faire justice des déprédations, que
ceulx du dict pays ont commises et commettent, toutz les jours, sur
les subjectz de ce royaulme. Sur ce, etc.
De Londres ce XVIIIe de novembre 1569.
Despuys la présente escripte, j'ay recouvert une coppie du mandement
de la recherche et de la forme du sèrement, cy dessus mencionné,
laquelle j'ay mise dans ce pacquet[19], affin que Vostre Majesté ayt
plus grande notice des difficultez où ceulx cy se trouvent.
[19] Ces deux pièces n'ont pas été transcrites sur les registres
de l'ambassadeur.