AU ROY.

Sire, je vous ay escript ce qui se offroit à ma cognoissance des

choses de deçà, le XIIe de ce moys, et despuys, l'on m'a dict que

ceulx cy ont receu lettres de Mr. Norrys, par lesquelles semble qu'il

leur face les affaires de ceulx de la Rochelle assez désespérez, de

quoy ilz sont en grand peyne, et croy que, pour cella, ilz veulent

haster le partement de Quillegrey pour Allemaigne, l'ayant envoyé

quérir en la contrée pour le dépescher, mais je ne puys sçavoir

encores ce que portera sa commission, sinon qu'on m'a dict que les

protestans se plaignent assez, que ceste Royne ne se veult laysser

bien aller à toutes leurs persuasions, ains va fort réservée sur

aulcunes d'icelles, et se oppose si fermement à celles qu'elle crainct

pouvoir torner à manifeste offance de Vostre Majesté, qu'ilz la

réputent pour peu affectionnée à leur religion.

J'ay bien miz peyne, de ma part, de mener, ou par desir de paix ou par

craincte de guerre, toutjour la dicte Dame le mieulx que j'ay peu à la

disposition de voz affaires, et le feray ainsy encores toutes les foys

que j'auray à parler à elle, mais il ne me sciéroit bien, à ceste

heure qu'elle est toute en affaires, de l'aller trouver, sinon avec

quelque important argument de voz lettres, et voycy le XLe jour de la

plus fresche datte des dernières, que j'ay receu de Vostre Majesté, de

quoy j'en suys bien en peyne, et ne sçay à quoy en debvoir imputer le

retardement; sinon que je veulx croyre qu'il tient à toute aultre

chose, plustost que penser qu'il en aille quelcune mal prez de Voz

Majestez.

L'on avoit dict, ces jours passez, que la Royne d'Angleterre s'estant

ung peu modérée envers ces seigneurs prisonniers, octroyeroit au duc

de Norfolc de se pouvoir remuer au quartier de la dicte Dame dans la

Tour, qui est espacieulx et large, par ce qu'il commance se trouver

mal par faulte d'air dans celluy où il est, lequel est estroict, et

est le propre lieu où son père fut miz quant il fut exécutté; et

qu'elle accorderoit aussi à Milaris de Lomelley l'eslargissement du

comte d'Arondel son père, et de millord de Lomelley son mary, mais

j'entendz que sur ce poinct est arrivée une lettre du présidant du

Nort, par laquelle il mande qu'à très grande difficulté peult il

contenir le peuple, vers ce quartier là, de s'eslever, dont les

dictes provisions de ces seigneurs sont demeurées, jusques à ce qu'on

ayt descouvert d'où cella procède, et qu'on y ayt remédié; et a l'on

contremandé en dilligence le comte de Pembrot, qui s'en alloit retirer

du tout en Galles, où est sa principalle mayson, pour le faire

retourner à la court; mais je ne sçay encores si c'est pour luy

commander de nouveau l'arrest, ou pour le contanter, tant y a qu'il

semble que ceulx cy se trouvent assez empeschez de beaulcoup de

choses.

Quelq'un, à ce que j'entendz, a raporté à la Royne d'Angleterre que le

marquis de Chetona a esté instantment pressé par l'ambassadeur

d'Espaigne et par les deux depputez, qui sont icy avecques luy de

Flandres, de parler plus bravement à elle, à cause de la victoire de

Vostre Majesté, que ne porte leur commission, et qu'il ne l'a vollu

faire sinon avec quelque gentil mot en passant; de quoy elle luy a

sceu ung grand gré, et pour mon regard, encor que je luy aye

grandement cellébré la dicte victoire, comme ung gain, qui ne pouvoit

estre sinon [que] fort grand, d'avoir Vostre Majesté par vifve vertu

asseuré vostre propre grandeur lorsqu'elle sembloit estre en plus

d'hazard, n'ayant toutesfoys monstré en une seule parolle que la dicte

victoire fût pour torner au dommaige de la dicte Dame, ains plus tôt à

son proffict et de toutz les princes chrestiens, il m'a vallu quelque

chose sur la restitution de noz prinses, ès quelles elle a despuys

mieulx dépesché les commissaires de Roan que je n'espérois; et a,

possible, aulcunement nuy à iceulx de Flandres, lesquelz, si les

choses ne se rabillent, sont en termes de s'en retorner sans rien

faire, disantz ceulx de ce Conseil que le pouvoir du dict marquis de

Chetona est bien ample pour le Roy d'Espaigne à demander ce qu'il

prétend, mais non assés pour la Royne, leur Mestresse, à tretter des

choses dont elle veult demeurer d'accord avecques luy, ny, possible,

assés suffizant pour en accorder pas une, et qu'il en fault attandre

ung plus ample qui procède du mesmes Roy d'Espaigne, parce que cestuy

cy est une subrogation de pouvoir, à la vérité bien expécial, que le

duc d'Alve a de son Maistre pour tretter de toutz ces différandz

avecques la dicte Royne d'Angleterre en la façon qu'il verra estre bon

de le faire, avec puissance de substituer, comme il a substitué le

dict marquis, lequel promect d'en faire venir de plus amples s'il est

besoing, et de faire rattiffier tout ce qu'il accordera, et que,

pourtant, il requiert qu'on ne veuille laysser de passer toutjour

oultre. Dont nous verrons bien tost quel chemyn l'affaire pourra

prendre, et cependant l'on convertyt en monoye de ce pays les réalles

d'Espaigne qui sont en la dicte Tour.

La Royne d'Escoce m'a faict sçavoir de ses nouvelles, laquelle se

porte bien de sa personne, et a senty quelque soulaigement despuys la

dernière négociation que j'ay faicte pour elle, ayant ceste Royne, sa

cousine, pour le respect de Voz Majestez Très Chrestiennes, nonobstant

son grand courroux qui luy dure encores contre la dicte Dame, faict

retirer le comte de Huntinton de sa garde, mais ne sçay encores si

c'est pour l'en descharger du tout; tant y a que, pour le présent,

elle est ez mains du comte de Cherosbery seul, qui se déporte, tant

luy que madame la comtesse sa femme, en toutes choses bien fort

honnestement et honnorablement envers la dicte Royne d'Escoce, et

atant, Sire, je prie Dieu, etc.

De Londres ce XVIIIe de novembre 1569.

Correspondance diplomatique de Bertrand de Salignac de La Mothe Fénélon, Tome Second Ambassadeur de France en Angleterre de 1568 à 1575 · 第 141 / 189 题